AU FIL DES HOMELIES

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L'AVEUGLE - NÉ

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année B (25 mars 1979)
Homélie du Jean-Philippe REVEL

Il était là, chaque jour, à tendre la main, assis à la porte de la ville. Il y avait si longtemps qu'il entendait des bruits qui couraient, des groupes qui passaient, parfois des altercations, des rixes, des acclamations parce que quelqu'un de populaire entrait par la porte de la ville. Il y avait si longtemps qu'il attendait. Il attendait, mais au fond, il ne savait même pas ce qu'il attendait. Car il n'avait jamais vu la lumière. Il n'avait jamais rien vu. Ses yeux ne s'étaient jamais ouverts. Il n'avait jamais vu le soleil. Il sentait sa chaleur sur les murs de la ville, sur son visage, sur son corps. Il n'avait jamais vu les hommes. Il n'avait jamais vu un visage. Il ne savait pas ce qu'était un visage. Quelquefois, rarement, furtivement, de sa main, il avait touché discrètement le visage d'un autre ou son propre visage. Mais il ne pouvait pas bien se rendre compte, il ne pouvait pas imaginer. D'ailleurs que veut dire imaginer pour quelqu'un qui n'a jamais vu d'image, qui n'a jamais vu de couleur, qui n'a jamais vu de regard, quelqu'un qui n'a jamais pu communiquer par cette ouverture sur l'abîme du cœur qu'est le regard de quelqu'un ? Il attendait. Il attendait patiemment, sans hâte, sans exagération.

Vous avez peut-être remarqué que, dans l'évangile, les aveugles font souvent beaucoup de tapage. Quand ils apprennent que Jésus va passer par là, ils crient : "Fils de David prends pitié de nous !" Et on essaie de les faire taire, mais ils reprennent de plus belle. Celui-là ne disait rien. Il attendait simplement. Son cœur était disponible. Disponible à Celui qu'il n'avait pas pu imaginer, à Celui qui n'était pas venu à son esprit, disponible à l'inconnu, disponible à l'Envoyé. Son cœur était ouvert en silence, dans l'attente comme le cœur de la vierge Marie au premier jour de l'Annonciation quand, tout à coup, la lumière de Dieu et l'ange du Seigneur était venu lui dire des choses inouïes qu'elle ne pouvait pas imaginer. Oui, l'aveugle, comme Marie, était assis là, dans l'attente, dans l'attente de Dieu, l'attente de l'amour de son Seigneur.

Puis, un jour, ces cris qui ressemblent à ceux qu'on entend d'ordinaire, très fort, cette foule qui s'agite pour voir Jésus. Et puis cette voix toute proche, cette voix qui ne ressemble à aucune autre voix, cette voix qui lui parle, qui semble jaillir du fond de son propre cœur, cette voix qui est plus proche de lui que lui-même, et qui lui dit, si doucement : "Si tu veux, va te laver à la fontaine de Siloë !" Puis, quand l'aveugle a mis de l'eau sur ses yeux, c'est l'éblouissement, c'est ce feu d'artifice qui fait mal, cette lumière tout à coup. Et puis toutes ces choses qui bougent et qui s'agitent autour de lui, cette fête de couleurs, cette révélation qui, tout à coup, prend le cœur et le corps tout entier et qui le fait tressaillir de joie. Puis, c'est l'incompréhension de sa propre famille, de ses parents qui ne comprennent pas ce qu'il a vu, non seulement avec les yeux de son corps mais aussi de son cœur qui s'est ouvert et a été ébloui. L'incompréhension des chefs des prêtres, l'incompréhension des chefs du peuple, des gens qui ont le plus d'autorité, en qui l'on peut avoir confiance et qui lui disent : "C'est un pécheur qui t'a ouvert les yeux ! Il n'a pas respecté la Loi !" Et lui, au fond de son cœur, il sait bien que c'est le Seigneur qu'il a rencontré. Il sait bien que cette lumière qui a ébloui non seulement son corps mais encore son cœur, cette lumière n'est pas une lumière de mensonge. Il sait bien que c'est Dieu Lui-même qui a touché son cœur à travers cet homme qu'il a rencontré, à travers cet homme qui lui a parlé avec une voix si extraordinairement proche. Et quand il est rejeté de tous, c'est la rencontre de cet homme, de cette voix qui lui parle à nouveau. Mais maintenant, il voit Celui qui lui parle, qui lui dit : "Je suis ton Seigneur. Je suis le Fils de l'homme. C'est Lui qui te parle. Tu Le vois !'' Et alors, il se prosterne devant Jésus : "Je crois, Seigneur !"

Frères et sœurs, nous aussi, nous voudrions voir Celui qui nous parle. Nous aussi, nous avons entendu cette voix et nous voudrions que nos yeux s'ouvrent. Nous voudrions plonger notre visage dans cette fontaine du Christ pour que s'ouvrent non seulement les yeux de notre corps mais ces yeux du cœur, ces yeux qui regardent "comme s'ils voyaient l'invisible". Nous voudrions que vienne ce moment ou, enfin, le visage de Jésus se révélera à nous. Nous attendons cette heure, à la fois lointaine et proche, redoutable et bénie, cette heure où, dans une immense illumination, dans un grand éblouissement et comme un éclair, nous verrons Dieu face à face. Dieu nous prendra et nous manifestera ce qu'Il est. Comme dit saint Jean : "Nous le verrons tel qu'Il est !" oui, nous aussi, nous avons l'impression d'être des aveugles qui ne voient pas l'essentiel, qui marchent à tâtons dans ce monde, sans voir ce qui est le cœur des choses, le cœur de notre vie, le cœur de notre être, le cœur de notre cœur, ce Dieu qui vit en nous-mêmes. Oui, nous aussi, nous attendons. Nous attendons ce que nous ne savons pas, ce que nous n'avons pas imaginé, ce que nous ne pouvons même pas désirer.

