AU FIL DES HOMELIES

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COMME JONAS

Jon 3, 1-10 ; Mt 12, 38-50
Mercredi de la première semaine de carême - année C (23 février 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

 

a page d'évangile que nous venons d'entendre est un texte complexe qui comporte au moins trois parties : une première partie consacrée à la typologie de Jonas et qui se subdivise en deux puisque cette typologie est double. Il y a d'une part la pénitence des Ninivites, qui est le type et le symbole de ce que doit être notre pénitence et spécialement notre pénitence de carême et ce premier aspect est orchestré par le texte référence du livre de Jonas que nous lisions tout à l'heure avec, en plus, cette allusion aux quarante jours puisque Jonas prédisait : "Encore quarante jours et cette ville sera détruite" (allusion que l'Église applique aux quarante jours de notre Carême). Puis, il y a le second versant de cette typologie de Jonas qui se réfère à un passage antérieur du livre de Jonas, le moment où Jonas est jeté à la mer par les marins puisque c'est à cause de lui et de sa désobéissance aux ordres de Dieu que la tempête menace de ruiner le bateau. Et selon la légende poétique de ce livre Jonas passe trois jours dans le ventre du monstre marin, au fond des mers. C'est proprement cela qui est le signe de Jonas dans la bouche de Jésus, puisque c'est, là aussi, le type et le symbole des trois jours que le Christ passera dans le tombeau, dans la mort.

La deuxième partie de cet évangile, c'est une brève parabole où le Christ montre que l'esprit mauvais, chassé d'une maison c'est-à-dire chassé du cœur d'un homme, va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui pour revenir à l'assaut essayer de reprendre de haute lutte ce cœur dont il avait été chassé afin que l'état final de ce cœur humain soit pire que le premier. C'est donc une mise en garde très sévère et très grave contre le danger du péché dont nous ne sommes pas délivrés une fois pour toutes, mais qui, sans cesse, rôde autour de nous et cherche à nous reprendre en main pour nous faire tomber plus bas qu'auparavant.

Enfin la troisième partie de ce passage d'évangile c'est l'épisode où la mère et les frères de Jésus viennent pour essayer de le voir et où Jésus proclame que "Quiconque écoute la Parole de Dieu" quiconque se laisse prendre entièrement par cette parole de Dieu est pour Lui "une mère, une sœur et un frère."

Quelle unité y a-t-il entre ces quatre idées différentes développées dans ce texte ? Je crois que pour bien comprendre la raison d'être de ce texte dans son application au carême, il faut que nous partions de ce qu'est le baptême. Il faut bien savoir que le carême est tout entier une préparation baptismale. Le baptême c'est essentiellement, étymologiquement, être plongé, plongé dans l'eau, ce geste inauguré par Jean-Baptiste, et par là même, plongé dans l'Esprit Saint, c'est-à-dire dans la vie de Dieu, dans l'accomplissement de ce geste qui s'est fait en Jésus d'abord au Jourdain et en chacun de nous ensuite au moment de notre baptême. Mais pour que être plongé dans l'eau devienne le signe efficace du fait d'être plongé dans l'Esprit, il a fallu que le Christ soit d'abord plongé dans la mort. Il y a donc, en quelque sorte, trois baptêmes : le baptême dans l'eau inauguré par Jean-Baptiste et dont le rite est encore celui du baptême chrétien, le baptême dans l'Esprit qui est l'accomplissement dans la grâce de ce que signifiait ce baptême dans l'eau, puis le baptême dans la mort qui est le passage par lequel le Christ a permis que soit ouvert ce don de l'Esprit.

Quand Jésus compare sa Passion à ces trois jours et trois nuits que Jonas a passés dans le ventre du monstre marin, au fond de l'abîme des eaux, Il utilise déjà cette image du baptême pour désigner sa passion. Ailleurs Jésus nous dira, il dira aux fils de Zébédée "Pouvez-vous être baptisés du baptême dont je dois être baptisé moi-même ?" c'est-à-dire : "Pouvez-vous être plongés dans la passion, dans l'angoisse, dans la mort dans lesquelles je vais moi-même être plongé ?" Ailleurs Jésus dira encore : "Je dois recevoir un baptême et quelle n'est pas mon angoisse tant qu'il n'est pas accompli !" et là encore c'est de sa Passion qu'Il nous parle. Jésus a été littéralement plongé dans la mort comme on est plongé dans l'abîme, comme on est plongé au fond des eaux, comme Jonas a été submergé, comme quelqu'un qui se noie, comme un navire qui coule est totalement perdu au fond des eaux. Jésus a été totalement abandonné, perdu dans la mort et c'est cet ensevelissement dans la mort qui a été le don suprême de son amour et qui a été la cause de sa victoire sur la mort et de sa Résurrection, par laquelle Il est sorti vivant du tombeau, Il a surgi vivant de l'abîme des eaux.

