AU FIL DES HOMELIES

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LE MYSTÈRE DE LA NUIT

Gn 32, 23-32 ; Jn 12, 35-46

Vigiles du quatrième dimanche de carême – B

(13 mars 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

E

n commentant hier la visite de Nicodème à Jésus, Frère Michel nous parlait de la nuit comme symbole de douceur, d'intimité, de tendresse. Cette nuit du secret, cette nuit de la pré­sence. Le texte de ce soir nous présente un autre vi­sage de la nuit.

La nuit nous dit Jésus est le lieu où les ténè­bres font que nous ne savons pas où nous allons. C'est le lieu du "prince des ténèbre" Il faut que nous mar­chions pendant ce peu de temps où la lumière est en­core parmi nous. Les ténèbres dans lesquelles se trou­vait l'aveugle-né que Jésus est venu guérir, c'étaient les ténèbres de l'absence, les ténèbres de privation, les ténèbres du vide, de la solitude, du silence. Et les ténèbres dont nous parlait le livre de la Genèse dans lesquelles Jacob s'était trouvé auprès du torrent du Yabbok, c'étaient les ténèbres de la lutte, les ténèbres du combat, de la blessure. Lutte, combat, combat, avec le prince des ténèbres, combat avec Dieu. Jacob a lutté contre Dieu, c'étaient les ténèbres de la tenta­tion, du péché, c'étaient aussi les ténèbres de l'an­goisse, les ténèbres du désespoir, les ténèbres de l'af­frontement, du doute, les ténèbres de la terreur car Jacob était rempli de terreur avant de rencontrer son frère Esaü, et voilà qu'une terreur plus grande encore s'est abattue sur lui, ces ténèbres, cette terreur de l'af­frontement avec Dieu, ce Dieu qu'on appelait la ter­reur d'Isaac, son père. Les ténèbres c'est donc aussi le lieu de la mort et du danger.

Mais justement les symboles ont ceci de par­ticulier qu'ils nous proposent des interprétations appa­remment contradictoires, mais qui, dans une plus grande profondeur, là ou l'intelligence claire ne sau­rait parvenir, se rejoignent, s'épousent dans un mys­tère plus profond. De même que l'eau du baptême est tout à la fois l'eau qui donne la vie, l'eau qui jaillit de la source du cœur de Dieu, l'eau qui étanche la soif et en même temps l'eau de la mort, l'eau du déluge, l'eau qui détruit et ce même symbole, réunissant en lui l'évocation de la mort et celle de la vie, conduit aux portes d'un mystère qui n'est pas autre chose que la Pâque du Christ où la vie va jaillir de la mort de même ce symbole de la nuit qui tour à tour évoque la douceur, l'intimité, la paix, la tendresse et puis le combat, l'affrontement, la lutte, le péché, ce symbole nous invite à comprendre que la paix de Dieu n'est pas une absence de lutte, une absence de mal, de souf­france, mais que cette intimité avec Dieu se conquiert. Et qu'elle se conquiert au cœur de l'affrontement. Nous n'allons pas vers Dieu comme pour une partie de plaisir, pour une douce promenade du dimanche nous allons vers Dieu comme à quelque chose de rude, de profond, d'intense, d'exigeant. Dieu aime les hommes qui sont debout. Il aime Jacob qui a su lutter contre Lui. "Parce que tu as été fort contre Dieu, contre les hommes aussi, tu l'emporteras." Et Il change son nom de Jacob en celui d'Israël c'est-à-dire celui qui a vu Dieu face à face.

Au cœur de cette nuit, cette nuit de lutte d'où il est sorti boiteux, blessé, Jacob a rencontré Dieu. La paix de Dieu ce n'est pas l'absence de lutte, ce pas la paix d'une sieste. La paix de Dieu c'est une rencontre au cœur de la nuit, au cœur de cet affrontement quoti­dien avec l'exigence de Dieu qui heurte notre propre exigence, nos exigences, mais qui lutte d'égal à égal avec nos désirs, avec notre cœur dans sa force, dans sa violence. Et alors se lève l'aurore, et Jacob a fran­chi le gué du Yabbok. Et pour toujours Jacob sera celui qui a vu Dieu. Il a fait mieux que voir Dieu, Il l'a serré dans ses bras, il l'a étreint de toutes ses forces. Il a mesuré la présence et la puissance de Dieu, il l'a éprouvée dans sa chair, il en porte les marques les stigmates. Et c'est l'aurore.

La nuit c'est donc tout à la fois ce moment terrible à traverser, et puis ce moment béni qui nous transforme complètement. Je pense que le Psaume 17 nous donne le secret de cette nuit dans ce verset pre­mier, "C'est Toi, Seigneur, qui éclaires ma lampe ! Mon Dieu ! illumine mes ténèbres !" Dieu illuminé nos ténèbres, c'est Celui qui fait jaillir la lumière au cœur même de la nuit. C'est celui qui, dans les tréfonds de notre cœur apporte sa présence. Saint Au­gustin nous dit admirablement : "Du fond de mon abîme, du fond de mes ténèbres, je me suis tourné vers Toi, car même là-bas, même dans les profon­deurs de ces ténèbres, je me suis souvenu de Toi".

N'ayons pas peur des ténèbres, n'ayons pas peur de cette lutte au fond de notre vie, puisque c'est là que Dieu nous attend pour nous bénir et pour que s'illumine notre vie.

AMEN

 

 

 
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