AU FIL DES HOMELIES

D'OU VIENT LA LUMIERE?

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année A (26 mars 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« C’est pour un jugement que Je suis venu dans ce monde ».
Frères et sœurs, je puis dire de mon homélie comme on le dit de certains films, au début ou à la fin : « Toute ressemblance avec des événements réels est purement fortuite ». En effet aujourd’hui, avec l’aveugle-né, nous changeons de contexte. Dimanche dernier, avec la Samaritaine, c’était une partie de campagne. On était au bord du puits de Jacob, c’était relativement animé : discussion de Jésus avec la Samaritaine, avec les disciples, les gens de Samarie qui viennent, se convertissent, bref, ça avait un petit côté idyllique et printanier. Aujourd’hui, il faut bien reconnaître que nous changeons de contexte. Nous sommes au palais de justice. C’est un jugement, un procès, il y a une instruction, des juges, un mis en examen (il faudrait savoir qui), et il y a aussi des témoins assistés, qui se défilent tous les uns après les autres. Comme vous le voyez, l’affaire est totalement différente.
Il s’agit, en réalité, et c’est assez curieux, d’un procès à propos d’une chose bonne. Qu’un aveugle recouvre la vue, c’est plutôt sympathique. C’est ainsi dans la vie, on est parfois capable de faire des procès sur des choses bonnes. Là, c’est le prototype même de cette espèce de chicane légaliste : pourquoi a-t-il fait ça ? En avait-il le droit ? Est-il possible de guérir, d’ouvrir les yeux d’un aveugle de naissance ? On est dans cette atmosphère. Si on y regarde de près, qui est en procès – et c’est le plus extraordinaire ? C’est la lumière ! Nous assistons au procès de la lumière. Qu’elle soit citée en justice est pourtant très rare. Il est d’ailleurs tellement compliqué de la traîner en justice, qu’on est obligé de faire une sorte de ceinture, de haie, pour essayer de la cerner et de la faire comparaître. Elle ne comparait d’ailleurs pas. A la fin, ce procès se termine par un quasi non-lieu. Il n’y avait vraiment pas de raison de faire tout un foin au sujet de cette guérison de l’aveugle-né, vous verrez pourquoi.
Quelle est en réalité la trame du procès ? En fait, la lumière arrive comme elle veut. C’est sa caractéristique fondamentale. Par définition, comme le disaient les Anciens, la lumière est le corps le plus subtil, le plus fin, le plus léger, qui arrive à passer absolument partout. Mais le problème est, pour qu’elle entre partout, qu’il faut tenir compte des obstacles. Non seulement des ombres – il n’y a pas de lumière sans ombre dans notre monde –, mais également du fait qu’à certains moments, la lumière peut apparaître dans des conditions tout à fait paradoxales. Il y a de la lumière noire – les physiciens le savent – ; mais là, il y a de la lumière qui peut surgir à travers les éléments les plus déroutants. Habituellement, il faut pour produire la lumière, des filaments, des lampes LED, des procédés techniques pour la faire resplendir partout ; ici la lumière va arriver, et c’est sans doute le suspense le plus extraordinaire de tout ce récit de la guérison de l’aveugle-né, par les éléments les plus opaques qui soient. Ainsi l’opacité fait aussi partie du processus de l’avènement de la lumière.
Je m’explique. Tout d’abord, où cela se passe-t-il ? On s’imagine Jérusalem comme une ville extrêmement lumineuse, belle, etc. Mais il ne faut pas croire qu’à l’époque, un boulevard Haussmann conduisît au Temple. C’était de petites ruelles, un urbanisme complètement tordu, des maisons entassées les unes sur les autres, c’était sombre, ça grouillait, se bousculait, ça sentait mauvais, l’odeur de chair grillée offerte en sacrifice dans le Temple, c’était l’humanité dans cette espèce d’épaisseur qui essaie de tâtonner dans toutes les directions. L’humanité, là, dans ce récit de Jérusalem, est absolument l’inverse de la Samaritaine. Elle, c’est la campagne, la discussion tranquille, la lumière, les blés qui dorent au soleil à quelques pas de là, c’est un délice. Ici, c’est le contraire, c’est le brouhaha, le cirque, les cris… C’est pour ça que ce pauvre aveugle, il faut le comprendre, n’a qu’une solution pour survivre : se plonger dans ce grouillement humain. Il n’y est pas particulièrement à l’aise, on doit de temps en temps lui marcher sur les pieds, le bousculer. C’est une vie impossible. En même temps, ça rapporte. C’est comme la mendicité à Aix, il y a des coins privilégiés. Près des églises, c’est sûr, on a un public plus généreux. Ici c’est un peu la même chose. Ce pauvre aveugle de naissance n’a qu’une solution : mendier dans ce grouillement. On dirait que Jésus prend exprès cette situation de confusion, de bruit, de brouhaha, pour tout à coup, le repérer.
