AU FIL DES HOMELIES

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LE REGARD

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année C (29 mars 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Si vous étiez des aveugles, vous seriez sans pé­ché. Mais vous dites : nous voyons, votre pé­ché demeure". Frères et sœurs, qu'est-ce que veut dire voir ? Qu'est-ce que veut dire cette réalité si familière pour nous qui pensons ne pas être aveugles que nous appelons le regard ? Qu'est-ce que veut dire "voir" ? Quand on pense que, dans notre langue française, pour dire que nous venons à l'existence, que nous naissons, nous disons tout simplement "voir le jour", comme si la réalité la plus fondamentale qui marque l'existence du vivant sur la terre, consistait simplement à ouvrir les yeux pour accueillir la lumière et regarder ce qui est autour de nous.

Frères et sœurs, on comprend à quel point, surtout dans les temps anciens où il y avait très peu de moyens techniques de repérage et de balisage de l'es­pace, le fait d'être aveugle était considéré comme une quasi-malédiction et d'ailleurs, aujourd'hui encore, c'est une épreuve très douloureuse. Car être ainsi un vivant qui ne voit pas, c'était pour ainsi dire être "un mort vivant". Exister sans pouvoir regarder, c'était pour les anciens une situation absolument inadmissi­ble, et vivre sans voir le jour, c'était être enfermé dans les ténèbres et ne pas pouvoir en sortir. Car le regard est une expérience tout à fait originale : parce que nous voyons, nous ne pensons pas assez à l'impor­tance que le voir prend dans notre existence. En effet voir, ne consiste pas simplement à ouvrir les yeux pour laisser fonctionner cette mécanique extrêmement compliquée des neurones et du cerveau qui permet de se repérer dans l'espace et avancer sans trébucher, mais voir, pour peu qu'on y réfléchisse, est une expé­rience de communion extraordinaire. En effet par le voir, je suis pour ainsi dire présent à cette partie du monde qui m'entoure et qui m'est proche. Et récipro­quement, le monde qui m'entoure et qui m'est proche m'envahit "à l'intérieur" de moi-même.

Comparez par exemple le fait de voir avec l'expérience de l'écoute et de l'audition. Dans l'écoute, il demeure toujours une distance, celui qui vous parle, n'est pas en vous. Il n'y a qu'un cas, me semble-t-il, où l'oreille est capable de transcrire une sorte de présence intérieure du son qui vient de l'extérieur, c'est préci­sément la musique. Ce qui fait la supériorité de la musique sur la parole, se caractérise par cette pré­sence sonore qui envahit l'être et le cœur et qui, par cette présence vraiment totale à l'intérieur du cœur, nous fait réagir à celui qui envoie le message musical ou plus exactement à l'atmosphère sonore qui nous enveloppe. Tandis que dans la parole, la personne qui nous parle est en dehors de nous. Et nous sommes obligés, par les mots qu'il nous dit de nous recons­truire, ce qu'il nous raconte.

Ainsi la parole inclut toujours la distance et c'est la raison pour laquelle dans la Bible, dans l'An­cien Testament, Dieu se révèle d'abord par la Parole, car Il manifeste ainsi la distance, ce qu'on appelle sa transcendance, tandis que dans le voir, c'est la pré­sence des choses qui commence à nous envahir le cœur : c'est probablement la raison pour laquelle il est si fascinant de voir et qu'on veut toujours "voir". Et c'est aussi pour cela que généralement le voir est plus apte à susciter le désir que la parole. Quand on vous fait des promesses, c'est "parole, parole" comme di­sent les Italiens, mais on ne sait pas ce qui s'ensuivra tandis que le voir, on éprouve comme une première concrétisation de la promesse. Etre vu, c'est être là, comme on dit, "sous les yeux", sous le regard : il y a cette présence extraordinaire des réalités et des êtres que l'on voit et qui se donnent à nous plus que comme une promesse. Ils sont déjà là. Par notre regard, nous les investissons aussi de notre désir, de nos sentiments, de notre bonheur, si bien que le regard est, la plupart du temps, la première grande expérience de la communication et de la communion. Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle on laisse planer une sorte de soupçon sur tout ce qui touche au voir et au regard, car dans la mesure où le regard crée cette proximité, il peut devenir un acte de possession et de voyeur. Si le regard, à certains moments, est une maîtrise de l'autre, ce n'est pas parce que de soi le regard serait possessivité, mais c'est parce que, à cause de la communion qu'il permet et qu'il offre, cette communion peut être détournée, pervertie en un regard voyeur, en un regard inquisiteur, ce regard d'indiscrétion qui vous réduit les êtres à de purs objets de curiosité. Et c'est la raison pour laquelle si l'on n'a pas, comme dit le Christ, un regard pur c'est-à-dire un regard volontairement dépouillé de cette mainmise et de cette possession sur l'autre, alors le regard peut devenir voyeurisme, destruction, anéantissement, prise de possession et manipulation de l'autre.

