AU FIL DES HOMELIES

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QUI ME REGARDE COMME UN INNOCENT ? L'AVEUGLE-NÉ

Is 7, 10-15 ; Hb 10, 4-10 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de carême - année A (25 mars 1990)
Homélie du Jean-François NOEL

 

Qui de nous, en cette assemblée, pourrait se dé­clarer devant le Seigneur, en toute loyauté, innocent, tout à fait innocent ? Qui de nous, frères bien aimés, ou quel est l'homme qui, après avoir examiné les profondeurs de son cœur, ne se déclarerait pas humblement coupable ? il est difficile, frères et sœurs, de se trouver tout à fait propre, inté­gralement propre, pur devant ce regard de Dieu, quel­que chose en nous s'y refuse, quelque chose fait obs­tacle, une obscurité, un profond ressentiment, même parfois une culpabilité. Il est fréquent lorsque nous accompagnons des gens à la mort, dans les moments qui précèdent le passage que, telle personne, au cours de la confession, fasse état d'une difficulté qui, à l'en­tendre, parait si mineure quand on mesure sa vie ou ce qu'elle va encore vivre. Comme si l'ensemble de son être était resté accroché à une difficulté comme une longue comète qui représenterait sa vie, déployée dans l'immensité de sa vie et dans le ciel de Dieu et qui serait restée par son extrémité accrochée en arrière à quelque chose qu'il n'aurait jamais accepté un évé­nement grave ou non peu importe. En cet endroit-même, s'est nichée une culpabilité comme une plante vivace qui s'accroche et se développe.

Il y a en nous fondamentalement l'irrésistible pensée que nous sommes un peu coupables. Oh, d'ailleurs cette idée n'est pas nouvelle puisque, déjà dans l'Ancien Testament, lorsque le malheur tombait sur quelqu'un, la maladie même ou la mort, instincti­vement cette personne ou même le peuple entier fai­sait son examen de conscience, s'apprêtait à s'exami­ner afin de voir si son péché avait à voir avec la souf­france qu'il subissait. Souvent, nous-mêmes, lorsque nous nous heurtons à quelque difficulté objective, apparemment indépendante de nos péchés, il y a en nous toujours cette petite phrase : "Mais qu'ai-je donc fait au ciel pour le mériter ?", et nous relions ce pé­ché, cette faute fondamentale, ce manque d'innocence et le mal objectif. Et nous faisons des deux faces du mal, une seule réalité : le mal proprement objectif, physique, le mal de la souffrance et de la mort, et le mal moral, conséquence de nos péchés. Non pas qu'il n'y ait pas liaison entre les deux, mais nous faisons vite le pont et nous nous situons, nous, comme tota­lement coupables de ces deux choses, de l'un donc de l'autre. Peu importe d'ailleurs où, il est difficile de dénouer la liaison entre ce mal physique et ce mal moral. Mais il est un point que nous aimerions bien découvrir.

Qui n'a jamais espéré être regardé comme un innocent ? ou accepté comme quelqu'un de nouveau capable d'innocence ? si le Seigneur pouvait me re­garder dans ce soupçon, parce que j'ai déjà taché cette innocence, si Dieu pouvait me transpercer de part en part par un regard qui, de nouveau, croie à ma virgi­nité, à mon innocence radicale, alors je pourrais re­prendre appui et me remettre en route. Mais je sens bien que ce regard qui n'a pas encore transpercé toutes mes obscurités, m'attache, m'alourdit, m'enchaîne, et je l'attends encore. Ceci est le premier point : retrou­ver l'innocence. Il faudrait retrouver cette innocence, cette innocence originelle, un geste qui appartient à cette même origine, une puissance qui appartient à cette même origine, une rencontre qui appartient à cette même origine, afin que quelque chose d'avant, qui s'est déroulé avant moi ou antérieurement en moi se trouve dénoué par ce même regard d'origine.

Jésus, devant l'aveugle, devant celui qui est accusé par les autres d'avoir péché, responsable de son aveuglement à cause de son péché, sinon le sien, celui de ses parents, alors que le Seigneur vient de dire : "S'il est aveugle, ce n'est pas qu'il a péché, mais c'est en vue des œuvres de Dieu". Autrement dit : S'il n'est pas voyant ou innocent en ce jour, ce n'est pas à cause de son péché ou du moins ça ne sert à rien de l'entendre ainsi, c'est en vue des œuvres de Dieu. Ainsi Jésus en ce jour de sabbat, en ce septième jour, jour de repos, le jour de Dieu, jour où Dieu même a pris le temps de se reposer après la création, Dieu reprend le travail de la création, met ses mains dans la boue, dans la glaise. Il achève et recrée. Il fallait un geste d'origine pour retrouver l'innocence de l'origine.

