AU FIL DES HOMELIES

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EAU ET LUMIÈRE

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année B (13 mars 1988)
Homélie du Daniel BOURGEOIS


Jérusalem : fontaine de Siloë
"Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide et l'Esprit de Dieu planait sur les eaux. Alors Dieu dit : "Que la lumière soit".

Chers amis qui allez être plongés dans les eaux du baptême durant la nuit de Pâques, et vous tous, frères et sœurs, qui êtes rassemblés ce matin pour prier pour eux et les accompagner dans leur découverte du Christ, nous connaissons tous ces premiers mots de la Bible : "l'Esprit de Dieu planait sur les eaux et Dieu dit : "Que la lumière soit". Il s'agit d'en réaliser toute la signification. Pour les hommes de la Bible, essayer d'imaginer le surgissement du monde, le surgissement de la création, et en même temps essayer de s'imaginer notre propre genèse, notre propre surgissement au monde, cela se faisait à partir de deux réalités l'Esprit qui plane sur les eaux et la parole qui dit simplement : "que la lumière soit".

Eau et lumière sont les deux éléments fondamentaux à partir desquels et dans lesquels surgissent toutes les créatures. L'eau est le milieu de la vie. Les anciens s'imaginaient le monde comme une masse d'eau capable d'être fécondée et l'Esprit était là comme un grand oiseau en train de couver la création, tournoyant au-dessus des eaux. Les eaux sont le milieu de la vie, le milieu du surgissement de tous les êtres, et nous-mêmes, n'avons-nous pas été formés dans les eaux du sein maternel ? L'eau est ce milieu nourricier, plus encore ce milieu dans lequel la vie, dans une interaction permanente, commence à grandir, à surgir, à s'épanouir, à se développer, à croître et à trouver sa plénitude. L'eau, c'est pour ainsi dire le milieu, l'enveloppe des vivants.

La lumière est une réalité plus étonnante encore : la lumière est présence. La lumière se confond avec cette première parole de Dieu, cette première bénédiction sur le monde encore informe : "Que la lumière soit". La lumière est tout simplement la présence de Dieu. Dieu est là au cœur même de son acte créateur, au moment même où il la fait surgir. "Que la lumière soit". Ainsi tout ce qui va arriver par la suite : la terre, le ciel, les montagnes, les étoiles, les astres, les vivants dans la mer, dans les cieux, sur la terre, l'homme, toute chose va surgir dans la lumière. La lumière est donc la présence de Dieu. Et ce n'est pas aux habitants de la Provence, qu'il faut expliquer ce qu'est la lumière. La lumière est le miracle permanent par lequel les choses nous sont présentes et lorsque nous ouvrons les yeux, nous avons l'impression que la lumière nous rend présents aux choses et les choses présentes à nous. La lumière n'est pas hors de nous, on dirait au contraire qu'elle nous pénètre, qu'elle nous irrigue et qu'elle crée cette osmose entre nous et les êtres. Nos regards sont pleins de lumière, notre être est baigné de lumière. Et l'on peut dire qu'au moment du surgissement de la création, toute la création se tient dans cette lumière qui est simplement le regard de Dieu sur toute chose.

Mais il y a plus encore. La lumière est ce qui nous rend capables de nous orienter en ce monde, de savoir dans quelle direction il faut aller, de savoir où est le nord, où est le sud. La lumière est ce qui va permettre de trouver un sens à toute chose. Si les choses nous parlent, si le monde nous parle, si nous vivons, les uns les autres, capables d'échanger, de nous parler, c'est parce que le milieu de communication est la lumière qui nous ouvre au sens des êtres, au sens des choses, voilà pourquoi il y a des artistes qui peignent ou qui sculptent, qui jouent avec la lumière, car la lumière et les couleurs d'un tableau nous ouvrent le sens des choses et le sens du monde, et un peintre est capable avec quelques taches de couleur, quelques taches de lumière, de nous ouvrir le secret d'une montagne, d'un paysage ou d'une nature morte.

L'eau, milieu, enveloppe de la vie, la lumière, enveloppe du sens même de cette vie et de notre histoire. Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. L'Esprit de Dieu planait sur les eaux. "Que la lumière soit".

Lorsque nous lisons cet évangile de l'aveugle-né, nous sommes ramenés là aussi à ces deux éléments. "Va te laver à la piscine de Siloé", va laver tes yeux avec de l'eau, va laver tes yeux avec cette eau de l'envoyé, non seulement l'Esprit qui planait sur les eaux, mais l'envoyé lui-même, les eaux qui sont maintenant jaillissantes de la présence personnelle de Dieu au milieu de ce monde. Et quand l'aveugle se lave les yeux avec l'eau de l'envoyé, s'accomplit alors la nouvelle création.

"Que la lumière soit", et ses yeux sont littéralement envahis de lumière. Le miracle de l'aveugle-né se trouve au centre de l'évangile de saint Jean pour nous montrer précisément que le Fils vient réaliser la nouvelle création. Il ouvre les yeux à la lumière par l'eau des origines, par l'eau vivifiée par sa présence. C'est le mystère même de la présence de Dieu au cœur de sa création : Il fait surgir, Il fait lever un monde nouveau, des eaux nouvelles, et dans une lumière nouvelle. Car s'Il nous ouvre les yeux, c'est pour le voir. "Qui est-Il, Seigneur, pour que je le voie ?" - "C'est Lui qui te parle". Et maintenant qu'il le voit, il se prosterne et il l'adore.

