AU FIL DES HOMELIES

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L’ILLUMINATION DE LA FOI

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année C (9 mars 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Cet évangile au centre du carême nous parle du baptême. Et c’est manifestement l’intention expresse de l’évangéliste en nous racontant ce miracle, c’est sans doute aussi l’intention du Christ en accomplissant ce miracle que de nous proposer une catéchèse de baptême. Non seulement parce que Jésus guérit l’aveugle en l’envoyant se laver dans l’eau de la piscine de Siloé, comme nous sommes lavés par l’eau du baptême, mais plus profondément encore, par la signification même du miracle et pas seulement par la manière dont il est accompli. Par ce miracle, en effet, Jésus proclame : "Je suis la lumière du monde". Si donc Jésus ouvre les yeux de l’aveugle, c’est pour signifier le sens profond de sa venu : Il est venu pour ouvrir nos yeux, non pas seulement les yeux de notre chair, mais les yeux de notre cœur, non pas seulement à la lumière du jour, mais à la lumière de la vie, cette lumière divine qu’Il est Lui-même.

Or, précisément dans l’Église ancienne, et nous le voyons déjà dans l’épître aux Hébreux, le baptême est appelé illumination parce que par le bap­tême, les yeux de notre cœur sont ouverts à la foi ou­verts à cette lumière qui vient de Dieu, à cette connaissance radicalement neuve qui dépasse de tou­tes parts nos connaissances humaines, qui est une participation à la connaissance que Dieu a de Lui-même et de toutes choses en Lui et que nous appelons la foi. En ouvrant les yeux de cet aveugle, Jésus l’illumine et Il signifie qu’au-delà des yeux de son corps, Il ouvre les yeux du cœur, qu’au-delà de cet aveugle-né Il ouvre les yeux de tous les hommes. C’est l’illumination radicale de notre être par la lu­mière de Dieu. C’est pourquoi vous l’avez remarqué, à la fin de cet évangile, Jésus rencontre à nouveau l’ancien aveugle qui, désormais, y voit clair. Et c’est même la première fois que l’ancien aveugle voit Jésus de ses yeux, aussi bien ne peut-il pas reconnaître ses traits qu’il n’a jamais vu, et quand Jésus lui dit : "Crois-tu au Fils de l’Homme" ?, il lui demande : "Qui est-il pour que je croie en Lui" ? Jésus lui dit : "Tu le vois, tu l’entends, c’est Moi qui te parle". Et se prosternant, il adore Jésus. Ce dialogue : "Crois-tu au Fils de l’Homme" ? - "Je crois Seigneur", c'est le dialogue même de la profession de foi qui est au cœur du baptême. Avant de plonger un nouveau chrétien dans les eaux du baptême, on lui demande : "Crois-tu en Dieu, le Père Tout-Puissant, crois-tu en son Fils Jésus Christ ? Crois-tu à l’Esprit Saint ? et à l’Église catholique ?"

C’est bien la même question : "Crois-tu au Fils de l’Homme" ? - "Oui je crois Seigneur", et se prosternant il l’adore.

Nous sommes donc en présence d’une caté­chèse sur le baptême et la foi. Mais précisément, les rapports entre la foi et le sacrement du baptême ne sont pas tout à fait simples. D’une part en effet, pour être sauvé, pour recevoir le baptême, il faut une dé­marche préalable de foi. Je parle d’un baptême d’adulte, mais quand il s’agit d’un baptême d’enfant cette démarche de foi, ce sont les parents qui l’accomplissent au nom de leur enfant, et de toute manière, le baptême, sacrement de la foi, ne peut être donné qu’à partir d’un acte de foi et comme enraciné en celui-ci. Ainsi dans les Actes des apôtres, chaque fois qu’un nouveau converti demande le baptême, la condition de son baptême, c’est précisément la foi. Quand le diacre Philippe évangélise l’eunuque de la reine d'Éthiopie et qu'il annonce Jésus-Christ à partir du prophète Isaïe, l'eunuque lui dit : "qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? Voici de l’eau au bord de la route". Et le diacre Philippe lui répond : "Si tu crois, c’est possible". En arrêtant son char, l’eunuque et Philippe descende et il est baptisé. De la même manière quand Paul est emprisonné et que miraculeu­sement pendant la nuit, les chaînes tombent, les portes de la prison s’ouvrent, le geôlier affolé s’imagine que tous les prisonniers se sont évadés. Mais Paul l’appelle et lui dit : "ne t’inquiète pas nous sommes tous là". Alors le geôlier se jette à ses pieds, lui de­mande de l'évangéliser et Paul lui annonce Jésus et il est dit : "Il crut, lui et toute sa famille, et il reçut le baptême avec tous les siens".

