AU FIL DES HOMELIES

CROIS-TU AU FILS DE L'HOMME?

2 Ch 36, 14-16.19-23 ; Ep 2, 4-10 ; Jn 3,14-21
Quatrième dimanche de carême - année B (11 mars 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, peut-être de temps à autre la pensée vous est-elle venue de vous dire : « Au fond, si j'avais vécu au temps de Jésus, j'aurais vu ses miracles, j'aurais entendu ses paroles extraordinaires et cela serait beaucoup plus facile pour croire ». Après vingt siècles d’usure d’histoire de l’Église, c'est beaucoup plus difficile car il n'y a plus le contact direct ni les témoignages personnels de ceux qui ont assisté aux miracles. En fait, l'Évangile est une belle histoire et on ne demande qu'à y croire si on est contemporain des faits. Mais dès que l'on regarde avec le recul de la culture et les avatars de la vie de l’Église tout au long des siècles, on a envie de se dire que c'est beaucoup plus difficile à avaler qu'à l’époque. Détrompez-vous, les miracles ne facilitent pas les choses ! Ils sont même parfois une occasion supplémentaire de créer des difficultés.

Commençons par l’aveugle-né. Il n'avait rien demandé. Il était aveugle et ne savait même pas que Jésus passait par là. Je crois que c'est la seule fois où Jésus prend l'initiative de guérir un aveugle, alors que les autres fois ce sont les aveugles qui, entendant parler du passage de Jésus, le supplient : « Seigneur, aie pitié de moi ». Il n'avait rien demandé et voilà que Jésus prend l'initiative de le guérir. On ne peut pas dire que cela lui facilite la tâche parce que, même s’il recouvre la vue, ce qui est quand même un avantage inestimable, très vite cela se passe mal. Il pensait peut-être qu’en ouvrant les yeux sur ce monde qu'il n'avait jamais connu, puisqu’il était aveugle de naissance, il allait découvrir un univers de "bisounours". Au contraire, il découvre une humanité qui va prendre le moindre prétexte pour s’entre-déchirer pour des motifs religieux. C'est déjà une première déception.

Que voit-il ensuite ? Même les voisins, les amis des parents, la famille se disent : « Est-ce vraiment lui ? Est-ce un sosie ? A-t-il vraiment été guéri ? » Même auprès des plus proches, ce miracle n’est pas croyable. Les parents ont quand même la loyauté de reconnaître que c’est leur fils et qu’il est né aveugle. Mais à la question : « Que s’est-il passé ? », ils ne s’avancent pas sur un terrain miné et répondent : « Il a l’âge, interrogez-le ! » On ne peut pas dire que le miracle de la guérison de l’aveugle-né crée l’unanimité et qu’on porte l’aveugle en triomphe au Temple pour qu’il rende grâce à Dieu. Au contraire, il sème la zizanie.

La nouvelle se répand alors et parvient aux oreilles des autorités religieuses – l’équivalent du bureau des guérisons à Lourdes, mais à cette époque-là dirigé par les pharisiens. Ces derniers ont un regard assez extraordinaire parce que ce miracle n’est pas classique. Il y a un problème. Normalement un miracle doit être fait exactement dans les créneaux et dans les normes de ce qui est une action divine. Or, Jésus a pétri de la boue avec sa salive, ce qui était interdit par la Loi. Il était en effet interdit de pétrir de la farine ou quoi que ce soit, donc à plus forte raison de la boue avec de la salive, un jour de shabbat. Ce qui montre d'ailleurs que Jésus n'était pas tout à fait dans le respect des observances les plus détaillées. C'est quand même un indice assez probant.

Devant le bureau officiel de la reconnaissance religieuse des miracles, les pharisiens sont donc divisés. Certains se laissent impressionner par le miracle en constatant qu’il a été guéri. Mais immédiatement, la partie adverse, le procureur, souligne qu’il ne fallait pas le guérir comme cela. Protocole d'opération ! Les autorités religieuses sont divisées. Le miracle suscite autant l’adhésion que le refus, il suscite la bagarre. Et cela continue après l'interrogatoire des parents. L'interrogatoire était très habile car si on arrivait à faire se contredire le témoignage des parents et celui de l’aveugle, l'affaire était conclue, c’était faux et donc condamnable. Mais comme les parents reconnaissent que c'est bien leur fils et qu’il n'est plus aveugle, il y a une concordance qui oblige à faire revenir l'ancien aveugle pour savoir exactement ce qu'il en est.

