AU FIL DES HOMELIES

Photos

Y-A-T-IL ENCORE DES PÉCHEURS PARMI VOUS ?

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année B (10 mars 1991)
Homélie du Bernard MAITTE

 

J'aimerais vous demander votre avis parce que vous êtes certainement plus compétents que moi. Je voudrais faire passer une annonce. Ce serait celle-ci : "importante firme deux fois millénaire re­cherche C.M. (ça n'est pas "cadre moyen", mais c'est un chrétien moyen ou chrétien médiocre) pour réali­ser et gérer son capital humain de pécheurs en vue de développement des collectivités (on pourrait mettre communautés) locales. Expérience souhaitée. Écrire avec C.V. (c'est-à-dire curriculum vitae) et prétentions à ressources humaines. Église". ou bien j'ai pensé à autre chose. On pourrait mettre une grande affiche ou un grand panneau à l'entrée de l'église : "Vos péchés nous intéressent". Seulement il y a certainement un problème : sommes-nous encore des pécheurs ? Est-ce que j'aurai du monde ? est-ce que des gens répon­dront à cette annonce que j'aurais pu mettre dans le "Nouvel Observateur" ou "Point de vue", que sais-je ? Je me demande s'il y a quelques personnes au moins qui viendraient.

En effet lorsque nous regardons notre société, nous pouvons nous demander si effectivement la so­ciété dans laquelle nous vivons valorise notre péché. J'ai tout de suite la réponse, je ne crois pas. En effet lorsque nous examinons ce monde, nous voyons qu'il n'y est question que de cadres qui sont toujours supé­rieurs. On a droit aussi uniquement à de la technolo­gie qui est toujours de pointe. Nous avons droit aussi, que sais-je ? à des stars : elles sont toujours au zénith, à des sportifs : ils sont toujours au top-niveau, le pré­sident est un dieu, la société est performante. C'est terrifiant parce que si nous ne nous inscrivons pas dans cette société, nous sommes en-dessous de tout cela, nous n'y aurons pas notre place.

Frères et sœurs, l'Église est certainement rin­garde pour vous proposer encore de vous reconnaître pécheurs, pour vous proposer de venir en ce carême, ici à saint Jean de Malte on fait assez de tapage, pour venir vous confesser, l'Église est certainement rin­garde. Il n'y a plus de péchés, mais voyons nous nous trompons, l'Église retarde. En effet, j'ai lu le bulletin la semaine dernière, cela m'arrive quelquefois, quand je n'écoute pas les annonces à la fin de la messe, je le lis, et alors il y avait un compte rendu de vos réactions sur la confession, je lisais entre autres : "mais le sa­crement de réconciliation, il sert surtout pour les gros péchés". le problème c'est qu'on ne tue pas tous les jours sa belle-mère, donc il est sûr que les gros pé­chés, nous n'en commettons peut-être pas énormé­ment. De plus j'ai lu encore : "Oui, mais vous n'y pen­sez pas, nous avons peur de perdre notre image de marque". Ah ! mais voilà où le bât blesse. Nous avons une image de marque, nous avons un paraître et il n'est pas question dans la société d'aujourd'hui de paraître en dessous, de paraître inférieur, de paraître moins, mais il faut toujours paraître plus et mieux que ce que l'on est.

Ainsi l'évangile que nous avons lu aujourd'hui est certainement dépassé. En effet de quoi est-il ques­tion dans cet évangile ? essentiellement de péchés. On ne parle que de péchés dans cet évangile. D'abord on parle du péché de l'aveugle-né. "Est-ce lui ou ses pa­rents qui ont péché" ? parce que toute infirmité hu­maine, dans le contexte de cette époque, était pris comme une trace que l'on avait à cause d'un péché qui n'avait pas été mis à jour. Et donc on payait en sa chair ces péchés commis que l'on ne connaissait pas. L'aveugle-né porte donc un double poids : il porte non seulement le poids de sa cécité, parce que c'est déjà dur d'être aveugle, mais il porte aussi le poids moral du jugement des autres, puisque dans la société où il vit il est considéré comme pécheur. C'est d'ailleurs ce que lui disent les pharisiens : "De naissance, tu n'es que péché et tu nous fais la leçon" ! (Jean,34). Je puis dire qu'on a vraiment l'impression que l'aveugle est un gros, gros tas de péchés, en chair et en os. C'est vivant et ça se voit, il ne peut pas faire autrement, c'est sur sa figure : il est un péché à la face du monde. Et on le lui reproche, et on l'alourdit à cause de cela.

