AU FIL DES HOMELIES

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LE DÉSIR DE VOIR DES SIGNES

Jon 3, 1-10 ; Mt 12, 38-50
Mercredi de la première semaine de carême - année A (14 mars 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

L

 

a première partie de cet évangile fait référence à des événements que nous rapportent deux livres différents de l'Ancien Testament. D'abord la conversion des gens de Ninive, après la prédication du prophète Jonas, tel que cela nous a été rapporté par la première lecture. Ce prophète Jonas parce qu'il avait refusé la mission de Dieu, avait été englouti dans un monstre marin où il était resté trois jours et trois nuits pour être ensuite rejeté et prêcher à ces Ninivites qui s'étaient tous convertis, le roi en tête, et non seulement les hommes, mais aussi, dit le texte, les bêtes.

La deuxième référence c'est le règne du roi Salomon. Dieu avait dit à Salomon qu'Il lui accorderait ce qu'il demanderait : de longs jours, la richesse ou le pouvoir. Et Salomon n'avait rien demandé de tout cela mais seulement la Sagesse. Et cette sagesse était devenue si grande, si légendaire que la reine de Saba, la "reine du Midi" dont il est question, était venue du lointain royaume d'Ethiopie pour consulter le roi Salomon, pour être témoin de sa sagesse, pour apprendre un peu de cette sagesse et, peut-être mieux gouverner à son retour dans son pays.

Jésus fait donc allusion à ces deux faits de l'Ancien Testament et Il les présente comme un double signe, le signe du repentir et le signe de la Sagesse, en disant qu'il y a un autre signe qui sera donné et qui sera bien plus fort que le repentir des Ninivites et bien plus brillant, bien plus beau, bien plus conséquent que la sagesse humain de Salomon.

Dans l'évangile, on sent souvent que les juifs sont avides de signes. Ici, nous le voyons car le passage commence par cette question des pharisiens : "On veut voir un signe. Montre-nous un signe. Fais par un prodige visible, la preuve de ce que Tu annonces, de ce que Tu es et de ce que Tu dis." Vous ressentez ici comme un relent des tentations que nous avons lues dimanche dernier, puisque le démon proposait à Jésus des tentations et il voulait qu'Il les accomplisse à travers un signe, à travers un prodige éblouissant. On voit, on saisit, on pressent le rôle de Satan qui n'est pas si absent que cela et qui s'infiltre dans la pensée, dans la question et dans la requête de ces juifs.

Souvenez-vous aussi que Zacharie, au moment de l'annonce de la naissance de Jean-Baptiste, avait dit : "A quel signe je pourrai voir que cela s'accomplit ?" Et, du coup, il était devenu muet, c'est-à-dire il n'avait pas à demander de signe, il n'avait pas à demander de comptes à l'ange qui venait lui annoncer quelque chose de la part de Dieu.

Le signe qui sera donné, et qui est pour l'instant voilé, qui demeure caché, c'est celui de la mort et de la résurrection du Christ. Jésus l'annonce en faisant un parallèle plus ou moins juste au niveau de la chronologie, mais peu importe, entre les trois jours et les trois nuits du séjour de Jonas dans le ventre du monstre, en punition de son doute, de son péché et les trois jours et les trois nuits qu'Il va passer Lui-même dans le sein de la terre, à cause des péchés des hommes qu'Il portera sur Lui, jusqu'à ce que ces péchés l'écrasent par la souffrance et par la mort. Et de même que Jonas a quitté ce monstre marin, qui est comme le symbole des puissances infernales du mal, de même le Christ ressuscitera dans la gloire. C'est cela le signe unique qui sera donné. Il n'y en aura pas d'autre, ni pour les juifs, ni pour nous.

