AU FIL DES HOMELIES

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JE CHERCHE TON VISAGE SEIGNEUR

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année A (1er avril 1984)
Homélie du Michel MORIN


Aveugle au parvis du temple

Tout événement de l'histoire du salut qui nous est rapporté par l'évangile contient déjà en lui-même la totalité de la révélation de ce mystère du salut. Lorsque Jésus rencontre des hommes, lorsqu'Il fait pour eux le geste de pardon, de la guérison, le salut tout entier se manifeste par lui, pour eux. Jésus à chaque événement ou épisode de sa vie révèle sa Pâque. Ce que nous allons célébrer dans quelques semaines, cette Pâque annuelle et solennelle, nous-mêmes nous avons à la vivre chaque jour, le plus souvent de façon difficile et austère. Je voudrais ce matin que nous mesurions non pas le chemin que nous avons à parcourir, mais la présence de celui qui, sur ce chemin, nous le fait parcourir.

Avec l'aveugle-né, nous avons cette ressemblance : nous étions dans le péché et les ténèbres du mal, séparés d'avec Dieu. Or, comme lui, nous avons été lavés dans la piscine de Siloë. Par notre baptême, nous avons été illuminés, nos yeux se sont ouverts pour participer non pas aux œuvres de ténèbres où se perdent les chemins obscurs, mais pour remonter vers Jérusalem et y découvrir le visage de Dieu. Baptisés, nous avons été plongés dans le salut de l'Envoyé, du Fils de Dieu venu sur la terre pour nous ouvrir le chemin qui ramène vers le ciel. Voilà la réalité fondamentale de notre vie, désormais irrémédiablement et définitivement entraînée sur le chemin de la Pâque, et plus encore dans l'actualité quotidienne de cette Pâque. Mais à la différence de l'aveugle-né guéri, nous n'avons pas encore vu Celui qui nous a guéris, celui qui a posé sa main sur nous pour en chasser toute ténèbres, celui qui incessamment nous couvre du voile de sa miséricorde et de sa tendresse pour nous protéger des éclats du mal et des fausses lumières. Alors nous marchons sur cette même route que celle de l'aveugle de Jérusalem, mais nous ne sommes pas encore parvenus à la seconde rencontre avec Dieu, dans la vision, et l'adoration éternelle, nous sommes sur cette route qui monte depuis la basse ville de Jérusalem où se trouve la piscine de Siloë jusqu'à la haute ville où Dieu nous attend. Cette route difficile, car il n'est pas commode d'avoir les yeux ouverts pour voir Dieu sans encore le contempler, et nos yeux peuvent s'user à le chercher sans le voir et, découragés, retourner à son obscurité intérieure, à ses ténèbres et à son péché.

C'est pour cela qu'après avoir proclamé cet évangile, j'aurais surtout envie de vous dire ce seul mot : "courage", courage sur la route qui a été ouverte pour nous par Jésus, au jour où nous sommes sortis des eaux baptismales. Courage sur cette route qui n'est pas achevée, où sa présence est si difficile à saisir, où les tentations de fuir sont si fortes et si multiples, courage car nous ne savons pas encore où nous en sommes. "Ce que nous sommes n'a pas encore été révélé", écrit Paul aux Ephésiens, et cette route est peut-être encore très longue et difficile, avant d'arriver à cette seconde rencontre qui sera ma vision du visage de celui qui a ouvert nos yeux au jour de notre baptême. Sur ce chemin chrétien qui va du baptême à l'illumination intérieure et définitive, je pense que, vous comme moi, nous sommes traversés par trois sentiments, par trois dispositions intérieures, je les appellerai successivement : le désir de voir Dieu, puis le doute, car nous ne le voyons pas, et enfin la certitude de le voir quand même.

