AU FIL DES HOMELIES

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LE RETOUR DE SILOË

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année C (13 mars 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN


Silouane

Il y avait du monde ce jour-là dans cette petite rue qui descend du Temple vers le bas de la colline où est construite la ville de Jérusalem et où se trouve la piscine de Siloë. Il y avait du monde et parmi ce peuple, Jésus qui vient d'être chassé du Temple à coups de pierre par les pharisiens, comme le précise le texte qui précède cet évangile. Il y avait beaucoup de monde, mais personne ne se voyait, car rien n'est plus anonyme qu'une foule. Et cependant au milieu de ce peuple un homme qui ne voyait pas et un autre qui voyait : "Jésus, en passant vit un aveugle". Et puis tout d'un coup, l'aveugle disparaît pour revenir aussi vite. Que se passe-t-il ? Tout le monde sort de son commerce ou de sa maison, chacun y va de son cancan et de son commentaire : "c'est lui" - "non, ce n'est pas lui" - "mais si, je vous le dis" - "mais non, il lui ressemble, vous vous trompez". Tout le monde est bouleversé parce que l'habitude vient de changer quelqu'un dans le paysage a disparu : l'aveugle n'est plus à sa place. Quand les choses dans notre monde changent trop vite, sans qu'il y ait d'explication suffisante, on prend peur, on est rempli de craintes, se demandant ce qui se passe, dérangés dans les habitudes quotidiennes. Alors on cherche quelques explications, mais après tout quand on ne veut pas approfondir, on se contente de nos commentaires de trottoir et de quartier ou de journaux. Voilà ce que fait cette foule.

Et puis, comme toujours il y avait quelques pharisiens, qui depuis plusieurs mois, suivaient et filaient Jésus partout où Il allait pour savoir ce qu'Il faisait, pour savoir ce qu'Il disait et connaître ceux qu'Il approchait l'épiant afin de retenir quelque chef d'accusation contre Lui. Justement, en voilà un et de taille : Il a fait un peu de boue avec sa salive un jour de sabbat, et c'est bien suffisant, si ce n'est pour condamner encore, au moins pour l'accuser d'aller contre le Loi de Moïse, c'est-à-dire contre la Loi de Dieu. Conclusion : cet homme ne peut être qu'un pécheur, l'affaire est réglée. Derrière les lunettes noires de leurs principes, en se réfugiant derrière la Loi, ils s'enfoncent dans les ténèbres de leur jugement qu'ils pensent être lumineux, ces pharisiens une fois encore se sont trompés.

Mais ils ne vont pas en rester là, car il faut analyser, comprendre, essayer de savoir le plus de choses possible afin que le procès soit facile et clair. Alors on va faire venir l'aveugle à deux reprises : "Et que t'a~t-il fait ? Et que t'a-t-il dit ? Et toi-même qu'est-ce que tu en dis ?" Mais l'analyse de la situation n'intéresse pas l'aveugle : "Je ne voyais pas, j'y vois, ça me suffit, cela doit vous suffire, à moins que vous aussi vous ne vouliez devenir disciples ?" A ce moment-là, ils passent de la peur à la colère et jettent l'aveugle dehors, comme ils venaient de la faire pour Jésus. Ensuite, il y a les parents, ceux qui sont investis de l'autorité, ceux qui ont mis cet enfant au monde et qui habitent aussi non loin de ce quartier. Alors, il faut compléter les témoignages, et l'on va les chercher, témoignage de première main car, qui peut dire de façon certaine, qu'un homme est aveugle si ce n'est les parents. Les voilà délogés de leur maison tranquille. On les amène devant ce tribunal expéditif : "Est-ce qu'il est vraiment aveugle ? Est-ce que c'est votre fils ? Est-ce qu'il est guéri ?" La peur s'empare de ces braves gens qui répondent avec logique : "Il est grand, il sait parler, il s'expliquera, nous on se lave les mains et l'on retourne chez nous."

