AU FIL DES HOMELIES

Photos

OU EST-IL CELUI LA? JE N'EN SAIS RIEN

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année C (6 mars 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Chère Karen et chère Mélanie, c’est peut-être la question que vous pourriez légitimement vous poser actuellement. « Où est-il celui-là », celui qui est en train de vous ouvrir les yeux ? Où est-il celui qui vous conduit actuellement sur le chemin du baptême ? Où est-il celui-là que vous ne connaissiez pas auparavant, ou simplement peut-être par ouï-dire, et qui maintenant est en train de vous prendre par la main et de vous envoyer à la fontaine du baptême ? « Où est-il celui-là ? » … Nous avons entendu depuis trois dimanches réson­ner dans notre cœur cette question : « Adam, où es-tu ? » Nous avons médité sur ce mystère étonnant d’un Dieu qui ne cesse de partir à la recherche de l’homme. Oui, Dieu est en quête de l’homme et le moment où il s’est acharné avec une incroyable obstination pour venir chercher l’humain qui reste en nous malgré notre péché, c’est le moment de la tentation, du combat face au mal, du tête-à-tête, du corps à corps avec le mal. Puis vient la Transfi­guration, l’étape de la lumière. La troisième étape est la rencontre avec Ève, au bord du puits. Jésus est fatigué comme si déjà le combat avait été presque trop violent pour l’homme qu’il était, celui qui s’était fait l’un de nous.

 

Aujourd’hui c’est une autre dimension de la personnalité de Jésus que nous rencontrons, non plus avec la question qu’il se pose et qu’il nous pose : « Adam où es-tu ? » car on peut supposer qu’il a déjà commencé à nous rencontrer à un certain niveau de profondeur de notre être. Aujourd’hui nous retrouvons une dimension très différente de Jésus en quête de l’homme : ce n’est plus lui qui nous cherche et qui voit l’aveugle en passant mais c’est nous qui sommes à sa recherche, dans une recherche à tâtons. « Où est-il celui-là ? » C’est la question qu’on pose à l’aveugle. L’aveugle  a pourtant proclamé le nom de celui qui lui avait ouvert les yeux mais qu’il n’a pas encore vu. Cependant, les autres, le groupe de pharisiens devant l’aveugle ne veulent pas reconnaître qu’ils connaissent bien ce nom et donc, ils demandent : « Où est-il celui-là ? » …

 

C’est la question qui se pose à beaucoup de nos contemporains : « Où est-il votre Jésus de Nazareth ? Que fait-il celui-là ? Vous les chrétiens, vous croyez en lui, mais comment pourrions-nous l’identifie, nous qui le connaissons à peine par ouï-dire ? » Très souvent, il faut bien l’avouer, nous répondons comme le fit d’abord l’aveugle guéri : « Je n’en sais rien ». Que se passe-t-il donc dans cet épisode de l’aveugle-né qui constitue pourtant la première approche que vous pouvez avoir, vous, les catéchumènes sur le chemin de la foi, ou que nous pouvons avoir aussi, nous, baptisés depuis longtemps, mais à qui il arrive d’avoir perdu la trace de sa présence et de son salut ?

 

« Où est-il celui-là ? » Frères et sœurs, c’est bien la question de notre vie, une question à laquelle nous ne pouvons jamais vraiment répondre de façon vraiment satisfaisante. Pourtant c’est la question qui nous importe le plus. Or, dès que nous posons cette question, nous constatons que nous n’avons pas de prise sur lui. Nous nous posons énormément de questions, nous nous demandons où il est, ce qu’il fait et surtout pourquoi il ne fait pas certaines choses dont nous imaginons que nous les ferions mieux que lui si nous étions à sa place car nous prétendons toujours savoir mieux que lui ce qu’il devrait faire. Et donc nous continuons de questionner : « Où est-il celui-là ? »

 