Nous attendons une lumière aussi inattendue, aussi incompréhensible, aussi inimaginable qu'était la lumière du jour pour cet aveugle-né. Nous attendons quelque chose comme des couleurs qui seraient autre chose que les couleurs que nous voyons. Nous attendons cette révélation du Fils de Dieu, de Jésus nous manifestant qui Il est et nous rendant semblables à Lui en nous faisant partager l'éblouissement de sa lumière.

Pourtant, frères, l'Église, depuis toujours, et déjà l'évangéliste, en nous racontant cette guérison de l'aveugle-né, ne pense pas seulement à ce jour, lointain ou proche, le jour redoutable et béni où nous serons transportés en la présence de Dieu, l'Église et l'évangéliste ne nous parlent pas d'un moment à venir mais d'un moment présent, c'est-à-dire de notre baptême. Cette piscine de Siloë où l'aveugle a baigné son visage, c'est la piscine du baptême où l'eau de la grâce est versée sur notre propre visage. Cette profession de foi de l'aveugle qui dit : "Je crois, Seigneur !" et se prosterne devant Jésus c'est notre profession de foi baptismale quand il nous est demandé : "Crois-tu en Dieu le père tout-puissant ? Crois-tu en Jésus qui est mort et ressuscité vivant ? Crois-tu en l'Esprit, en la Sainte Église catholique ?" et que nous répondons : "Oui, j'y crois !"

Oui, c'est bien de notre baptême qu'il s'agit. Alors comment se fait-il que nous ayons l'impression d'être encore des aveugles ? de ne pas savoir qui est Dieu ? de ne pas avoir encore senti s'éclore en nous cette lumière ? Comment se fait-il que nous avancions toujours à tâtons, dans l'obscurité ? Comment se fait-il que notre foi nous apparaisse davantage comme une nuit que comme une aurore ? Avons-nous suffisamment cherché à reconnaître, à scruter ce Visage de Dieu ? Car Dieu a déjà un visage pour nous. Car ce visage que l'aveugle guéri a vu, ce visage, Il nous est révélé. L'évangile en est plein. Cette voix, nous en entendons le son, elle nous parle comme aucune autre voix ne nous a jamais parlé. Oui, déjà, Dieu se révèle à nous. Cette vie éternelle, où dans un immense éblouissement nous le verrons face à face, tel qu'Il est, cette vie éternelle, elle est déjà commencée. Oui, aujourd'hui, parce que nous sommes baptisés, Dieu parle à notre cœur Dieu se fait présent. Il est plus nous que nous-mêmes. Dieu vient à nous. Dieu se révèle à nous. Dieu nous dit qui Il est. Oui, déjà, sur le visage que l'évangile, page après page nous révèle, Dieu est là, et nous ne le voyons pas.

Non, frères et sœurs, nous ne sommes pas des aveugles, nous sommes endormis. Nous ne sommes pas réveillés. Nous ne voulons pas nous occuper de ce qui est l'essentiel de notre vie. Nous dormons à l'essentiel. Nous sommes préoccupés par toutes sortes de choses de choses importantes certes, que nous prenons de manière tellement superficielle, comme quand on promène la nuit où les choses ne prennent pas vraiment leur véritable contour, leur véritable équilibre. Nous vivons comme des rêveurs, des gens qui dorment debout. Nous sommes des somnambules de la foi. "Eveille-toi, ô toi qui dors !" nous dit l'Écriture. "Éveille-toi, relève-toi de ta mort et le Christ t'illuminera !" Que le Christ te manifeste sa Lumière. Et tout à l'heure, nous avons entendu aussi ce cri du prophète Isaïe : "Sourds, entendez ! Aveugles, regardez et voyez !" Oui, regardons et voyons, entendons, ouvrons les yeux et les oreilles de notre cœur. Laissons Dieu ouvrir les yeux de notre cœur. Qu'Il se révèle à nos yeux ! Si nous prenions la peine de scruter le visage du Christ dans son évangile ! Si nous prenions la peine de scruter le visage du Christ dans ces innombrables événements de tendresse qui nous viennent, jour après jour, même à travers les souffrances et les épreuves ! Si nous prenions la peine de scruter le visage du Christ sur le visage de nos frères, alors nous commencerions à voir. Alors, oui, déjà, en nous, quelque chose serait ébloui.

Frères et sœurs, nous avons entre nos mains un trésor : cette foi qui a été enracinée en nous, cette foi dans laquelle nous avons été plongés, cette foi dans laquelle nous avons été jetés comme dans une haute mer. Cette foi qui nous imprègne, c'est déjà la lumière de Dieu, car Jésus n'est pas seulement la lumière du monde à venir, Il est aussi la lumière de ce monde. Nous ne vivons pas assez de notre foi. Nous ne nous laissons pas assez envahir, transformer par elle. La transfiguration que Jésus nous promet, elle est déjà à l'œuvre en nous "Sourds, entendez ! Aveugles, regardez et voyez !"

 

AMEN
 
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