C’est là que commence la lumière : le regard que Jésus porte tout à coup sur ce pauvre type dans ce grouillement humain, ce brouhaha, si étrange. Il le repère, et va faire germer la lumière par un processus tout à fait déconcertant. On ne fait d’ordinaire pas de lampe électrique avec de la boue et de la salive. On est déjà là devant un paradoxe. Le processus par lequel va jaillir la lumière est non seulement de travailler dans cette sorte d’atelier obscur que sont les environs du Temple, mais aussi de faire naître de la lumière avec de la boue et de la salive. C’est presque ce que disait Boris Vian : « Je passe le plus clair de mon temps à l’obscurcir ». C’est ce qui se passe à ce moment-là. Il ajoute l’opacité de la terre à celle de la foule qui se déchaîne à ce moment-là. Quand Il commence, Il dit à l’aveugle cette petite chose qui est peut-être le seul rayon de lumière naturelle dans l’affaire : « Quitte ce brouhaha de la foule et va à Siloé ». C’est la piscine de l’Envoyé, « va vers l’Envoyé ». Et là, la piscine de l’Envoyé, c’est l’eau claire de la source principale de Jérusalem, c’est la fontaine de la Rotonde, si vous voulez, il y a un peu plus d’espace, c’est plus agréable, plus lumineux, et puis c’est l’eau. Vous remarquerez que par elle-même, l’eau n’apporte pas la lumière. Elle joue admirablement dans la lumière ; les reflets de la lumière sur la surface de l’eau, c’est magnifique, mais l’eau elle-même n’apporte pas la lumière. Elle a besoin de lumière. Le cheminement de la lumière à travers ces événements est extrêmement caché. On n’arrive pas à savoir d’où elle vient. C’est toute l’énigme : d’où vient cette lumière ?
Alors l’aveugle se rend là-bas, se lave les yeux et voit. C’est déjà un miracle assez extraordinaire. D’où vient la lumière qui revit dans les yeux de l’aveugle ? Dans cette situation humaine très agitée, ça vient de cette pauvreté de sa situation, ça vient de la boue sur les yeux et de l’eau qui lave ses yeux. Vous comprenez que c’est une métaphore du baptême : d’où vient la lumière quand on est baptisé ? Elle vient de l’eau, de l’assemblée dans laquelle on est pris, de tous ces liens qui nous unissent et dans tout cela, la Lumière surgit et apparaît.
Mais si on en restait là, ce serait le schéma classique du miracle auquel nous sommes habitués. Jésus a guéri plusieurs aveugles. Mais c’est là que s’enchaîne la deuxième question : certains veulent savoir d’où vient la lumière. A priori, ça devrait être sympathique de se dire qu’un miracle s’est produit, qu’il faut vite aller au bureau de Lourdes, avec les déclarations, monter un petit dossier médical et déclarer que le miracle est valide. Pas du tout ! Plus l’histoire avance, plus il y a confusion dans la source de la lumière. Le grand problème, c’est que la lumière ne pouvait pas surgir dans ces conditions-là. C’est peut-être le pire. Reconnaissons-le, frères et sœurs, c’est souvent notre vraie tentation, de croire que nous devons savoir d’où vient la lumière, juger et déclarer que c’est possible ainsi, et pas autrement. Il s’ensuit une mise en examen en coupe réglée. On met en demeure le pauvre aveugle de dire d’où vient la lumière, puisqu’il voit. Vous imaginez la complication de la situation de l’aveugle ! A la fois, il sait bien qu’il a reçu la lumière, mais il n’en sait pas plus qu’eux sur son origine. La seule différence entre l’aveugle et les pharisiens est qu’ils disent : « Nous savons bien que la lumière ne peut pas venir de là où tu crois », et l’autre répond : « Je ne peux vous dire qu’une chose : je vois ! » Il a les faits pour lui, mais il n’a pas l’explication. C’est là que se noue toute la trame de ce récit, tout le procès : sait-on d’où vient la lumière ? Ils vont se chamailler pour savoir dans quelles conditions peut apparaître la Lumière du salut dans le monde. C’est l’enjeu de cette discussion : « Tu dis, parce que tu vois, que tu sais d’où vient la lumière, qu’on n’a jamais vu ouvrir les yeux d’un aveugle : baratin ! Nous, nous savons que la Loi de Moïse dit qu’il ne faut pas travailler pendant le shabbat, or Il a pris un peu de boue, l’a mélangée avec de la salive et te l’a mise sur les yeux : c’est un travail, interdit pendant le shabbat, donc la lumière ne peut pas venir de là ». Voilà l’enjeu du procès.