 Or, cet évangile nous révèle une façon nouvelle d’aborder la question, une certaine façon de nous avancer vers Dieu comme le fit l’aveugle dans le processus de sa guérison. Il est né aveugle, il n’a jamais vu la lumière. Comment essayer, nous qui bénéficions du bonheur de vivre dans la lumière depuis notre plus tendre enfance, comment essayer d’imaginer ce monde quand on n’a jamais eu la lumière qui illumine nos yeux pour le voir ? C’est précisément pour cette raison que Jésus choisit cet aveugle-né, cet aveugle de naissance, comme l’objet de sa compassion et de son pouvoir de guérir. D’emblée, les apôtres avec la meilleure volonté du monde, posent exactement la question stupide qu’il ne fallait pas poser : « D’où cela vient-il qu’il ne voit pas la lumière ? Qui a péché, lui ou ses parents ? » Dans l’évangile de Jean, les disciples ont toujours le don de poser des questions bêtes ... Et de fait, ça ne sert à rien de se demander pourquoi l’aveugle est aveugle. Ce qu’on aimerait, c’est qu’il voie et c’est tout. C’est d’ailleurs le sens de la réponse de Jésus qui leur reproche d’engager la discussion sur un terrain miné ? Ni lui, ni ses parents n’y sont pour quelque chose. Il est aveugle, et vous êtes encore dans une situation encore plus pitoyable que lui, parce que vous jouissez de la vue et cependant, vous n’êtes pas capables de comprendre et de poser les vraies questions à son sujet ! De fait, quand il commencera à voir et qu’on lui demandera où est Jésus, l’aveugle-né répondra : « Je ne sais pas encore ». Voilà donc la première étape : reconnaître ses limites. Il n’a pas encore pu prendre tous ses repères, il ne voit pas pleinement.

 

D’une certaine manière (très approximative), la lumière et le fait de voir sont quand même ce qui pose la différence entre l’intérieur et l’extérieur. Pourquoi les aveugles sont-ils de si grands artistes, sinon parce que tout ce qui est sensible se vit à l’intérieur d’eux-mêmes ? Pourquoi de très grands organistes, pourquoi de très grands musiciens ont-ils pu vaincre la cécité ? C’est parce que leur univers est intérieur. Tout résonne à l’intérieur, c’est le mystère de l’aveugle. Tout est complète­ment intériorisé, ressenti dans l’intime de soi. L’aveugle ne se laisse pas détourner vers l’extérieur. Certes il reste le toucher mais tout le reste, tout ce qui est l’appréciation du beau, du vrai… La parole qui résonne intérieurement, même si elle vient de l’extérieur, ne devient véritablement parole qu’à l’intérieur de nous-mêmes. C’est la différence avec la vue où les choses “restent dehors” alors que c’est en nous-mêmes que nous les apprécions. Mais l’aveugle est tout entier plongé et immergé dans son univers intérieur.

 

Dans le cas de notre aveugle-né, c’est une chance car cet univers intérieur lui permettra de faire un chemin que les autres, l’entourage qui va juger sa guérison, ne verront même pas. À ce moment-là, Jésus perçoit la richesse de cet univers intérieur de l’aveugle et on peut se demander pourquoi il veut l’en sortir. Après tout, cet aveugle a sa vie propre, même si ce n’est pas facile de mendier tous les jours à la porte du Temple. En fin de compte, enfin il vit, il est d’une certaine manière heureux de vivre même s’il est infirme. Il a suffisamment de richesse intérieure pour se poser de véritables questions et gérer sa vie à un grand niveau de profondeur, comme la suite du récit nous le fera percevoir.

 

Pourtant Jésus accomplit ce geste de guérison. Il prend de la boue, il refait le geste de la création. Dieu prend la glaise de la terre, la façonne et d’une certaine manière, Jésus lui remodèle les yeux. Un Père de l’Église a dit : « Jésus a fait ce jour-là ce que la mère de l’aveugle n’avait pas pu faire quand elle l’a enfanté ». Il y a quelque chose d’humo­ristique dans cette interprétation de saint Irénée ; mais c’est vrai, Jésus est en train de remodeler ce qui du point de vue de la naissance physiologique n’avait pas pu se réaliser correctement. Il faut simplement préciser le sens du geste de l’eau : « Va te laver à la piscine de l’envoyé ».

 

À partir du moment où il voit, commencent une ouverture et un regard nouveaux sur un univers que l’aveugle ne connaissait pas. Jusqu’ici les gens autour de lui étaient des voix, non des visages ; il vivait au milieu du le brouhaha de la foule, mais il n’identifiait pas les personnes qu’il pouvait interpeller mais sans savoir dans quelles oreilles résonnaient les appels qu’il  lançait. Même Jésus était simplement ciblé par l’expression signifi­cative « celui qu’on appelle Jésus », un nom qu’il avait entendu prononcer, mais ce n’était pas la personne vivante du Messie, du Fils de l’Homme, qui pourtant s’était tenu devant lui en lui disant : « Va te laver à Siloé ». Pour l’aveugle, Jésus n’avait pas de visage. Curieusement, Jésus, avec une discrétion étonnante, ne cherche pas à lui faire connaître le plus tôt possible son visage. Il ne lui court pas après pour le rattraper au retour de la piscine de Siloé et lui dire à qui il doit de voir ce qu’il n’avait encore jamais vu. Il le laisse se débrouiller pour qu’il retrouve sa place et ses marques à travers la lumière qui lui a été donnée.

