AU FIL DES HOMELIES

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PRENDRE LA BONNE NOTE

Lv 19, 1-4+11-18

(23 février 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

a justice. La justice c'est, dans le menu quotidien de notre vie, c'est la tarte à la crème aujourd'hui. On entend parler de justice partout, à tout propos et par n'importe qui. Il n'y a pas un discours politique, épiscopal ou papal qui ne parle de la justice, il n'y a pas une organisation ou un parti politique qui ne fait de la justice un slogan. Tant et si bien que tout le monde parle de la justice et il y a de moins en moins de justes C'est normal car nos discours remplacent nos actes, souvent, et nous consolent, en paroles, par la parole, de ne pas être ce que nous prêchons.

       Nous sommes très sensibles, et c'est pour cela qu'on en parle, à la justice, soit dans les relations conjugales, familiales, fraternelles, paroissiales. Et dès que nous nous sentons injustement traités, nous montons sur nos grands chevaux, Dieu sait s'ils sont grands parfois, et nous partons à la conquête de la justice qui s'achève souvent en injustice contre l'autre. Ce monde où l'on ne parle que de justice est probablement beaucoup moins juste que des époques passées où l'on en parlait beaucoup moins. Alors, dans ce tintamarre, que faut-il, nous chrétiens, penser de la justice ?Il ne faut rien en penser du tout, tout simplement parce qu'elle n'est pas un concept pour nourrir nos discours ou nos enseignements.

       La justice est un acte, mais ce n'est pas un acte humain. Il n'est ni de vous, ni de moi, ni du meilleur des hommes sur la terre. Il est de Dieu. C'est essentiellement un acte divin. Et cet acte divin est le fruit du cœur de Dieu, est le fruit de la façon dont Dieu vit avec nous. C'est pourquoi dans l'Ancien Testament comme dans le Nouveau, il est question de quelqu'un qui dit : "Je suis le Seigneur, ton Dieu !" Voilà l'acte de justice, que Dieu soit Dieu, un point c'est tout ! Et Dieu, qui est juste parce qu'Il est Dieu, devient seule source de la justice. J'allais dire de la justice véritable mais c'est un pléonasme, cela ne veut rien dire : la justice, elle est ou vraie ou fausse, simplement, nous qui avons souvent le regard torve, nous employons ce mot dans des circonstances où nous ne devrions pas l'employer.

       L'acte de justice de Dieu c'est l'inverse de ce que nous faisons. Dieu ne nous a jamais traités de crétins, Dieu ne nous a jamais conduits devant les tribunaux, Dieu n'a jamais eu un regard de convoitise sur nous et sur la création, Dieu ne nous a jamais condamnés pour se venger de je ne sais quoi. Dieu a un regard absolument juste. C'est pourquoi la justice de Dieu est toujours authentique, et seule la sienne peut l'être, son œuvre est toujours une œuvre de justice parfaite. Et c'est à cette perfection qu'Il invite les croyants. Cette justice qui est un acte de Dieu doit devenir la règle, la régulation, la régularité de notre vie, avec Lui d'abord, et par conséquent la régulation de notre vie avec les autres. Car nous sommes appelés à être justes envers le plus petit d'entre nous. Mais le plus petit, ce n'est ni vous ni moi, ni personne, c'est Dieu. C'est Lui qui est le plus petit d'entre ses frères dans la personne du Christ. Et regarder les autres comme plus petits, c'est souvent d'abord se croire plus grand, ce qui n'est pas toujours ni même pas souvent vrai, tandis que regarder Dieu comme le plus petit ce n'est jamais se croire plus grand que Dieu. Dieu est le plus petit d'entre nous, Il s'est fait le plus faible, le plus pauvre et Il attend de nous que nous ayons envers Lui la même attitude de justice qu'Il a eue toujours envers nous : "C'est Moi le Seigneur !"

       Cela c'est la phrase fondamentale de la conversion, du carême, de la pénitence, du jeûne, du pardon, de la conversion de notre propre cœur, de notre propre regard, de notre propre vie. Si vous cherchez une autre raison de faire votre carême, arrêtez tout de suite, tout de suite, puis vous reprendrez plus tard quand vous serez dans de meilleures dispositions. ''C'est Lui le Seigneur !" L'acte de justice de Dieu vis-à-vis de nous. Alors cela comment pouvons-nous le vivre ? car nous le savons, il y a la justice du juge qui punit, il y a la justice du prisonnier qui attend d'être libéré. Et bien la nôtre ce n'est ni l'une ni l'autre. Nous sommes appelés par Dieu à être saints comme Lui, avec Lui, à prendre notre source de sainteté en Lui, c'est-à-dire au niveau de la justice. Non pas attendre qu'Il nous fasse justice comme les hommes, comme nous, nous nous faisons justice, mais à faire en sorte que nous puissions, avec sa grâce, nous ajuster à Lui. Nous ajuster à lui. Marcher justement, vivre justement avec Lui. Ajuster, ça fait un peu bricolage, prenons une autre image. La musique. Si l'on vous donne une note fausse, vous chanterez faux, sauf si vous êtes un phénix. Dieu nous donne une note juste, il n'y a que Dieu qui donne la note juste. Et notre vie chrétienne, notre sainteté chrétienne, notre carême, c'est de prendre la note. Voilà tout simplement, et de la suivre.

       Alors ceci nous met en harmonie avec Dieu et avec les autres, parce que sur la portée musicale, il y a autant de lignes qu'il y a de croyants. Alors, s'il y a cacophonie dans notre cœur, entre nous, ici sans aller chercher la guerre du Golfe, commençons par regarder notre propre cœur où il y a probablement des guerres moins bruyantes ou moins publicitaires mais aux yeux de Dieu aussi graves, toutes proportions gardées, je vous l'accorde. Mais justement, c'est à cette note de justice que nous devons nous accorder et c'est cela, je crois, cette justice que Dieu attend de nous. Nous accorder à une note, cette note fondamentale, cette note qui, seule, peut nous permettre d'entendre la vérité, la justice de Dieu et, avec ce que nous sommes, essayer de la jouer, essayer de nous accorder.

       Vous avez remarqué que, pour qu'un chœur, qu'un orchestre soit beau, il ne faut pas simplement que chaque musicien écoute le chef d'orchestre et le regarde. Il faut que tous s'écoutent les uns les autres. C'est pourquoi ce que nous avons à faire par rapport à Dieu c'est au plus petit d'entre nous que nous devons le faire parce qu'il est le plus petit et nous sommes nous aussi les plus petits les uns par rapport aux autres. C'est-à-dire qu'il faut toujours avoir cette écoute pour nous accorder à la musique de l'autre qui lui, cherche à s'accorder à la musique de Dieu, ce qui fait que ça sonne juste.

       Que l'eucharistie d'aujourd'hui nous donne, nous redonne cette note fondamentale permanente, fidèle et absolument juste qui seule peut nous permettre de vivre la justice, de traiter Dieu avec justice parce qu'Il est Dieu et nous traiter les uns les autres avec justice comme Lui nous traite.

       AMEN


 

 

 
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