La foi est donc le chemin qui nous introduit au baptême. Mais en même temps, elle est aussi le don qui résulte du baptême, car par celui-ci nous est donnée la vie de Dieu, la grâce, par le baptême nous devenons enfants de Dieu. Et la première manifesta­tion de cette vie divine en nous, sa première caracté­ristique, le premier don que Dieu nous fait de sa pro­pre vie, c'est précisément la foi : Dieu nous donne de croire. C'est précisément dans ce sens que le baptême est appelé "Illumination" parce que, à ce moment-là, les yeux de notre cœur s'ouvrent et notre être est tout entier illuminé par la lumière de Dieu. Par conséquent la foi est en même temps le chemin qui conduit au baptême et elle est aussi le premier don que le bap­tême nous communique. Cela semble à première vue contradictoire : comment un sacrement pourrait-il nous donner cela même qui est exigé d'avance pour que ce sacrement puisse être célébré ? Il nous faut donc réfléchir sur la nature de cette foi qui précède le baptême et que le baptême nous donne. En réalité, il ne s'agit pas ici et là du même "état" de la foi. Ce qui précède le baptême, c’est un cheminement de l'être humain dans sa recherche de Dieu. Nous marchons à tâtons, certes déjà guidés par la grâce, déjà appelés par l'Esprit, nous marchons vers un Dieu encore in­connu, et c'est dans un acte de foi qui fait confiance que nous nous avançons vers Dieu. Mais si j'ose dire, nous nous avançons à notre manière humaine, selon nos capacité humaines, à notre propre rythme, en avançant pas à pas, humblement, pauvrement, de ma­nière très partielle, en essayant peu à peu de pénétrer quelque bribe du mystère de Dieu. Et c'est cela l’objet de la catéchèse qui prépare les futurs catéchumènes à entrer dans le mystère du baptême. Par la catéchèse, peu à peu s'enracine en eux une toute première connaissance de Dieu.

Au moment du baptême, il en va tout autre­ment. Ce n'est plus seulement le cheminement d'un homme, guidé par l’Esprit Saint certes, mais encore en quête de Dieu, c'est la rencontre plénière de Dieu avec cet homme. Et en même temps qu'on est plongé dans l'eau du baptême, on est en quelque sorte plongé dans le mystère de Dieu. Jésus Lui-même reprenant les paroles de Jean-Baptiste nous disait : "Jean-Bap­tiste vous a plongés dans l'eau, mais Moi c'est dans l’Esprit Saint que je veux vous plonger". Par le bap­tême, le signe de l’eau nous invite à comprendre quelque chose de plus radical et de plus profond. Nous sommes spirituellement plongés dans la pré­sence de Dieu, dans le mystère de Dieu, et à ce mo­ment-là, il ne s’agit plus seulement d’un homme qui marche selon ses propres forces et en cherchant tant bien que mal à pénétrer quelque chose du visage de Dieu, c’est Dieu Lui-même qui se révèle, c’est Dieu qui nous entoure de toutes parts, Dieu qui nous enva­hit, qui nous remplit de sa présence.