 

 Quelle élégance de la part de Dieu ! « Où est-il celui-là ? » Pourquoi Dieu est-il là sans que nous sachions où il est ? Sans doute pour nous laisser une certaine liberté : signe irréfutable de la grandeur de Dieu. Il y a tellement de gens qui veulent que Dieu les tienne par la main tout le temps et ne la leur lâche jamais. Pourquoi tant d’hommes préféreraient-ils sacrifier leur liberté pour être sûrs que Dieu existe ? Jésus montre précisément qu’il ne veut pas entrer dans cette manière de vivre et de faire vivre l’homme.

 

Dieu fait donc l’inverse en pensant : « Je lui ai permis d’ouvrir les yeux mais je ne vais pas m’imposer tout de suite. Je vais lui laisser le temps de découvrir le monde ». Au fond Jésus est un excellent pédagogue. Il ne se donne pas pour but d’enfoncer dans le crâne de ses contemporains une “certaine vision du monde”. Il lui donne de voir, il ne lui dit pas ce qu’il faut voir ou ne pas voir ! C’est la grandeur de la guérison. La guérison est faite pour être libre, pour voir de ses yeux, en toute liberté.

 

Mais quand la guérison s’est réalisée, que voit-il de ses yeux ? Le spectacle est lamentable : il ne voit autour de lui que des gens qui discutent pour savoir s’il a été guéri, si on avait le droit de le guérir, comment il fallait le guérir, ce jour-là ou un autre jour, si c’est véritablement conforme à la loi de Moïse ou non … Puis il découvre ses parents qui sont d’une lâcheté déconcertante : « Nous savons que c’est notre fils, oui, mais pour savoir qui lui a ouvert les yeux et comment cela s’est fait, nous ne voulons pas le savoir ». Au fond, c’est étonnant : au moment où le fils aveugle commence à voir, les parents ne veulent plus voir. Étrange attitude de la part des parents : ils devraient se réjouir avec lui. Eh bien non ! Alors il est évident que dans ce contexte, quand on demande à l’aveugle : « Où est-il celui-là ? », il sait simple­ment qui l’a guéri mais il ne l’a pas vu.

 

À ce moment s’engage un débat terrible qui tue la vie sociale et religieuse. On pourrait lui donner comme titre : « Eux, ils savent ». C’est le drame des pharisiens : « Je sais ? Nous, on sait ! ». Vous connaissez ces gens à qui vous croyez expliquer quelque chose et qui vous répondent invariablement : « Je sais ». Délicieux préalable pour le dialogue. On ne peut rien leur apprendre, « ils savent » : surtout ne dites rien qui laisserait entendre que vous avez un avis personnel. Avec des justifications terribles de surcroît : « Je le sais parce que c’est Moïse qui me l’a appris. Et comme toi, tu ne l’as sûrement pas appris par Moïse, je n’ai pas de temps à perdre pour vous écouter. Votre avis ne m’intéresse pas ». C’est à peu près  le monde que l’aveugle découvre, la triste vérité que lui fait voir la lumière qui lui est donnée.

 

Il y aurait de quoi désespérer ; l’étonnant chez cet homme est la fraîcheur de sa découverte de la lumière et son émerveillement devant ce qui lui est arrivé. Il a un humour, une délicatesse, une douceur avec ces « je-sais-tout » casse-pieds qui veulent lui imposer leur propre interprétation sur l’identification du bienfait qui lui a été donné. C’est merveilleux d’être aussi doux et aussi simple. « Vous voudriez aussi devenir ses disciples ? Faut-il que je vous le raconte mon histoire une deuxième fois ? » L’humour est la seule arme pour résister à la suffisance de tous les faux-savoirs !