Trois étapes, trois dispositions qui ne sont pas bien limitées dans notre vie, qui ne se succèdent pas de façon bien précise, mais qui s'interpénètrent et s'entremêlent de façon inextricable et parfois déroutante, si bien que nous passons de moments très éclairants et très lumineux à des instants de découragement, de tristesse, parfois de péché et d'abandon. Je voudrais, pour illustrer ces trois dispositions de notre cœur, vous lire et méditer avec vous une très belle prière d'un moine-évêque anglais du onzième siècle, Saint Anselme de Cantorbéry. Je vais simplement vous lire, en trois passages, et vous comprendrez très bien tout ce qu'elle contient, et surtout vous y découvrirez ce que vous vivez. Mais que cela soit pour chacun d'entre nous, une présence nouvelle, une découverte plus profonde de ce mystère que nous sommes d'être sauvés pour voir la lumière, que nos yeux ont déjà ouverts et qu'ils n'attendent en définitive que de voir Celui pour qui et pour qui ils ont été ouverts : "Je cherche ton visage, Seigneur, ne me ca­che pas ton visage. Désormais, toi mon Seigneur et mon Dieu, enseigne-moi au plus profond de mon cœur où et comment je dois te chercher, où et comment je te trouverai. Si ce n'est pas en moi où te chercher ? Mais si tu es partout présent, d'où vient que je ne te vois pas ? Tu habites, je le sais, dans une lumière incessible. Mais où resplendit-elle cette lumière inaccessible ? Et comment parvenir jusqu'à elle ? Qui me guidera ? Qui m'introduira pour que je puisse Te voir ? A quel signe pourrai-je te reconnaître ? Je ne t'ai jamais vu, je ne connais pas ton visage Seigneur".

Nous savons que Dieu a un visage pour nous, or Dieu n'est pas une évidence, mais un appel intérieur et secret qui retentit en nous lorsque, comme l'aveugle, nous écoutons la Parole de celui qui nous dit chaque jour : "va à Siloë et tu verras". La présence de Dieu, ne s'impose pas, elle n'est pas une lumière triomphante dans le monde d'aujourd'hui, pas plus pour l'extérieur que pour notre intériorité. Notre lumière est faible quand elle ne se réduit qu'à notre désir, elle est bien fragile car nous avançons comme à tâtons, souvent à reculons, et pourtant il y a dans notre cœur ce désir, cette envie profonde de marcher "comme si nous voyons l'invisible", comme nos pères de l'Ancien Testament, comme Moïse dans le désert, comme les prophètes au moment de la pire décadence du peuple d'Israël, au moment où Dieu était absent, quand les signes extérieurs de sa présence étaient détruits et pillés. Nous vivons de ce désir, et de cet avenir qu'il y a en nous, nous savons que Dieu a un visage que nous sommes appelés à le contempler. Nous savons qu'il y a une lumière faite pour nous, mais qu'aujourd'hui encore, parce que nous sommes tellement mêlés au péché au mal et à l'obscurité cette lumière ne nous illumine que si peu, et nous désirons la contempler et en vivre. Mais cette lumière est inaccessible, cette présence de Dieu est si difficile à saisir, alors le doute, le trouble peuvent nous atteindre.

Et saint Anselme continue sa prière ainsi : "J'ai cherché le bonheur et je suis dans le trouble, j'étais tendu vers Toi et pourtant je t'ai offensé et je me détourne. J'ai cherché le repos dans ma solitude, je n'ai trouvé que la douleur et les soucis. Je voulais rire dans l'allégresse et je ne peux que gémir. Jusques à quand, Seigneur, me laisseras-tu dans l'oubli ? Jusques à quand détourneras-tu de nous ton visage ? Quand nous exauceras-tu ? Quand illumineras-tu notre regard" ?