Ce que disent les pharisiens est bardé de toute la législation du code civil et religieux. Ça n’a pas pu avoir lieu ainsi ! Allez contredire une telle chose. S’il a fait un geste contraire aux observances de la Loi, comment voulez-vous que ce geste puisse apporter la lumière ? La lumière ne peut donc pas venir de là, et s’il a été guéri de son aveuglement, c’est qu’il y avait quelque chose avant. On a essayé de voir avec les parents : ils disent qu’il n’y voyait pas, mais comme on dit aujourd’hui, quand on est face au problème du miracle, on pense que la personne était hystérique, ou bien que des synapses du cerveau se sont mis en place pour aller mieux. C’est une explication, mais reconnaissons qu’elle est un peu fragile.
Le plus difficile n’est pas d’admettre ce miracle, mais de dire qu’il ne peut pas venir de Dieu, ce qui est une position assez paradoxale, et peut-être à certains moments notre tentation radicale. Face à certaines données, puisque ça ne s’explique pas par notre savoir, notre science ou nos connaissances juridiques, nous pensons que ça n’a pu avoir lieu. Que répondre à cela ?
C’est là que se trouve le dénouement. Où vont-ils chercher la lumière ? Ils disent que la lumière n’a pas pu advenir dans le monde, voilà le grand problème. Il faut imaginer la transposition de cette affirmation des pharisiens comme le conflit entre les premières communautés chrétiennes et les tenants stricts et fermes de la Loi qui soutiennent que la lumière, c’est la Loi, et il n’y en a pas d’autre possible. Qui peut alors trancher ? La solution dans ce récit est tout à fait paradoxale. Si les pharisiens sont un peu furieux à la fin (« Serions nous des aveugles nous aussi ? »), seul l’aveugle par grâce, reconnaît vraiment la source réelle de la lumière qu’il a retrouvée. Il n’y a que lui.
Et comment le reconnaît-il ? Non par une explication : Jésus ne lui explique pas comment la lumière peut venir par la boue, l’eau de la source, le brouhaha de la foule, tous ces gestes, ce contexte, le conditionnement de sa guérison. La Lumière vient, elle est là, « c’est Moi qui te parle ». Il ramène l’aveugle à la source même de la lumière. Non seulement Il lui donne de voir, mais Il lui donne de voir la Lumière ! C’est la pointe de ce récit. L’aveugle va non seulement voir la lumière qui lui fait voir le monde, mais aussi la Lumière en personne qui lui dit : « Je suis là, c’est Moi la Lumière qui agis en ton cœur », tandis que les autres, et c’est ce qui devrait nous interroger, quand ils apprennent ce qui s’est passé, entendent Jésus dire qu’Il est venu pour un jugement et demandent s’ils sont condamnés. Jésus leur répond : « Oui, vous êtes terriblement condamnés puisque vous avez des yeux pour voir. Or la Loi n’est pas la Lumière, mais elle est faite pour voir la Lumière ». Problème délicat, même dans nos sociétés actuelles ! La Loi est-elle la Lumière, ou fait-elle voir la Lumière ? Question difficile.
Ici les pharisiens disent : « Nous avons la lumière. Avons-nous besoin de guérison pour savoir de quoi il s’agit ? Tout ça, ce sont des mots, sans intérêt ». Et Jésus répond : « Si vous voyez la Loi ainsi, débrouillez-vous avec votre lampe de poche. Mais sachez qu’elle ne remplace pas la Lumière. C’était seulement une étape pour accéder à la Lumière ».
Frères et sœurs, pas besoin de dessin, quand on voit ça, c’est le processus profond de notre vie face à la Lumière. Nous prenons facilement les éléments que nous assimilons comme des explications de la Lumière, mais elle n’a pas d’explication. C’est Jésus, surgissant tout à coup dans la vie de cet homme, lui disant : « Crois-tu au Fils de l’Homme ? » L’autre tombe des nues : « Qui est-ce ? » « C’est Moi ». Le cœur même de notre foi aujourd’hui, c’est de pouvoir reconnaître que nous pouvons parfois voir les chemins sinueux et complexes à travers lesquels la Lumière arrive à se frayer un passage – c’est pourquoi elle est si subtile et si fine – mais en même temps, le problème est qu’au moment où l’on reconnaît d’où vient la Lumière, il faut un acte de liberté, de reconnaissance, de simplicité. « Et se prosternant, il L’adora ».

 
Copyright © 2017 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public