 

Pourtant, le miracle est très simple : il ne s’agissait pas de savoir mais de voir. Voir et savoir sont en effet deux expériences bien différentes. Jean, dans ce récit  veut nous le faire comprendre. La plupart du temps, on dit : « La foi, c’est une expérience qui s’accomplit dans l’obscurité la plus totale, elle ne peut reposer que sur les idées, les notions et les concepts » C’est vrai que les idées rendent parfois quelque service … Mais dans la foi il y a aussi et nécessairement un « voir ». Qu’est-ce que voir ? C’est l’expérience dans laquelle la lumière surgit tout à coup aussi bien de l’extérieur qu’à l’intérieur. L’expérience du savoir est très souvent une conquête : on calcule, on mesure, on construit des schémas, on fait des croquis, on échafaude des hypothèses et on déduit. Il en résulte souvent ce péremptoire : « Je sais. Alors, taisez-vous ! ». Tandis que dans le « voir », il n’y a aucun calcul, ni construction, ni préparation : c’est purement donné, cela surgit de l’extérieur, c’est le soleil qui vous entre dans le cœur et dans les yeux. Ce n’est pas notre regard qui fabrique le soleil : c’est le soleil qui façonne notre regard. C’est en même temps donné de l’intérieur : « Seigneur, ouvre mes yeux ! ». Ce qui nous fascine tellement dans l’expérience du voir – c’est pour cela que nous allons au musée ou en promenade dans la nature, essentiellement pour nous réjouir du bonheur d’avoir des yeux. Le « voir » surgit de la lumière extérieure mais fait jaillir dans le même mouvement la lumière intérieure comme un don, comme un cadeau.

 

Le vrai miracle dans cette affaire, c’est qu’après avoir vu un monde assez décevant au premier abord – les premiers moments de sa vie de voyant ne sont pas très encourageants –, il ne va pas se plaindre à Jésus en disant : « Finalement, redonne-moi mon statut social d’aveugle à la porte du Temple et arrache-moi à cette polémique dérisoire au sujet de ma guérison, et je reprendrai ma vie comme avant ». Non, le vrai miracle, ce qu’il commence à voir, par-delà la polémique des pharisiens, il demande simplement à Jésus, dès qu’il le rencontre : « Qui est-il ; ce Fils de l’homme pour que je croie en lui ? » C’est alors que la lumière envahit tout son être, du dehors et du dedans : « Tu le vois, c’est moi qui te parle ».

 

Karen et Mélanie, telle est la parole qui vous est adressée aujourd’hui, à chacune de vous, personnellement. C’est lui qui vous parle par nous, la communauté au milieu de la quelle vous renaissez ce matin. Le Christ vous dit simplement qui il est pour que vous sachiez qui vous êtes. Cet évangile de l’aveugle-né se termine par une scène de miroir. « Où est-il celui-là ? » demandaient les pharisiens à l’ancien aveugle. Finalement par un jeu de lumière ou un coup de projecteur, un peu comme au théâtre, subitement, l’aveugle découvre son propre visage à travers les traits du Christ. C’est le Christ lui-même, l’Adam, qui l’a façonné, qui a modelé ses yeux, qui dit à ce jeune Adam qui revient de la fontaine : « Tu vois les traits de mon visage. Regarde en eux les traits de ton propre visage. Désormais, non seulement tu sais où je suis, mais encore tu contemples tes propres traits dans le visage humain de celui à l’image duquel tu as été créé ». La  foi commence par là. Chacun d’entre nous, en disant que nous sommes croyants, nous ne nous contentons pas de dire que nous savons, mais nous témoignons d’une expérience que nous ne maîtrisons pas car elle est précisément de l’ordre de la grâce. Oui, nous voyons, et nous n’y sommes pour rien.

 

Frères et sœurs, et vous plus spécialement, Karen et Mélanie, que cet évangile de l’aveugle-né nous aide à laisser se renouveler en nous notre regard de la foi. Reconnaissons que « voir » ne peut être que donné. « Savoir » peut être une conquête ou un acquis – pas toujours d’ailleurs, car il existe encore par bonheur des savants qui reconnaissent aussi le savoir comme un don – mais « voir », c’est toujours donné. Il faut « se laisser voir ». « Crois-tu au Fils de l’Homme ? » « Et qui est-il Seigneur ? » « C’est lui qui te parle. Je me laisse voir par toi et te laisse voir par moi qui tu es ».

 

Puisque nous sommes disciples du Christ il ne nous reste qu’à répondre simplement : « Je crois Seigneur ». Avec le geste qui va avec : « et, se prosternant, il l’adora ».

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public