Il ne faut donc pas que, nous aussi, de temps en temps, nous demandions à Dieu des signes. Nous aimerions bien, dans notre vie spirituelle et personnelle, ou même dans la vie du monde, avoir d'autres signes qui nous convainquent désormais que vraiment Jésus est présent, que sa puissance, que sa seigneurie s'exerce aussi sur le monde. Des signes visibles, en contradiction, en paradoxe, qui viendraient contredire et détruire tous les signes du mal dont nous sommes les témoins, les acteurs ou les victimes. Pas plus pour les juifs que pour les Grecs que pour nous, il n'y aura de signe que la mort et la résurrection du Christ. Et saint Paul le disait aux Corinthiens, faisant écho à cette conversation des juifs avec Jésus : "Les juifs demandent des signes, les Grecs sont en quête de sagesse, nous, nous proclamons et nous prêchons un Christ mort, crucifié et ressuscité, qui est à la fois puissance de Dieu et Sagesse de Dieu". Et c'est sur ces deux mots qu'il nous faut, peut-être réfléchir et méditer un instant.

Le signe de cette résurrection du Christ, qui nous a été donné de façon historique, de façon visible, dans le témoignage des apôtres, c'est un signe qui nous est encore aujourd'hui donné dans la puissance et dans la sagesse de Dieu. Et cela à travers deux sacrements éminemment proches et directement produits par le mystère pascal du Christ : le sacrement du pardon, le sacrement de la conversion, et le sacrement de l'eucharistie.

Dans le sacrement du pardon, c'est bien plus que la prédication de Jonas que nous avons. C'est la fécondité même de cette prédication que nous recevons directement par l'œuvre de Dieu, par l'œuvre de sa grâce, quand nous exprimons notre repentir, quand nous voulons, comme les Ninivites, nous convertir et quitter notre vie mauvaise. Nous avons donc bien plus que la prédication de Jonas, nous avons bien plus qu'un signe, nous avons la réalité même de ce signe. Et cela dans la visibilité du sacrement de pénitence, de réconciliation. C'est cela la puissance de Dieu qui nous a été donnée, dans la mort du Christ et dans sa Résurrection. Et nous avons comme preuve de la sagesse de Dieu, non plus la gloire, l'extraordinaire brillance de Salomon, mais la gloire du Christ Ressuscité. C'est cette sagesse-là qui, désormais, est la nôtre. Et c'est vers elle que nous devons aller avec autant d'attirance, de joie et d'intérêt que cette lointaine reine de Saba, qui avait fait le voyage de Jérusalem pour rencontrer Salomon et jouir un instant de sa sagesse.

Ainsi, frères et sœurs, ce signe que le Christ a annoncé aux juifs, ce signe qui était encore voilé quand Il l'a dit, puisqu'Il devait l'accomplir dans sa Résurrection, pour nous, il est dévoilé, il est connu et il est donné. Et il est donné dans le pardon des péchés, par notre repentir, et il est donné par l'eucharistie. Cette puissance de Dieu qui pardonne et cette Sagesse de Dieu qui a dressé sa table et qui nous invite à son festin, c'est le mystère de Pâques aujourd'hui. Ce qui veut dire que notre conversion, celle du carême de façon plus prégnante, plus profonde, doit puiser dans cette puissance de Dieu qui pardonne et dans cette sagesse de Dieu qui se donne en nourriture.

Nous venons tous les jours, ou presque, à l'eucharistie, et beaucoup d'entre vous reçoivent le sacrement de pénitence régulièrement. Si cela n'est pas pour nous l'occasion d'une conversion quotidienne et plus profonde, nous sommes en deçà de ce que demandaient et de ce que cherchaient les juifs ou les Grecs, en quête de signes ou de sagesse. Et nous savons très bien qu'il y a des hommes qui n'ont ni la prédication de Jonas, ni la sagesse humaine comme Salomon et qui, à plus forte raison, n'ont pas le pardon du Christ ou son corps en communion, qui n'ont rien de tout cela et qui pourtant, aujourd'hui encore, dans cette Église se convertissent et viennent rejoindre ce mystère de sagesse et de puissance de Dieu, après dix, quinze ou vingt ans d'abandon. Peut-être que ceux-là aussi nous jugeront, ou ils nous jugent déjà aujourd'hui, parce que nous qui avons ce signe et cette réalité vivifiante chaque jour, nous nous convertissons peut-être moins qu'eux. Que Dieu nous prenne en pitié ! Que son pardon et que son corps soient pour nous conversion aujourd'hui.

 

AMEN

 
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