Oui, frères et sœurs, nous posons ces questions bien souvent à Dieu : "Montre-nous ton visage. Manifeste nous ta présence. Donne-nous cette lumière et cette joie et cette paix et ce pardon". Nous en avons besoin, et pourtant plus nous crions, plus nous abandonnons cette route. Comme Dante, il nous faut traverser et le ciel de cette terre, nous connaissons et la joie et le bonheur, mais aussi la douleur, la souffrance, le péché et la mort. Et tout cela en des murmures et des dialogues intérieurs, au quotidien de nos jours, brouillant en nous la Parole unique qui pourrait nous tenir debout et nous faire avancer sur ce chemin parfois si ténébreux qui nous mène cependant à la lumière. Devant tant de maux, de violence, de morts et de souffrances, nous avons parfois l'impression d'en voir trop, de ne plus pouvoir le supporter, ces yeux qui ont été ouverts, nous avons l'impression d'en avoir de trop quand ils contemplent et découvrent tout le mal pour lequel ils ne sont pas faits. Nous traversons bien souvent des zones obscures pendant lesquelles nous avons l'impression de rapetisser, de nous diminuer, de mourir peut-être et d'être complètement abandonnés. Or, c'est peut-être en ces heures obscures et difficiles que se creuse en nous de façon plus juste, de façon plus pure, la soif véritable de la lumière.

Saint Macaire écrivait dans une homélie cet état de notre cœur si mélangé de bien et de mal : "En notre cœur il y a des profondeurs insondables. Ce n'est qu'un petit vaisseau, pourtant on y voit des dragons, des lions, des créatures à venin et des trésors inouïs de mal. On y voit des sentiers escarpés, raboteux et des gouffres béants. Dieu y est aussi ; il y a les anges, il y a la vie et le Royaume et la lumière et les apôtres et la cité céleste et les trésors de la grâce. Toute chose y est présente". Étant ce mélange de bien et de mal, de ténèbres et de lumière nous sommes, au cours de notre vie, si souvent découragés, avec cette impression, parfois cette conviction que nous n'y arriverons jamais. Et c'est vrai, nous n'y arriverons jamais tout seuls.

Alors naît en nous, à cause de la foi, à cause du baptême cette certitude que saint Anselme exprime ainsi, dans la dernière partie de cette prière : "Regarde-nous Seigneur, et exauce-nous. Donne-nous la lumière, montre-toi, aie pitié de nos efforts pour te trouver, car nous ne pouvons rien sans toi. Tu nous invites, aide-nous. Libère-moi décharge-moi, apprends-moi à te chercher, car je ne peux pas te chercher si tu ne me l'apprends pas, ni te trouver si tu ne te montres pas à moi. Fais qu'en t'aimant, je te trouve et que je t'aime en te trouvant".

Ce n'est plus seulement notre désir de voir Dieu, notre recherche de Dieu mais la certitude que Dieu nous voit, que Dieu pose incessamment sur nous, dans nos heures de lumière comme dans nos temps de ténèbres, son regard qui guérit et illumine, c'est la certitude que nous cherchons Dieu oui, mais plus encore que Lui nous cherche, qu'Il nous attend et veut se montrer à nous, simplement lorsque nous accepterons une fois pour toutes d'écouter et d'accomplir sa Parole : "Va te laver à Siloë ". C'est fait, mais cherches-tu vraiment le Fils de Dieu ? Sommes-nous capables de dire aujourd'hui, comme l'aveugle guéri en nous prosternant : "Je crois".

Frères et sœurs, dans notre vie, la certitude la plus sûre, c'est moins la nôtre, celle de notre recherche de Dieu si fragile, si difficile, si fausse parfois, mais cette certitude que Dieu nous cherche, que Dieu en passant, nous voit et qu'Il veut nous guérir, que Dieu en nous rencontrant, même quand on Le cherche pas, pose continuellement cette question : "Crois-tu au Fils de l'homme" ? Dans la mesure où chaque jour nous répondrons positivement à cette question : "Oui, Seigneur je crois en Toi", petit à petit nos yeux s'ouvriront, lentement notre marche avancera, nos obscurités s'éclaireront jusqu'au jour où, en passant par le moment le plus obscur et le plus éprouvant de notre vie qui sera notre mort, nous pourrons nous prosterner devant Lui, et dans son admirable lumière l'adorer.

 

AMEN

 
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