La guérison de l'aveugle-né est littéralement une re-création, le re-surgissement au milieu de cette foule grouillante de Jérusalem où tout le monde discute à perte de vue et échange des idées, elle constitue le moment le plus réel qui soit, loin de toutes les idées qu'on peut agiter pour savoir si on peut guérir ou non le jour du sabbat ou pour savoir si c'était bien lui ou non l'ancien aveugle, c'est le retour à la réalité la plus essentielle, la plus première : le Fils de Dieu qui renouvelle le miracle de la création, ouvrant les yeux de l'aveugle à la lumière, ouvrant son cœur à la lumière de Dieu par le signe de l'eau. Et c'est pour cela qu'il y a ce détail "supplémentaire" de la boue. La boue, c'est précisément la terre, c'est le fait que Dieu refaçonne l'Adam nouveau, Il le reforme et le retire de son aveuglement et de ses ténèbres.

Pour vous, catéchumènes, c'est ce qui commence à s'opérer en vous en ces jours où vous vous préparez au baptême. Vous allez renaître de l'eau, mais vous allez renaître à la lumière. Vous avez besoin de cette enveloppe de la vie et de cette enveloppe du regard qui est la lumière. Et si nous avons célébré ce matin, dans cette église, au milieu de toute l'assemblée des chrétiens qui est autour de vous, les gestes de l'accueil, c'est parce que désormais vous aussi vous allez renaître de l'eau dans la lumière. L'eau, qu'est-elle pour vous ? L'eau ce n'est pas simplement l'eau du baptême qui va être versée sur votre front, cette eau-là est un symbole et un signe que Jésus a voulu précisément pour nous rappeler l'eau de la création, mais l'eau, c'est aussi nous tous autour de vous, l'eau c'est l'Église, l'Église comme un sein maternel, car l'Église est une mère, et vous êtes plongés dans l'Église, nous sommes cette eau vivifiante de l'Esprit Saint. L'Église est couverte de l'ombre de l'Esprit Saint, elle donne la vie et elle vous donne la vie, elle vous enfante, elle vous fait vivre. Et tous ces liens d'affection, de prière, de charité qui nous lient maintenant à vous, car vous êtes d'une certaine manière nos enfants dans le Christ, c'est l'eau, milieu vital, enveloppe vitale de votre existence nouvelle de croyants. Vous êtes enfantés dans l'Église, le Christ vous engendre dans l'Église, et vous êtes portés par ce milieu vital de l'amour de tous vos frères, de la prière de vos frères, de la charité et de la communion de vos frères qui vous entourent maintenant et qui vous accompagnent depuis que vous avez fait vos premiers pas vers le baptême. Ce milieu vital de l'Église, vous n'imaginez pas encore tout ce qu'il est ! Pour l'instant vous ne connaissez pas beaucoup de gens parmi nous, mais ce n'est peut-être pas cela le plus important ! Ce qu'il faut comprendre, c'est que vous êtes portés par tout un réseau de communion de charité qui est l'Esprit Saint lui-même et entre vous et nous commencent à se tisser ces liens de communion, peut-être invisibles. Il y a peut-être de par le monde des gens que vous ne connaissez pas et qui prient pour vous actuellement et qui vous affermissent dans la foi et qui vous portent dans leur prière.

Telle sera pour nous l'eau de votre baptême, non pas simplement quelques gouttes qui vont couler sur votre front, mais tout l'amour de Dieu versé sur vous à travers des êtres concrets de chair et de sang, qui sont vos frères en Christ. Et la lumière, c'est la lumière de la foi, la lumière de la grâce, la présence du Christ. Vous commencez déjà à pressentir ce qu'est la foi. Vous sentez bien qu'il y a comme une obscurité profonde au fond de votre cœur et que vous avez envie qu'il y ait comme une percée au plus intime de vous-mêmes pour essayer de découvrir autre chose et entrer dans la présence de quelqu'un. Ce quelqu'un, c'est le Christ et la foi, c'est simplement de pouvoir faire comme l'aveugle : "Se prosternant, il l'adore". Vous L'avez rencontré, le Christ, c'est là que vous en êtes et maintenant le Christ vous dit : "crois-tu au Fils de l'Homme ?" et vous êtes en train de dire : "mais qui est-Il ?" Et c'est pour cela que vous faites votre itinéraire de catéchumènes. C'est pour cela que, jour après jour, vous apprenez à découvrir Dieu, c'est pour cela qu'on vous explique la Parole de Dieu, c'est pour cela enfin qu'on va vous donner tout à l'heure le Credo, pour que s'ouvre en vous une faille, pour que commencent à s'ouvrir vos yeux et que, dans la nuit de Pâques, dans l'eau du Baptême et dans l'amour de l'Église, vos yeux s'ouvrent pleinement et que vous puissiez comme l'aveugle-né adorer votre Sauveur. La foi n'est pas simplement un ensemble d'idées qu'on a dans la tête, la foi est une attitude qui veut dire : "faire confiance", s'appuyer sur quelqu'un". Quand on dit à quelqu'un : "Je te crois", cela ne signifie pas d'abord : "je pense que tu existes", mais : "je m'appuie sur toi solidement, je fais fond sur toi, j'ai foi en toi". Vous commencez à vous appuyer sur lui. Maintenant vos yeux commencent à s'ouvrir.

Maintenant, vous allez vous avancer près de l'autel, et toute la communauté chrétienne va dire, phrase par phrase, le "Je crois en Dieu", les paroles qui ouvrent les yeux à la lumière de la présence. Et vous, tous ensemble, vous répéterez, phrase par phrase, les paroles de la lumière. Alors va commencer obscurément, mais réellement à surgir au fond de votre cœur cette petite lumière d'aurore qui va trouver dans la nuit de Pâques son plein éclat : la lumière du Christ qui va commencer à ouvrir vos yeux pour le voir, pour le connaître et pour vous laisser aimer par Lui.

 

AMEN


 

 

 

 
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