AU FIL DES HOMELIES

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ET JÉSUS ENDUISIT AVEC CETTE BOUE LES YEUX DE L'AVEUGLE

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année A (21 mars 1993)
Homélie du Jean-François NOEL

Lorsque les apôtres voient l'aveugle la question qu'ils se posent et qui monte dans leur cœur c'est l'origine du mal, du péché. Est-ce que c'est lui qui a péché ? ou est-ce ses parents ? Jésus ne voit pas comme eux, Il ne regarde pas comme regar­dent les apôtres et Il voit les choses différemment. Il voit un homme, Il voit l'humanité fermée sur elle-même, le visage clos. Le visage, Il l'avait créé pour qu'il soit ce lieu de manifestation de l'être qu'Il avait mis en lui, le visage, c'est le lieu où à travers les yeux, le regard l'intensité de la personne se révèle, se dit, se communique, un visage qui s'ouvre comme un visage d'enfant qui vient de naître, c'est un mystère qui se dévoile progressivement, c'est un message non encore dit et pourtant déjà compréhensible. Le visage, c'est comme un lieu de communication entre ce qui serait le plus profond que parfois même l'homme ignore lui-même et l'extérieur, la vie de la réalité. Un visage c'est peut-être le lieu de la beauté de Dieu qui, tout doucement, se dit aux hommes. Le visage, c'est ce que nous attendons de l'autre, c'est par là que nous communiquons, c'est là que nous attendons. Nous sommes toujours par le visage à la porte du cœur de quelqu'un. Il y a ceux qui ferment leur visage, qui le durcissent et qui ne laissent entrer personne dans leur cœur. Il y a ceux qui l'ouvrent et qui donnent accès immédiatement à leur cœur. Vous connaissez de ces gens qui, par leur visage, offrent ce qu'il y a de plus profond en eux et d'autres qui, par le même visage, ferment et ne veulent rien offrir. Et Jésus voit dans l'aveugle-né cette humanité arrêtée, desséchée, re­pliée, quasiment morte. Un visage qui ne dit rien. L'aveugle n'attend presque rien, son chemin de vie s'est arrêté. Il est au bord d'une rue à Jérusalem. Il suffit de mendier un peu pour une espèce de vie pauvre, larvaire, sans chemin, sans espérance, sans avenir.

Dieu, en Jésus, n'est pas comme les apôtres, Il ne voit pas le péché ou du moins Il ne s'arrête pas à ce péché-là, mais Il pense que tout péché, tout mal, tout ce qui touche, abîme, détruit le visage, la beauté de l'homme d'une possibilité d'espérance, d'ouverture, n'est pas le dernier mot de l'homme. Encore faut-il qu'Il passe, que Dieu passe dans sa vie, qu'Il l'éveille, qu'Il l'ouvre, qu'Il fasse naître une autre espérance. Et reprenant un geste très ancien, un geste du début du monde, un geste du Père, le geste que le Père avait fait lorsque au bord de ce fleuve du jardin, qui n'est pas encore un jardin, au bord de ce fleuve mouillant la terre, Dieu avait décidé avec ses deux mains de mo­deler la glaise comme des enfants qui jouent au bord d'un fleuve et qui s'amusent à faire quelques figurines. Dieu avait modelé cette glaise et sur cette glaise avait soufflé pour qu'elle ne reste pas terre, mais que de cette terre surgisse un être, quelqu'un qui soit en face, quelqu'un qui par son visage refléterait et dirait son amour librement, spontanément.

Un geste ancien de sculpture. Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion de rentrer chez un sculpteur et avez deviné dans la main même du sculpteur com­ment le sculpteur met de l'amour à caresser la terre, attendant de trouver la forme la plus parfaite, la plus expressive. Et je me rappelle précisément lorsque enfant on m'avait montré et permis de visiter l'atelier d'un sculpteur et que celui-là avait réalisé qu'une par­tie du visage était mal faite, ne correspondait pas à ce qu'il voulait dire, il avait alors ajouté sur ce visage qui me semblait déjà beau pour moi, un emplâtre de boue et d'argile qui paraissait tout gâcher, comme s'il re­commençait à zéro, et cet ajout ressemblait à un pan­sement. Jésus pose un pansement, un emplâtre de boue, Il ajoute un masque sur le visage de l'aveugle. Vous l'imaginez dans Jérusalem descendant des ruel­les prés du Temple jusqu'à la piscine qui est un petit peu plus bas dans la vallée, un aveugle avec, sur les yeux, un emplâtre de boue, un grand masque de terre. Je ne sais pas si les gens, en le voyant, se retournaient en riant, ils ne voyaient pas à l'intérieur de l'aveugle, mais ils voyaient un clown avec deux grosses poches de boue sur les yeux. L'aveugle qui descend signifie l'humanité qui commence à être soignée, on a mis un pansement sur ses yeux. C'est l'acte de Dieu. Mais l'acte humain qui doit suivre est de détacher ce pan­sement pour apprendre à voir.

