AU FIL DES HOMELIES

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MAIS VOUS DITES:"NOUS VOYONS" ET VOTRE PECHE DEMEURE

Is 42, 6-7.14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de Carême – année C (31 mars 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Mais vous dites : "Nous voyons" et votre péché demeure » 

Frères et sœurs, quand on lit ce texte, on est saisi par quelque chose qui nous touche au plus profond de nous-mêmes : nous voulons vraiment savoir la vérité et nous avons raison. Nous voulons savoir la vérité parce que quand il se passe des scandales, des choses inadmissibles, on veut savoir ce qui est en jeu. Parfois, on se fie aux journalistes, on n’a pas toujours raison mais comme on veut savoir, on consulte tous les moyens possibles. Non seulement on veut savoir mais on veut connaître le plus vite possible les causes et les enjeux de ce qui nous choque ou de ce qui nous arrive en pleine figure. C'est très honorable de la part de l’homme car ça nous honore de vouloir connaître la vérité, mais il faut quand même aussi savoir critiquer ses sources et donc, quand on se trouve devant le problème de la vérité, il faut faire attention car nous sommes trop prompts à donner des interprétations qui sont conformes à la vision sociale des choses. Les apôtres, qui ont un côté un peu "brut de décoffrage", voient un aveugle et se posent la question : « Qui a pêché, lui ou ses parents ? » Ce pauvre homme est mendiant, est accablé, porte sa souffrance depuis sa naissance, n'a jamais vu la couleur des choses ni aucun visage et ils se demandent qui a péché, lui ou ses parents. La question est un peu idiote puisque s’il est aveugle de naissance, c'est difficile qu'il ait péché à la naissance, donc l'affaire est quasiment réglée dans leur tête : il est aveugle parce que ses parents ont péché. C’est évidemment un jugement un peu rapide mais c'est très significatif : pour les apôtres, il faut une réponse tout de suite, il faut que la vérité soit connue tout de suite comme si la vérité devait toujours être immédiate. Dès que j'ouvre les yeux, dès que je vois quelque chose, je sais.

Mais que savons-nous au juste, sinon ce que nous recevons en voyant, en lisant, en écoutant, en regardant le JT ? Nous pensons immédiatement que nous avons la juste interprétation et que tout est clair puisqu’on l'a "vu à la télé" ! C’est l’inverse de l'Évangile de l'aveugle-né car on ne voit rien à la télé, on ne voit que des pixels, ce n'est déjà pas mal pour la prouesse technique mais pour le fond du problème, ce ne sont que des pixels, nous voyons sans aucun critère de discernement pour savoir si c'est vrai ou non. Et d'une certaine manière, j'imagine que Jésus a dû avoir une sorte de mouvement de colère en pensant : « Qu'ils sont bêtes ! C'est impossible qu'en voyant quelqu'un de malade, on se dise que c’est parce que ses parents ont péché ! » C'est la première et probablement la seule fois où Jésus guérit un aveugle sans lui demander son avis. L’aveugle est pris dans la situation où il se trouve, il est pris dans son propre aveuglement, il n'ose même pas imaginer qu’est passé près de lui quelqu'un qui peut lui ouvrir les yeux. Lui au moins, il est excusable, il est aveugle donc il ne peut pas voir qui est Jésus, on est au "degré zéro" de l'existence humaine comme recherche de la vérité. L'aveugle ne voit rien et ne demande rien, les autres le voient et ils l’ont déjà condamné. Le tableau est sombre, mais avouez qu’il ressemble à une certaine manière pour nous de penser aujourd'hui : nous voyons tout de suite, nous décidons tout de suite alors qu’en réalité ce n’est pas nécessairement comme ci ou comme ça.

Ce n’est pas si facile de savoir, et c'est là où intervient dans l’Évangile le processus de la guérison qui les passionne tous : « Comment t’a-t-Il ouvert les yeux, dis-nous ce qu'Il a fait, explique-nous ! Les parents, dites-nous si vraiment il était aveugle de naissance ». L’enquête commence. C'est le moment où il va falloir que la vérité jaillisse. En fait, quand Jésus décide de guérir cet homme, ce n’est pas une manière de dire : « Regardez comme Je suis fort, Je suis capable d'ouvrir les yeux des aveugles ! » Il s'est aperçu que la vérité était en jeu. Vérité de cet homme, vérité de Lui-même le Christ, vérité de la société qui l’accuse et qui l’accable. Le Christ est comme pris à partie par la situation, Il ne peut pas laisser les choses comme ça, Il est obligé de le guérir. Il faut accomplir les œuvres de lumière au moment où c'est possible de le faire, il n'y a pas de délai pour la vérité, il faut reconnaître la vérité, il faut la chercher quoi qu'il en coûte et c'est ce qui va se passer.