C'est enfin la raison pour laquelle d'ailleurs, les techniques de l'audiovisuel et la publicité sont si dangereuses car elles nous proposent du "visuel pré­digéré", du visuel que nous n'avons qu'à assimiler pour qu'il manipule en nous, si on le veut, les pires désirs et les pires tentations. Mais si au contraire celui qui nous offre des images à voir est un authentique artiste, un homme qui sait voir et faire partager ce regard qui accueille les choses dans ce qu'elles sont, alors à ce moment-là le regard de l'artiste nous fait partager cette extraordinaire expérience de commu­nion qu'il a faite lui-môme. C'est la raison pour la­quelle il y a des grands peintres, des grands metteurs en scène et des grands cinéastes, c'est ceux qui savent laver notre regard de toutes les tentations de possession, de destruction et de manipulation de la réalité.

Frères et sœurs, quand l'aveugle-né a été guéri, il a découvert cette expérience du regard. Et vous comprenez ce que cette expérience de guérison veut dire pour un aveugle de naissance. Cela veut dire qu'il entre dans la communion du monde d'une façon absolument inouïe et inespérée, car, aveugle de nais­sance, il ne sait même pas ce que veut dire voir. Et donc, la guérison de l'aveugle-né, c'est l'expérience de l'intégration non seulement au monde, mais à l'Église. Et c'est pour ça qu'on le lit ce récit de l'aveugle-né à l'intention des catéchumènes aujourd'hui. Car ouvrir les yeux sur le monde, sur l'homme, sur Dieu, c'est entrer dans l'Église, c'est exactement le sens du bap­tême : cette illumination dans la gratuité d'une lu­mière qui vous transforme les yeux, qui vous trans­forme le regard et qui vous rend capable de voir non seulement des choses et des êtres comme des objets plantés autour de vous, mais comme des réalités qui font jaillir un désir de communion, de rencontre, de beauté et de splendeur.

Voilà donc ce que signifie la guérison de l'aveugle-né : il ne s'agit pas d'un tour de "passe-passe", mais de faire entrer un homme dans la com­munion avec d'autres hommes, avec un monde dans lequel il vivait auparavant comme un étranger. Et c'est pourquoi l'attitude des pharisiens est tellement scan­daleuse. Car au moment même où cet homme rentre dans la communion du monde, des êtres et des hom­mes d'une façon nouvelle, "ces idiots", il n'y a pas d'autre mot, chipotent et se chamaillent pour savoir si on a le droit de faire une telle guérison le jour du sab­bat ou non : c'est pitoyable ! Au moment où un homme ne demande qu'à entrer dans la communion avec d'autres êtres, avec ses frères, on lui fait passer "un examen de conformité à la Loi". Au moment même où cet être a des yeux pour voir, on regrette qu'il n'ait pas été guéri un autre jour que celui du sab­bat. Voilà donc ce qu'est la guérison de l'aveugle-né : accueillir le monde, accueillir les êtres, accueillir Dieu, accueillir le visage de Dieu et entrer dans cette merveilleuse communion qui est le dessein de Dieu : entrer dans l'Église et dans le Royaume de Dieu.