"Va te laver à la piscine de Siloé, va te laver à la piscine de l'eau qui va te donner pleinement la vie et la vue". Et l'aveugle descend. Remarquez qu'il n'a rien vu de Jésus, il est le seul à ne pas voir Jésus. Et vous allez voir que dans cet évangile, l'aveugle­ment est une maladie contagieuse : ceux qui croient qu'ils voient ne voient pas et ceux qui croient qu'ils ne voient pas, en fait voient. Donc l'aveugle descend sans rien voir, mais il connaît les ruelles de Jérusalem, il arrive à la piscine, il se lave les yeux et il voit, il découvre des choses qu'il n'avait jamais vues de sa vie puisqu'il découvre la vue. Et en remontant de cette piscine, vers la ruelle où il avait rencontré Jésus, à quelque chose près, il rencontre plein de gens qui le questionnent. Et quand un homme commence à voir, il change tellement qu'on ne le reconnaît plus. Quand même ceux qui devinaient que c'était la même phy­sionomie, les mêmes haillons qui couvraient cet homme, découvraient que quelque chose dans le re­gard si intense maintenant transfigurait tout son corps, pas simplement le visage, mais toute sa vie. Le visage et la vue transforment, transfigurent, changent toute l'attitude de l'aveugle. Evidemment quand on est aveugle, on bouge peu, on a les mains qui tentent de remplacer la vision, on a les mains devant pour palper le long des murs, pour vérifier qu'on est bien à tel carrefour, à tel croisement, on a les pas un peu em­pruntés, on est gêné pour avancer. Alors que quand on voit, on est capable de danser, on est capable de sau­ter, on ne fait plus attention où l'on met les pieds, ce qu'il n'avait jamais fait de sa vie puisqu'il avançait toujours à tâtons ou avec un bâton ou en contrôlant le long des murs qu'il était au bon endroit. Il imaginait.

Mais quand on voit, il y a une espèce de légè­reté, on quitte la terre. Quand on voit, quand on com­mence à voir les choses derrière l'apparence, derrière le rideau, on n'est plus attaché à cette terre comme l'était l'aveugle qui péniblement avec ses pieds véri­fiait si c'était du gravier ou du sable, s'il reconnaissait le chemin qu'il empruntait, comme le font les aveu­gles lorsqu'ils veulent se diriger. Quand on cesse d'être aveugle, nos pas s'allègent, quelque chose du ciel descend en nous et nous permet de voir le ciel. Ses parents, ses proches, ses amis, ne le reconnaissent pas. Comment reconnaître un homme qui était telle­ment attaché à la terre, comme ils le sont encore, re­connaître un homme qui commence à l'être moins ? C'est pourquoi ceux qui l'entourent refusent de recon­naître en cet homme le même, et ce n'est pas le même, ils ont raison. Car Jésus non seulement a repris la création du Père, le Père avait commencé à modeler de la glaise, Jésus vient pour guérir cette glaise qui est évidemment malade et imparfaite, achève en mettant un emplâtre de boue, de guérir et donne à l'homme une autre vocation : "Tu n'appartiendras plus à la terre, tu n'es pas que poussière, et désormais tu seras aussi du monde à venir dont Je suis, Moi, la porte et la vie".