Quel est le procédé ? Nous, nous répondrions tout de suite : « Bureau de reconnaissance des miracles à Lourdes ». Jésus, Lui, ne passe pas par des procédés techniques de guérison, Il revient à la boue, Il revient à l'homme dans ce qu'il a de plus humain et pour les Juifs, ça voulait bien dire ce que ça voulait dire : l'homme Adam est tiré de la terre, de la boue adama. L’homme est terre. Ce n'est pas : « Souviens-toi que tu es poussière » mais « souviens-toi que tu es terre ». Jésus va donc opérer un miracle de manifestation de la vérité non pas à partir des connaissances de la médecine de l'époque, ni par une sorte de pouvoir thaumaturgique qui Lui viendrait d’en haut – certes, Il guérit parce qu'Il est Fils de Dieu – mais parce qu’Il veut passer par l'homme qui est terre, qui est boue, qui est fragile et qui n'a pas cette espèce d'éclat de l'intelligence, du pouvoir, de la science et de la médecine. Il lui dit : « Tu te souviens que tu es terre et Moi, Je vais révéler ta vérité ».

Frères et sœurs, c'est extraordinaire la manière dont Jésus déjoue toutes les conventions sociales concernant l'apparition de la vérité. Pour les gens qui étaient autour de l'aveugle et pour les apôtres eux-mêmes, qu'est-ce qui fait la vérité ? C'est de soupçonner le mal partout, le péché partout : si ce pauvre aveugle est mal en point, c'est de la faute de ses parents. Et même s’il est guéri, toute la suite de la question tourne autour de la fameuse discussion sur le shabbat. En réalité, on peut soupçonner le miracle parce qu'il n’a pas été guéri dans les règles de l’art, de l'observation du shabbat. Incroyable quand même ! C'est comme dire qu'il faudrait que les blocs opératoires soient fermés le dimanche, qu’on ne peut pas le soigner le dimanche. C'est pour ça que Jésus, à plusieurs reprises, n’a pas loupé ses adversaires et les contestataires : « C'est dimanche, tant pis, Je mets la blouse blanche, on ouvre le bloc et on va le guérir ». C'est extraordinaire car c'est une inconvenance absolue par rapport au code des lois de l'époque. Mais il faut faire naître la vérité non pas des codes, même pas des codes de la Loi, il faut la faire naître de la boue que Dieu façonne. Or, façonner la boue, c'est un travail. Il a travaillé, Il a donc désobéi au shabbat. Or, Jésus dit à cet homme de se rendre à la fontaine de Siloé, la fontaine du paradis, celle où on va se laver les yeux, c'est la fontaine du baptême, celle à laquelle Mathilde, Charles, Victoire et Loïc vont être confrontés pour recevoir la vie de Dieu. Et à ce moment-là, Jésus lui dit : « Je te ramène aux éléments essentiels de ton être, la fragilité de ta chair qui est fragile comme de la terre et la douceur de l'eau qui apaise la soif, Je te recrée ».

Il n'y a pas d'apparition de la vérité sans qu’à un moment ou un autre le Christ nous ait refaçonnés, remodelés à partir du fond de nous-mêmes. Toutes les discussions sont certes possibles : « Jésus avait-Il le droit de faire ça ce jour-là ? Cet homme était-il vraiment aveugle avant ? A-t-il fait ce qu'il fallait ? » Mais ceci n'a aucun intérêt ; ce qu'il faut, c'est que Dieu récrée l’homme dans sa vérité à partir de ce qu'il est car – et c'est là la plupart du temps le grand malentendu – les croyants pensent que la vérité, c'est l'Évangile plaqué pour cacher la honte de la création. Mais quelle bêtise ! Non, précisément, Jésus nous dit : « Quand Je vais faire luire la vérité de mon salut que J'apporte, Je repasserais par les conditions créées dans lesquelles vit cet homme, Je repartirai de sa chair qui ne voit pas, Je repartirai de la condition dans laquelle il est comme mendiant depuis sa naissance pour l'amener à la vérité, qui est "Crois-tu au fils de l’homme ?" » Pas de vérité évangélique sans reconnaissance de la vérité humaine, dans toute sa fragilité, dans toute sa précarité.

Frères et sœurs, c’est cela les chrétiens aujourd'hui, ceux qui ne viennent pas en criant : « ça y est nous avons la vérité, écoutez-nous et vous allez voir ce que vous allez voir ! » En général, ça ne marche pas trop car on n’est pas assez convaincant. Mais c'est au moment où est refaçonné l'homme dans sa consistance de la terre, Adam, et dans la fraîcheur de la source avec laquelle il va se laver les yeux, que la vérité même de l’homme va surgir. Là où l'entourage croyait que la vérité de l’aveugle-né, c’était le péché de ses parents, Jésus dit : « En réalité, la vérité de cet homme, c'est ce qu'il est depuis toujours, chair, terre, il a besoin de l'eau vive et Moi, Je repasserai par son humanité pour faire briller la vérité de ce qu'il est et à ce moment-là, il verra ».

Frères et sœurs, c'est magnifique de pouvoir lire ce texte et le méditer au moment où l'on s'achemine vers Pâques car c'est non seulement les catéchumènes qui vont avoir cette transformation – renaître de l’eau et de l'Esprit Saint – mais c'est nous tous qui sommes appelés à renaître de cette façon-là. Nous avons besoin de reconnaître la vérité de ce que nous sommes, de ce qu'est le monde et la création non pas en passant par-dessus en l'étouffant, en chassant cette vérité humaine, mais en montrant comment la bonne nouvelle de l'Évangile – le geste sauveur du Christ – va passer par ce que nous sommes au plus profond de notre être créé, pour faire resplendir ces mots : « C'est moi qui te parle ».

 
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