Et pour vous, catéchumènes, c'est bien la même chose qui vous est proposée aujourd'hui, et dans quelques semaines, lors de votre baptême : et pas seulement la nuit de Pâques, mais pour toute votre vie. Car si vous êtes catéchumènes et si vous devenez des baptisés, c'est pour que vos yeux s'ouvrent à l'homme, aux frères, à Dieu, au monde pour en contempler la beauté et pour entrer en communion avec toute cette Création et avec tout le mystère d'amour dont son Créateur l'enveloppe.

Mais il y a une deuxième chose, plus trou­blante et étonnante encore, le fait que l'aveugle a été rétabli dans la communion de la lumière et de la splendeur des choses par de la boue : l'homme rentre dans le mystère de la lumière par de la boue mélangée avec un peu de salive. Vous le savez, la boue est ce qu'il y a de terrestre dans l'homme : dans le récit de la Genèse, on raconte que l'homme est pétri de la glaise et notre récit de l'aveugle-né est une allusion mani­feste au chapitre deuxième de la Genèse, lorsque Dieu prend la glaise et la façonne pour créer l'homme. Ici donc, cet aveugle-né est appelé à entrer dans la com­munion avec Dieu et avec ses frères par ce qu'il y a de plus terrestre dans l'homme. Jésus ne l'a pas guéri avec de la lumière. Jésus l'a guéri avec ce qu'il y a de terrestre dans l'homme, la glaise du sol. Et ne nous trompons pas, ce qu'il y a de plus terrestre dans l'homme, c'est précisément ce que Jésus Lui-môme avait pris : notre propre humanité, la terre qu'il a épousée. L'aveugle-né peut être guéri parce que Dieu a épousé la terre et qu'Il a fait de la terre un moyen de salut, parce qu'il a fait de la terre sa propre chair et le moyen de guérir un homme.

Aujourd'hui encore ce qui nous guérit et nous sauve, ce qui nous ouvre les yeux, ce ne sont pas de grandes idées, ou de grands systèmes. D'une certaine manière, nous vivons actuellement en cette fin du vingtième siècle la mort de toutes les "idées" et de toutes les "idéologies". Mais ce qui guérit l'homme, ce qui l'introduit dans une communion nouvelle et inouïe avec Dieu, c'est sa chair, la chair du Christ, la chair qu'il a voulue de même nature que la nôtre. Autre­ment dit, la guérison de l'aveugle-né se fait par la chair du Christ, par l'intégration de Jésus à notre chair et par l'intégration de notre chair au corps du Christ ressuscité. Et là aussi, c'est la deuxième chose qui vous est donnée à vous, catéchumènes : ce qui va vous sauver, ce qui va vous guérir, c'est un geste de chair avec des réalités visibles de ce monde : vous verser de l'eau sur le front, vous faire des onctions d'huile, vous imposer les mains. Car l'Église ne peut pas vous donner le salut autrement que par la chair du Christ, par cette chair du Christ qui est aujourd'hui le corps de l'Église que nous sommes. Vous ne recevrez la foi, vous ne découvrirez Dieu, vous ne vivrez dans la communion avec vos frères et vos sœurs, avec vo­tre Dieu et votre Créateur que par la chair et le sang de l'Église dans laquelle vous entrez.

Nous sommes donc une Église pétrie de la chair du Christ, de la boue de la terre : aussi extraor­dinaire que cela paraisse, c'est ainsi que nous sommes l'Église de Dieu et que nous sommes le corps de Dieu. Et quand nous allons recevoir l'eucharistie, je pense plus spécialement à vous, Thibaud et Pauline qui fai­tes aujourd'hui votre première communion : vous allez recevoir aussi la chair de Dieu. Comme l'aveugle a reçu sur les yeux un peu de boue avec la salive du Christ, pour que cela lui ouvre les yeux. Eh bien vous, vous allez recevoir vraiment le corps du Christ, son sang, sa vie, sa chair qu'il a données pour nous tous. A travers ce geste, c'est le miracle de l'aveugle-né qui se renouvelle aussi pour vous aujourd'hui, par la foi, par la communion au corps et au sang du Christ vous entrez plus intimement dans son corps. Et tous en­semble, nous formons cette Église et cette chair de Dieu par laquelle le monde sera sauvé et par laquelle un jour nous verrons Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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