Frères et sœurs, je ne sais pas qui dans cette affaire, était le plus aveugle, ou plutôt je crois que tout le monde l'était et que les plus aveugles ne sont pas ceux que l'on pense. Au début il y avait un aveugle et plein de voyants et maintenant un qui voit clair et tous les autres qui sont aveugles. L'aveuglement ce n'est pas simplement une affaire de cécité ou d'optique. Le Christ Lui-même dans ce geste qu'Il fait, pose un double signe. D'abord un signe dans l'ordre naturel, Il redonne à des yeux paralysés qui ne voient pas, leur fonction normale. L'homme désormais va voir son chemin et aller à la piscine de Siloë tout seul, il voit les gens à qui il parle, il contemple le ciel, participe de façon tout à fait normale à la vie des hommes. Tout le monde s'est arrêté à ce niveau-là, les pharisiens, les parents et les voisins. Ils ne discutent pas d'autre chose que cela : "Il ne voyait pas, il voit, qu'est-ce qu'il s'est passé ?" Or, il ne comprend rien, disent certains et d'autres, comme certains pharisiens, comprennent très bien mais surtout ne veulent pas voir.

Je ne suis pas sûr, frères et sœurs, que le Christ eut guéri l'aveugle simplement pour qu'il voie les oiseaux dans le ciel ou les arbres sur la terre. Je ne suis pas sûr que cette raison naturelle soit suffisante. Je crois qu'il y en a une autre sur laquelle il faut s'arrêter quelques instants, ce matin, car elle est bien plus importante. En rendant à l'aveugle son regard physique, en agissant dans l'ordre de la nature, le Christ a agi dans un autre ordre, l'ordre d'une autre nature, l'ordre de la nature divine, c'est-à-dire de la grâce que Dieu donne, qui vient de Lui et qui, à l'intérieur même de l'être qui la reçoit, doit transformer, transfigurer et permettre de voir beaucoup plus loin que ce que voient nos yeux de chair. Car, en définitive, les yeux ça sert à quoi ? Vos yeux, qu'est-ce que vous en faites ? Cela sert à voir, les choses du monde, chacun à sa façon : pour le géomètre son œil mesure, pour l'intellectuel il lit, pour le poète son œil voit au-delà des premières apparences, l'œil de l'amoureux voit le cœur de celle qu'il aime. Mais est-ce que nos yeux sont faits pour cela ? pour s'arrêter aux limites du monde, du monde extérieur ou intérieur ?

Charles Péguy écrivait :"notre regard a été inventé pour une autre lumière", nos yeux nous ont été donnés pour une autre lumière que celle du soleil, que celle de la connaissance ou que celle du cœur. Le Christ en guérissant les yeux de l'aveugle, ses yeux de chair, lui rendra son regard d'homme, son regard naturel, mais Il va ajouter à ce regard ténébreux toute la clarté de sa vérité. Il va prolonger le regard de cet homme non seulement au-delà de ses paupières qui jusqu'alors étaient fermées, non seulement au-delà de l'horizon du monde, mais jusque vers le visage de Dieu. Car lorsque Jésus rencontre l'aveugle, quelques heures après sa guérison et après ces multiples interrogatoires, Il ne lui parle même pas de sa guérison, Il lui dit une seule chose : "Crois-tu au Fils de l'Homme ? " Il s'adresse à son regard intérieur, celui-là même que cet aveugle doit maintenant développer au-delà de sa vision naturelle du monde et des êtres. "Crois-tu au Fils de l'Homme" ? L'aveugle répond : "Et qui est-il ?" Jésus lui dit : "Tu le vois, tu le vois de tes yeux de chair, mais tu le vois aussi du regard de ton cœur". C'est ce regard-là que le Christ est venu guérir. Il l'a guéri dans les yeux de l'aveugle pour manifester à tous de façon visible que l'aveuglement de nos cœurs doit disparaître pour que son visage soit contemplé par nos yeux. Or son visage c'est celui de Dieu : " Qui me voit, voit le Père", voilà cette vérité que les voisins, restant à la surface de l'événement n'ont pu saisir, vérité que les parents ont eu peur de connaître parce que s'ils la professaient, ils auraient été exclus de la synagogue ; cette vérité, les pharisiens ne veulent pas la voir : ils sont aveugles. Cet évangile, on peut l'appeler : "la guérison de l'aveugle", mais on pourrait l'appeler aussi justement: "l'aveuglement de ceux qui voient".