Aussi bien l’aveugle de naissance dont il est question dans cette page d’évangile a une attitude très différente avant son baptême dans la piscine de Siloé et après ce baptême. Avant le baptême, vous l’avez remarqué sans doute, il ne demande rien, il est là au bord de la route, il attend, sans doute dans une confiance radicale, espérant que Dieu, un jour peut-être, s'Il le veut, prendra pitié de sa détresse et son infirmité. Mais l'attente de l'aveugle ne se traduit par aucun cri, aucune parole, il n'appelle pas au secours, il ne hèle pas Jésus qui passe par là, peut-être ne sait-il même pas que Jésus passe, car il ne le voit pas. Il attend, simplement. Et c’est Jésus qui prendra l’initiative de venir vers lui, qui enduira ses yeux de cette boue qu'Il a faite avec sa propre salive, c'est Jésus qui l'enverra à la piscine de Siloé pour se laver les yeux. Or dès qu'il est entré dans le mystère de ce baptême, dès que ses yeux ont été lavés, à ce moment-là l'ancien aveugle devient un témoin du Christ, et vous avez entendu avec quelle force, avec quel cou­rage et quelle certitude intérieure il résiste aux sar­casmes des pharisiens qui essaient de lui dire : "Cet homme n’est sûrement pas un prophète, ce ne peut être qu’un pécheur puisqu’il t'a guéri un jour de sab­bat, puisqu’il n’a pas respecté le repos du sabbat, mais a violé la loi de Moïse". Ils ont toutes sortes d’arguments, et ce sont des gens bien plus savants que lui, et ce sont des gens officiellement bien plus reli­gieux que lui. Mais il a en lui une telle force qu’il leur tient tête en disant : "si c’est un pécheur, je n’en sais rien, je ne suis pas compétent pour en juger, mais ce que je sais c’est que j’étais aveugle et j’y vois. Et vous le savez bien, celui qui ouvre les yeux d’un aveugle ne peut venir que de Dieu, car Dieu n’exauce pas ceux qui font le mal". Voilà avec quelle force cet homme qui était là prostré sur le bord du chemin témoigne maintenant de Jésus-Christ qui lui a ouvert les yeux.

Il en va de même pour nous. A partir de notre baptême, à partir de la grâce de notre baptême c'est Jésus qui nous remplis de sa présence, qui illumine notre être jusqu'en ses moindres recoins. Et nous ne sommes plus livrés à nos propres forces, nous ne sommes plus seulement à la recherche de Dieu comme à tâtons. Mais c'est Dieu Lui-même qui a pris en main notre propre vie, c'est Lui qui nous a remplis de son mystère, qui a transfiguré nos forces et nos capacités humaines. Alors si nous sommes fidèles à la grâce de notre baptême, si nous voulons vraiment nous ouvrir à ce don de Dieu qui nous a été fait au moment de notre baptême, si nous voulons vraiment nous remplir, le mystère de Dieu nous environne de toutes parts, la lumière de Dieu est dans notre cœur. Et nous n'avons plus le droit de mesurer notre foi seulement à nos propres forces humaines, en disant : "Je crois, mais je ne suis pas sûr de croire tout à fait, je n'ai pas l’impression de bien pénétrer le mystère de Dieu, je ne suis pas très certain de ceci ou de cela". Cela si je puis dire c'est la face humaine de notre foi, c'est ce qui se passerait si nous étions livré à nous-mêmes pour croire, si nous étions seuls à marcher sur ce chemin de la foi. Mais nous devons dire : "Je ne vois peut-être pas tout, mais je sais que la lumière de Dieu me remplit. Tout n'est pas encore absolument évident à mes yeux, car je ne suis pas encore dans la lumière définitive du paradis, mais déjà Dieu m’a illuminé, c’est Lui qui se donne à moi, qui me remplit de sa force et de sa vérité".

Alors frères et sœurs, ne soyons pas des chré­tiens chétifs, peureux, ne soyons pas des chrétiens frileux, qui n'osent pas affirmer leur foi. Ayons le courage de croire, non pas en vertu de nos propres certitudes, mais en vertu du mystère même de Dieu qui nous est révélé, qui nous est donné, en vertu de cette présence de Dieu au cœur de notre vie, Dieu qui est plus fort que notre faiblesse, Dieu qui est plus lumineux que nos ténèbres, Dieu qui est plus pur que notre péché, Dieu qui nous guide Lui-même et à qui nous faisons confiance : "Je crois Seigneur", et nous prosternant, nous l'adorons.

 

AMEN

 

 

 
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