Mais on parle aussi de péché pour une autre personne, dans cet évangile. Et là ça devient scanda­leux : c'est le Christ qui est accusé de péché. "Cet homme a guéri un jour de sabbat, c'est donc un pé­cheur". Voilà la conclusion des pharisiens : dire que Celui qui a guéri un homme de son aveuglement, un aveugle-né. Dans toute la Bible, il n'y a pas un seul aveugle de naissance qui soit guéri, il n'y a que dans cet évangile qu'un aveugle de naissance soit guéri. C'est donc que le signe est capital, il est important. Ce signe que Jésus-Christ a accompli est pour Lui accu­sation de péché. "Cet homme est un pécheur".

Où sont les vrais aveugles ? Il y a encore des péchés et des aveuglements dans cet évangile. Il y a d'abord l'aveuglement des voisins qui ne reconnais­sent absolument pas l'aveugle-né. "Mais non, ce n'est pas lui", et l'autre doit crier : "mais oui, c'est bien moi". Il y a l'aveuglement aussi des parents, ils ont peur, ils ne veulent surtout pas reconnaître si c'est eux les pécheurs, puisque s'ils ont donné naissance à un enfant aveugle c'est eux qui ont pu commettre le pé­ché. Ils ne veulent plus reconnaître si effectivement il a été guéri ou comment il a pu l'être. Non, "posez-lui la question". C'est une deuxième série d'aveugles. Et puis il y a encore des aveugles, ce sont les pharisiens, les pharisiens qui ont leur propre lumière, qui sont les juges du culte israélite, qui sont capables de dire où est le bien et où est le mal, où est le péché. Ils sont experts pour quantifier, pour donner des listes de pé­chés, pour savoir comment ça s'est produit, comment ça s'est fait, comment on en est arrivé à ce que cet homme finalement soit acculé à être non seulement aveugle, mais pécheur. Ceux-là, ces pharisiens sont les pires des aveugles. Et le Christ Lui-même dit que ce sont eux les pécheurs.

Frères et sœurs, y a-t-il encore des pécheurs ? y a-t-il encore des aveugles dans notre société aujour­d'hui ? Je crois que si nous n'avons plus le sens de Dieu, c'est parce que nous n'avons plus le sens du péché. Si tout ce qui est dans l'homme est annihilé, et notamment si l'on perd en l'homme cette constatation que l'homme est beau, est grand, qu'il est au sommet de la création, mais qu'aussi c'est un être faible, c'est un être pécheur, alors nous perdons quelque chose d'essentiel. En perdant le sens de notre péché, nous perdons le sens de ce que nous sommes et nous per­dons le sens de Dieu. Nous perdons absolument tout.