Frères et sœurs, dans notre cœur nous sommes participants de tous ces aveuglements, de ces des gens de la rue, de celui des parents, et peut-être plus encore de celui des pharisiens, quand nous disons que nous, nous voyons. Or, le Christ le dit : nous ne voyons rien tant que notre cœur ne se prosterne pas devant le Seigneur pour Lui dire : "Tu es le Fils de l'homme, car je te vois et je crois en toi". C'est à cette vision-là que nous sommes destinés. Notre regard de chair ne sera vraiment total vraiment complet dans son activité que lorsque nous verrons le visage de Celui qui a vu l'aveugle. Cette vision de Jésus vers l'aveugle l'a guéri, car le regard du Christ est lumière, un regard qui purifie. La piscine de Siloë manifeste que Jésus est vraiment "l'Envoyé" qui vient nous purifier, l'eau est le signe extérieur, mais la purification du regard était déjà donnée par le fait que Jésus ait vu l'aveugle en passant.

Frères et sœurs, nous allons célébrer la Pâque, nous allons célébrer le passage du Christ qui, une fois encore, en passant sur notre terre va nous voir, nous qui sommes aveugles. Il va nous dire : "Va te laver à Siloë". Cela sera signifié manifestement en la vigile pascale par les eaux baptismales. Sur notre retour de Siloë, qu'allons-nous faire ? en rester simplement à la surface de l'évènement comme les voisins et les gens du quartier, sans comprendre ce qui s'est vraiment passé et en disant comme les parents : "nous ça ne nous regarde pas" ? ou en voulant, comme les pharisiens analyser rationnellement tout le mystère de Dieu ? Vous savez très bien que ce n'est pas en analysant la lumière qu'on voit forcément plus clair. Dans la fête de Pâque, nous pourrons contempler ce visage du Christ, si d'abord nous avons accepté que sa Parole nous pousse vers les eaux du baptême une nouvelle fois, et si nous croyons qu'un jour, lorsque nous aurons achevé notre retour de la fontaine de Siloë, nous nous prosternerons devant Lui pour "contempler sa puissance et sa gloire", le reconnaissant comme le Fils de l'homme. Maintenant nous n'avons pas encore cette vision du visage de Jésus, mais nous vivons dans une autre vision, celle de Dieu sur nous. Notre regard, notre cœur, tout ce qui est notre être propre doit se laisser imprégner par ce regard de Dieu posé sur nous. Ce n'est pas un regard comme celui des pharisiens qui épie pour juger, mais un regard qui pardonne, qui purifie, un regard qui recrée notre propre regard, comme Jésus a recréé le regard de l'aveugle en façonnant avec sa salive mélangée à la terre, ses yeux nouveaux.

Je vous invite en ces jours, à vivre, même si vous n'y voyez pas très clair, à vivre dans la clarté du regard de Dieu posé sur vous. Un aveugle ? c'est celui qui ne voit pas mais c'est celui qui sent la présence à côté de lui de quelqu'un qui l'aime. Un aveugle ne voit pas par les yeux de l'autre, mais il sait que l'autre le regarde, que si cet autre l'aime, c'est un regard d'amour, de pardon, de tendresse qui est posé sur lui. Ce que l'aveugle attend, c'est un jour que ses yeux s'ouvrent pour rencontrer ce regard aimant qui ne cesse jamais d'être posé sur lui. Voilà notre attente, et notre désir, qu'un jour s'ouvrent nos yeux pour connaître ce regard, que Jésus ne cesse de poser sur nous, qui nous illumine, qui nous réchauffe et qui, petit à petit, dans cette transformation, dans cette transfiguration nous amène à la contempler. Déjà nos paupières commencent à s'ouvrir, déjà nous éveillant de nos ténèbres nous pressentons ce regard, nous discernons les premières luminosités de la beauté du visage de ce Christ penché sur nous.

 

AMEN

 
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