Alors l'aveugle, après ce geste créateur, après ce doigt de Dieu qui s'est posé sur ses yeux, à cause du toucher de cette glaise essentielle, fondamentale qui lui fait retrouver à la fois la trace de la terre et celle du ciel, sous le regard de Dieu, le regard créa­teur, par ce geste créateur, ce geste "sacramentel", l'aveugle est innocent. Et il dit : "Je vois. Ne cherchez pas d'explication à cela : je vois". Alors les spécia­listes de la bonne vue, les pharisiens de l'époque, et même les familles proches, ceux qui savent compren­dre comment il faut voir Dieu ou comment il faut se laisser voir par Dieu, posent des questions, essayent de comprendre, de réfléchir, d'articuler des argu­ments, l'aveugle n'a qu'une réponse : "Je ne voyais pas, maintenant j'y vois". D'ailleurs l'aveugle leur rétorque : "Mais pourquoi cela vous intéresse-t-il donc de savoir comment on redevient "innocent" ? Est-ce que vous ne voudriez pas, vous aussi, devenir quelques disciples de cet homme-là ?"

Les spécialistes de la bonne vue, eux, ne voient rien. D'ailleurs, dans cet évangile, c'est un jeu de cache-cache, d'obscurité et de lumière permanent puisque l'aveugle a reconnu ou a cru en Jésus, encore aveugle, alors qu'il était le seul à ne pas le voir, que ceux qui l'ont suivi le voyaient mais ne le reconnais­saient pas et qu'à la fin sont convaincus de péchés ceux qui croient voir, et que les innocents sont les aveugles ! La question implicite de ce texte : "Qui est responsable du mal commis dans le monde, dont nous subissons les effets", est classée comme une fausse question. Elle est une impasse. Nous chercherons à comprendre, comme les pharisiens, comment on peut détourner ce mal alors que le Seigneur propose un autre chemin qui n'est pas une voie de compréhen­sion. C'est une rencontre, une rencontre sous le regard de Dieu qui seul peut me redonner d'être innocent à ses yeux. C'est l'appel à une communion, ce n'est pas le tirage ou l'analyse, c'est une rencontre, une ren­contre dans le geste le plus essentiel, créateur, le pre­mier geste de Dieu, le premier geste de la création. Et la seule condition qui nous est demandée, c'est dans l'aveuglement même, dans le noir dans lequel nous sommes, d'avancer avec confiance vers Celui qui achèvera cette création et nous redonnera l'innocence que nous avons perdue.

Dans nos rapports entre nous, frères et sœurs, souvent ce manque d'innocence nous abîme et provo­que en nous des failles, nous ne nous regardons pas comme des êtres innocents. Nous ne nous regardons pas comme Dieu nous regarde, nous nous regardons comme des coupables, les uns les autres. Car nous savons, au fond de nous, que même si nous ne pou­vons pas être déclarés coupables de grands méfaits, il y a en nous mille petites coupures, mille petits échecs envers moi, envers les autres ou envers Dieu dont je suis toujours coupable. Je ne peux pas avancer si blanc devant vous et pourtant si je crois que l'Esprit de Dieu réside en moi et qu'Il me sauve et que je suis fait pour de nouveau découvrir cette lumière, c'est qu'il y a en moi d'innocence, non pas une innocence fondamentale, mais je suis de nouveau capable d'une nouvelle innocence.

Si mon péché ou votre péché nous dérangent, si chacun de vos péchés abîme l'ensemble de l'huma­nité, si vos petits défauts intérieurs m'empêchent moi de m'élever vers la sainteté, et réciproquement, à l'in­verse votre sainteté va m'aider, comme la mienne aussi. C'est-à-dire de retrouver la communion totale avec le Seigneur qui s'appelle d'ailleurs la sainteté. Si de nouveau vous croyez que je peux être innocent sous votre regard et donc, car je le suis sous le regard de Dieu, je pourrais de nouveau croire en ma sainteté comme vous allez croire aussi à la vôtre et nous pour­rons nous soulever les uns les autres. Mais l'inverse nous fera tomber, ce manque de foi nous fera tomber, "une discussion de pharisiens" nous fait tomber. Par contre si tel ou tel dit : "Je veux voir", nous devons nous réjouir avec lui sachant qu'il a trouvé le chemin perdu de cette communion avec le Seigneur qui est celle de la créature attendue et aimée de Dieu qu'il veut retrouver et étreindre.

Comment avancer ? Angelus Silesius, écrivait à un moine : "Va où tu ne peux pas, Regarde où tu ne vois pas, Ecoute où rien ne résonne, Tu es alors où Dieu parle".

 

 

AMEN

 

 
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