L'inauguration, le début. Ceux qui n'ont pas vécu une nouvelle naissance, une nouvelle vision ne peuvent pas comprendre. Pourquoi ? parce que ces choses ne se comprennent qu'avec le visage intérieur. Jésus n'a pas simplement guéri les yeux extérieurs pour que l'aveugle voie les rues, les gens, les ânes, le soleil, les arbres, mais son geste est si profond qu'il guérit même ce que j'appelle le deuxième visage, le visage intérieur. Et d'ailleurs lorsque, chez un homme, une femme que nous connaissons, les deux visages collent, nous avons accès directement au cœur, lors­que le visage extérieur et le visage intérieur sont les mêmes, je crois que c'est le propre du saint, nous avons accès directement à la profondeur de l'homme. Lorsqu'il y a une distance, une protection, un rempart, une forteresse entre ce visage extérieur et l'intérieur, nous nous perdons dans le labyrinthe de ces différents masques et nous ne pouvons pas avoir accès au cœur de l'autre. Et Jésus rassemble ces deux visages pour n'en faire qu'un pour que soit visible immédiatement l'autre vocation, l'autre destinée, la véritable destinée de l'homme qui n'est pas de s'attacher à cette terre, de tenter de survivre, mais de s'élever de cette terre, d'apprendre à voir différemment, d'apprendre à dé­couvrir.

Alors vous voyez le long cheminement de l'aveugle à travers ces rues qui, de voisin en pharisien jusqu'à ses parents, finissant avec humour en disant : "Cela fait trois fois que je vous le raconte. Les choses sont claires pour le coup, je vois et je vois comme vous ne voyez pas. Et non seulement vous ne voyez pas, mais vous pensez que vous voyez, donc vous vous trompez. Vous m'opposez un masque de droit, parce que c'est le sabbat. Et faut-il que moi, je reste en ce jour choisi par Dieu, en ce jour de repos de Dieu, faut-il que je reste, moi, l'humanité, attachée à cette terre ? Si c'est le jour de Dieu, si c'est le jour de la visite de Dieu, si c'est le jour où l'on conçoit de parler entre nous et avec Lui, puisque c'est le propre du sabbat que de donner à Dieu sa place dans la maison, pourquoi moi à qui personne ne parlait, que personne ne regardait, on ne regarde pas un aveugle, on est gêné de regarder un aveugle car il ne voit rien fallait-il que je sois condamné et sans espoir. C'est bien moi, c'est bien moi, l'homme au visage mort, l'homme qui mourait, l'homme dont personne ne voulait plus rien". C'est dans cet homme-là que Dieu a mis toute l'espérance possible qui mène à la foi totale qui dépasse l'entendement humain.

Frères et sœurs, à la fin de ce long chemine­ment, de ces discussions sans fin, l'aveugle oppose à ceux qui lui rétorquent que c'est un pécheur qui a fait cela, qu'ils n'ont qu'à le rencontrer eux-mêmes et fi­nalement il n'a qu'à leur dire : "allez vous faire guérir aussi de votre aveuglement". De nouveau à la fin de ce long cheminement, lorsque l'aveugle remonte dans ces rues de Jérusalem, il rencontre à nouveau Jésus et il le reconnaît, chose étonnante, il le reconnaît pas tout de suite, mais cela ressemble un peu à la façon dont les apôtres hésitent à le reconnaître après la Résurrection, il y en a qui disent : "c'est Lui" et d'autres qui ne savent pas. Une présence familière et en même temps étonnante. C'est la même chose pour l'aveugle, il le reconnaît sans le reconnaître. Ses yeux apprennent à discerner derrière la première vision réelle, derrière l'apparence, l'invisible des choses : le visage intérieur. Et là, il se prosterne c'est-à-dire il ferme les yeux sur ce qu'il voit à l'intérieur de lui, il cesse pour un instant d'ouvrir les yeux sur la lumière du monde pour les ouvrir sur la lumière de Dieu, sur la vraie lumière. Nous sommes partis d'un aveugle qui avait les yeux clos sur toute chose, qui a ouvert les yeux sur le monde, qui a découvert l'inanité de ce monde, qui a découvert que les hommes ne voulaient pas naître d'en haut. Et puis il achève sa vie, son chemin de vie, son pèlerinage en découvrant Celui qui n'est pas simplement venu guérir les hommes de leur aveuglement humain, mais leur ouvrir les yeux sur Lui-même, sur la lumière, sur Dieu fait chair.

Frères et sœurs, cette lente démarche de foi, cette douce démarche de foi, Dieu prenant chacun de nous en commençant par nous guérir, par cette sorte d'emplâtre, de pansement de boue, nous permet de recevoir ou d'avoir reçu le baptême et encore de re­nouveler cette reconnaissance pour que, le jour où nous fermerons les yeux, nous reconnaissions en Ce­lui qui vient vers nous le Maître Bien-Aimé, la lu­mière éternelle.

 

 

AMEN

 

 
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