Y-a-t-il encore des pécheurs ? Oh ! nous avons fini par réduire notre péché. Il faut dire qu'en matière de réduction, on est très fort. D'abord on ré­duit les arbres, on en fait des bonsaïs, c'est facile, on a la nature sous la main. On réduit les machines, alors on en fait des micros, ça va, c'est parfait, ça sonne les cloches, ça vous fait la vaisselle tout seul, enfin bref c'est fantastique. On réduit l'espérance, on voyage très facilement d'Aix à Tankessé sans problème, les dis­tances sont vraiment abolies. On réduit le temps, d'ailleurs on n'a plus le temps de rien, il n'y a plus de temps, où est passé le temps ? On aimerait bien sa­voir, on aimerait bien avoir du temps, mais le temps est réduit. Et l'on court toujours après le temps. On a réduit le monde. Et alors là c'est la vision du monde réduit à notre téléviseur. Cela c'est merveilleux parce que, dans une boîte de quelques centimètres, vous avez réduit le monde. On a réduit l'homme, image de Dieu, à l'image des top-modèles des magazines. On a réduit la famille, elle est monoparentale. On parle même de réduction embryonnaire. On a réduit l'amour ! On a réduit l'amour à nos pulsions sexuelles. On a réduit le péché. Ah ! le péché, on l'a bien réduit. On l'a réduit à la faute. Aujourd'hui on ne commet plus de péchés, on ne fait que des fautes. Mais c'est sûr, l'erreur est humaine, il n'y a que des défaillances, personne n'est parfait. On ne fait plus que de petites fautes. Mais c'est vrai, il n'y a plus de péché, il n'y a plus que des fautes. On a réduit Dieu. On a commis ce crime, on a réduit Dieu. Ah ! on peut le réduire de plusieurs façons, en le plaçant le mercredi matin, de 9 h à 10 h, en le plaçant entre le cheval et le cours de danse. Et puis on est sûr que ça ne dépassera pas, il ne faut pas que ça envahisse l'être humain, surtout pas question d'aller se confesser un mercredi après-midi, vous n'y pensez pas, on paie trop cher telle ou telle leçon. On a réduit Dieu.

Et si nous avons réduit Dieu, qu'est-ce que nous faisons ici ? Dieu qui est venu pour sauver, Dieu qui est venu pour racheter l'être humain, vous Lui avez enlevé ce qu'Il est venu faire. S'il n'a plus rien à guérir, s'Il n'a plus rien à sauver en vous, mais qu'est-ce que vous êtes venu faire ? Vous nous avez réduit Dieu comme vous nous avez réduit le monde. Vous nous avez réduit l'ensemble de l'humanité. Vous nous avez réduit ce qui faisait la dignité de l'homme. Que Dieu puisse venir le sauver. Que Dieu puisse venir dans ce cœur. Que Dieu puisse venir donner à notre humanité le sens de la vie, puisse venir nous trans­former, nous transfigurer, nous aider à vivre au-delà de la mort. Où avez-vous mis Dieu ? Surtout pas là où Il était venu, surtout pas dans cette faiblesse humaine, surtout pas dans ce péché qui nous ronge et qui est comme une partie de notre être, nous n'y pouvons rien. Y-a-t-il encore des pécheurs ?

Frères, dans cette assemblée y-a-t-il encore des aveugles ? Oh mais je vois plein d'aveugles. Ré­jouissez-vous, je ne vois que des aveugles. Mais quelle chance, si vous êtes tous aveugles, cela veut dire que le Christ est venu pour vous. Cela veut dire que le Christ est venu vous aimer. Cela veut dire que le Christ est venu s'unir à vous, qu'Il est venu vous sauver. Vous comprenez très bien qu'on ne peut pas réduire Jésus Christ à l'Incarnation et à la Résurrec­tion. Il y a en Jésus tout un principe de Rédemption, tout un principe de Salut. Seulement il faut encore se vouloir sauvé.

Jésus arrive, Il voit l'aveugle et Il lui dit : "Va te laver à ... Siloé" (9,7). Avons-nous encore le désir de voir ? Serons-nous encore, comme ces pharisiens, des aveugles qui, en vivant, en regardant, en jugeant le monde, finissent par réduire dans leur propres lu­mières toute la clarté de la divinité ? C'est sûr que, si nous avons fermé nos yeux, Dieu ne peut pas nous forcer à les ouvrir, il faut que nous le désirions, il faut que nous fassions notre propre lumière intérieure, il faut que nous confessions notre péché. C'est d'ailleurs la seule chose que les pharisiens disent de bien à l'aveugle-né : "Rends gloire à Dieu", ce qui veut dire : "confesse ton péché et c'est cela rendre gloire à Dieu". Car Dieu est venu non pas juger le monde, mais le sauver.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public