C’est à ce moment-là que commence vraiment l’affrontement : « Tu ne peux pas dire qu'un certain Jésus t'a ouvert les yeux ! » D’ailleurs, ils ne le nomment pas Jésus, ils disent "celui-là ". On ne veut pas savoir qui Il est. La réponse de l’aveugle est évidente : « Pensez ce que vous voulez, ce n'est pas moi qui ai demandé à voir, mais c'est un fait, j'y vois maintenant ! La réalité même de l’intervention est là, pensez-en ce que vous voudrez, je ne peux pas vous dire le contraire puisque je suis le bénéficiaire et celui qui a été guéri ». C’est à ce moment-là que la discorde est à son comble. Puisqu’on n’arrive pas à mettre en contradiction le témoignage de l’aveugle et celui de ses parents, on l’injurie. Ils l’injuriaient en disant : « Toi, tu es le disciple de celui-là, mais nous, nous sommes les disciples de Moïse ». C'est d'une certaine manière la rupture. Si on est disciple de Moïse, on ne peut pas pétrir de la boue un jour de shabbat, même pour un miracle. Donc l'affaire est claire.

Mais l’aveugle est d'une intelligence extraordinaire puisqu’il réplique : « Je sais qu'on m'a ouvert les yeux. Dites-moi si quelqu'un peut ouvrir les yeux s'il n'a pas l'appui et un pouvoir donnés par Dieu. Essayez de réaliser ce que j'ai vécu, de vous retourner vers la réalité ». Voilà le conflit : la Loi ou la réalité. L’aveugle plaide pour la réalité. Quand on lui dit qu’il ne fallait pas faire comme ça, que voulez-vous qu'il dise : « Il m'a ouvert les yeux, c'est tout ! »

Ainsi, même dans les Évangiles et contrairement à ce qu'on a dit parfois, on n'utilise pas le miracle comme le moyen de susciter l'enthousiasme des foules. En tout cas chez Jean, cela n’est pas du tout le cas. Le miracle ne fait que nous mettre devant une alternative : Dieu a-t-Il le droit de se révéler comme Il veut – ouvrir les yeux des aveugles, un geste éminemment parlant – ou bien Dieu doit-t-Il se révéler comme je pense que la Loi L'y autorise ?

Frères et sœurs, c'est aujourd'hui encore une question. On peut tourner le problème dans tous les sens, mais nous sommes tous d'une façon ou d'une autre confrontés à cette réalité : « Comment Dieu peut-Il se révéler ? Comment peut-Il se manifester ? ». N'avons-nous pas tous des a priori qui nous conduisent à penser que si Dieu est Dieu, Il doit faire comme cela, Il doit se révéler de telle façon, Il doit agir ainsi et que si nous étions à sa place, nous ferions autrement ? C'est exactement l'objection du pharisien. Les pharisiens nous paraissent butés mais en réalité ils ont décrété que, selon la Loi et leur tradition, Dieu ne pouvait agir que de telle façon. Un miracle comme celui de la guérison de l’aveugle-né est donc un élément déstabilisant parce que c'est le moment où Dieu nous pose la question : « Si Je me révèle à toi comme cela, comment réagis-tu ? » C'est pour cela que c'est le cœur même de notre foi chrétienne.

Qu’est-ce que la foi finalement ? C’est admettre que Dieu se révèle comme Il veut et non comme nous pensons qu’Il devrait le faire. Dieu a le droit total de se manifester comme Il veut. C'est pour cela que la chute de ce récit est si belle parce que jusque-là, tous les débats se passent en l’absence de Dieu. On discute dans un petit bureau des pharisiens, avec la famille, entre voisins. Il n’est pas là. Il a ouvert les yeux de l’aveugle et a disparu de la circulation. Et le moment où est scellé l’acte même de la révélation, c’est le moment où Jésus rencontre l’aveugle seul à seul : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Ce n’est pas le miracle qui décide de tout, c’est la confiance, c’est la foi. L’aveugle-né n’a pas pu voir Jésus puisqu’il est parti à Siloé et que le temps de revenir, Jésus était déjà parti ailleurs. Il se dit : « Mais qui est-Il pour que je croie ? » Jésus lui répond : « C’est moi ».

C’est cela la foi – je m’adresse plus particulièrement aux catéchumènes. Elle n’est pas simplement l’adoption d’un système religieux, des bonnes idées et des bonnes résolutions. C’est accepter que, quelles que soient les situations dans lesquelles on se trouve, Dieu a quelque chose à nous dire. On reste souvent un peu aveugle, la plupart du temps on est un peu sourd, mais dans les deux cas ça ne retire rien au fait que Jésus vienne et nous dise simplement : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » C’est la question qui nous est posée aujourd’hui, elle durera toute votre vie. La foi n’est pas un long fleuve tranquille, c’est ce qui nous apportera petit à petit la manière de répondre "oui" à cette réalité qui est plus grande que vous, plus grande que nous tous ici. Cette réalité, nous la vivons, nous la partageons, c’est pourquoi nous allons aujourd’hui dire le "Je crois en Dieu " avec vous. Ce sera notre manière d’y répondre, comme l’aveugle-né : « Oui, je crois ! »

 
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