Parce qu'il a accepté d'être plongé dans la mort, Jésus a été plongé dans l'abîme du monstre, c'est-à-dire dans les enfers, c'est-à-dire dans la puissance du mal, dans la puissance de Satan. Il a semblé, un instant, que Jésus avait succombé à la force toute puissante du mal de Satan, mais, parce que c'est par amour qu'Il avait accepté d'être englouti dans ce mal et dans cette mort, Jésus, en réalité, a tué la mort, Il a vaincu Satan, le prince de ce monde et Il en est sorti vainqueur pour nous rendre, nous aussi, vainqueurs. Dans le baptême, nous entrons avec Jésus dans la Passion, dans cet ensevelissement de la Passion qui, tout au long de notre vie, se traduira par les épreuves, par les souffrances, par les angoisses, par cette lutte continuelle contre le mal mais dont nous savons que, parce que nous l'avons accepté avec Jésus, nous en sortirons vainqueurs.

C'est pourquoi ce baptême, par lequel nous avons reçu la grâce du Christ Jésus, se prolonge, toute notre vie, par une lutte incessante. Et ce baptême qui est pour chacun d'entre nous, déjà au début de sa vie, l'affrontement fondamental et premier avec la force du mal, à l'image de Jésus s'affrontant au prince de ce monde dans sa Passion, ce baptême qui est déjà lutte contre Satan, victoire contre Satan. C'est pour cela qu'il y a dans le baptême des exorcismes au cours desquels le célébrant, au nom du Christ, s'adresse à Satan pour le rejeter loin du cœur de celui que Jésus veut s'agréger, dont Il veut faire un membre de son Église et de son propre corps, c'est pourquoi ce baptême se prolonge, tout au long de notre vie par une lutte incessante contre le mal. Et si nous ne luttons pas sans cesse contre le mal, Satan qui a été chassé de notre cœur, prendra avec lui d'autres démons pour revenir à l'assaut de notre cœur. Et nous risquons de retomber dans ce péché dont nous avons été délivrés si nous ne sommes pas, sans cesse, attentifs, sans cesse sur la brèche pour combattre avec le Christ, par cette pénitence permanente dont les Ninivites sont un exemple et dont Jésus nous montre l'urgence afin de ne pas succomber à un mal pierre que celui dont nous avons été délivrés lors de notre baptême.

C'est dire que, si le carême est la préparation des catéchumènes au baptême, il est pour chacun de nous, le moment de revivre ce baptême et de revivre très particulièrement cette lutte du baptême, cette lutte incessante contre le mal qui n'est pas acquise une fois pour toutes, qui doit sans cesse être renouvelée et pour laquelle, sans cesse, le Christ nous redonne sa grâce, nous redonne les forces et les munitions nécessaires pour être, avec Lui, vainqueurs, jour après jour, jusqu'à la victoire finale, au moment de notre mort.

C'est donc cela que signifie ce passage sur Satan qui, chassé du cœur, revient à l'assaut plus violemment encore. Et si nous savons lutter avec le Christ, lutter avec la parole du Christ, lutter avec la force du Christ qui est déposée en nous par ce baptême qui ne cesse de se déployer tout au long de notre vie, alors nous deviendrons vraiment les fils du Père et donc les frères de Jésus, frères et sœurs de Jésus. Car celui qui écoute la Parole de Dieu, celui qui se laisse remplir par cette Parole de Dieu, cette parole de Dieu qui est une force, qui est une puissance, qui est une arme pour lutter contre toutes les formes du mal, celui qui se laisse habiter par cette Parole de Dieu, il est déjà vainqueur parce qu'il est déjà le frère ou la sœur de Jésus, ainsi que Jésus nous l'a dit dans l'évangile.

Que ce carême soit pour nous un temps de lutte, un temps de combat, appuyé sur la force de Jésus, appuyé sur cette participation à la Passion de Jésus dans laquelle nous avons été plongés au moment de notre baptême, afin que nous puissions, chaque jour, et définitivement à la fin de notre vie, ressurgir de cet abîme du mal qui sans cesse nous menace, ressurgir vainqueurs dans la Résurrection.

 

AMEN

 
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