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LA PÉCHERESSE AUX PIEDS DE JÉSUS

Os 2, 16-22 ; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année A (16 mars 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Tréguier : Marie-Madeleine

D

 

ans notre monde contemporain, je crois qu'il faudrait imaginer, soit à Notre-Dame de Paris, soit sur la place Saint Pierre, une femme de mauvaise vie qui s'approche ou du Cardinal Lustiger ou de Jean-Paul II, et qui commence à lui enlever ses chaussures, à prendre le meilleur parfum qu'elle a trouvé dans les boutiques de Paris ou de Rome et à lui verser ce parfum comme un onguent sur ses pieds, puis à prendre ses cheveux pour les essuyer, bref à faire ce geste avec une dimension un peu spectaculaire, un peu extravagante qui ne manquerait pas, au beau milieu de nos assemblées liturgiques, de créer un certain malaise.

Pourtant, c'est exactement cela qui s'est passé et compliqué, encore dans la maison de Simon par la question de toutes les prescriptions rituelles du contact avec une femme qui est notablement pécheresse. Par conséquent, devant ce geste qui a dû s'accomplir dans un silence glacé, dans une gêne atroce, le Christ a prononcé les paroles qui sont, peut-être, parmi les plus fortes et les plus fondamentales pour notre foi : "Parce qu'elle a beaucoup aimé, ses péchés lui sont remis !"

Je crois qu'il y a une corrélation radicale entre le geste du parfum et la parole de Jésus. Pourquoi ? Parce que, si nous devons nous convertir, et c'est cela qui est le plus difficile dans notre vie, il ne faut pas nous tromper de motif. Si nous nous convertissons par peur, il faut savoir que nous n'aimons pas encore beaucoup. Ce n'est pas qu'il faille mépriser les conversions par peur, mais ce n'est pas assez. Et si nous nous convertissons simplement par peur, le Christ ne pourra pas nous dire : "Parce que tu m'as beaucoup aimé". Il sera obligé de nous dire : "Parce que tu avais très peur pour ta peau, je te donne un petit bout de paradis !"

Si nous croyons que nous convertir c'est faire beaucoup de choses pour Dieu, ce n'est pas encore un motif suffisant de conversion. Car, lorsque nous arriverons en croyant que nos mains sont pleines, nous nous trouverons tellement ridicules et bêtes devant Dieu, que nous serons un peu comme Simon le pharisien, en voyant toutes les prostituées qui passeront devant nous. Et le Christ nous dira : "Parce que tu t'es donné beaucoup de peine, je te donnerai un peu de royaume de Dieu !" mais ce ne sera pas encore la véritable conversion.

Par contre, si nous arrivons avec un vase de parfum, si nous arrivons simplement parce que nous avons réalisé à quel point nous étions aimés, et que, de toute façon, notre réponse est tellement peu de chose et tellement rien, que la seule chose que l'on peut faire c'est de lui donner un tout petit peu de parfum, un geste absolument gratuit qui ne sert presqu'à rien, mais qui sert à manifester qu'on aime à la folie, alors, peut-être que le Christ nous dira : "Parce que tu as commencé à aimer, voilà, je te pardonne tous tes péchés !"

Frères et sœurs, il n'y a pas d'autre motif de notre conversion que la reconnaissance de l'amour infini, éperdu de Dieu pour nous. Et qu'à partir de ce moment-là, même si notre geste est un peu fou, même si ce parfum ne sert à rien, parce qu'il est simplement du parfum répandu sur le corps du Seigneur, il est le signe que nous avons commencé, dans la foi, à percevoir cette lumière extraordinaire qui vient bouleverser et changer notre cœur. Notre conversion ne peut être que reconnaissance et action de grâces. C'est terrible ! car la plupart du temps, nous y pensons si peu. Nous sommes tellement habitués à l'amour de Dieu que nous sommes presque vaccinés.

Si nous pouvions profiter de ce carême pour réaliser à quel point nous sommes aimés. Si toutes les grandes choses que nous voyons s'accomplir entre nous, tous ces gestes d'amour, d'affection, de respect profond des hommes les uns vis-à-vis des autres tout ce que nous essayons de vivre dans notre communauté chrétienne, si nous nous rendions compte que ce n'est presque rien, ou même que ce n'est rien, à côté de cet amour brûlant de Dieu pour nous, alors, je crois que nous pourrions déjà courir chez le parfumeur, à la rencontre du Seigneur.

 

AMEN