AU FIL DES HOMELIES

Photos

DIEU VA VOUS OUVRIR LES YEUX

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année A (17 mars 1996)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

 

Ingrid, Julia, Laetitia, Yohann, Camille, Luc, Vir­ginie, Etienne, Julia, Brigitte et Urbain, vous venez d'entendre ce très beau récit de la guérison de l'aveugle-né. C'est l'Église qui vous le donne ce matin, ce récit aura beaucoup d'importance dans votre vie. Je vous dirai tout à l'heure pourquoi. J'aimerais simplement que, tous ensemble avec vous, nous es­sayions d'imaginer même si nous n'en avons aucune expérience, ce que c'est que le monde d'un aveugle de naissance, ce qu'était le monde de cet homme qui a été guéri par Jésus. Peut-être qu'à partir de là nous commencerons à mesurer l'importance de ce récit pour vous et pour nous.

Pour un aveugle de naissance, le monde doit être très étrange. C'est un monde où les fleurs ont un parfum, mais n'ont pas de couleur. C'est un monde où la personne de sa mère est une voix, une caresse, une tendresse, une chaleur, mais n'a ni visage, ni regard. C'est un monde où l'on ne sait pas ce que veut dire exactement : se trouver à tel endroit, où l'on n'identi­fie les choses que par les distances que l'on a parcou­rues à pied et par les quelques gestes tâtonnants qui vous permettent d'identifier votre environnement im­médiat, bref, un monde sans profondeur, sans pers­pective, un espace qui vous enveloppe le corps de toute part comme un voile ou un vêtement. C'est un monde où la foule est une sorte de brouhaha dans lequel on est plongé et perdu avec la crainte perma­nente de se voir toucher, bousculer, de perdre l'équili­bre. C'est un monde où l'absence du regard ne permet pas vraiment de maîtriser son "être au monde". A tout moment il y a danger. Peut-être qu'aujourd'hui le soin qu'ont pris les sociétés, les groupes d'entraide et les associations pour améliorer les conditions de vie des aveugles ont un peu modifié leur condition de vie. Mais dans le monde ancien, le monde où vivait l'aveugle-né, cet homme qui passait son temps à men­dier à la Belle Porte, on n'imagine pas ce que pouvait être une condition de dépendance et d'humiliation sociales permanentes. C'était être dans un monde comme n'y étant pas, ne reconnaître des gens que par leur voix et éventuellement par le tintement de la pié­cette d'un as ou de quelques sous qui tombait dans la sébile. C'était être exposé aux moqueries des enfants, des enfants qui d'ailleurs n'avaient pas de visage pour lui. C'était ne pas pouvoir accéder au Temple, mais se tenir simplement devant la porte parce que, n'ayant pas l'intégrité physique voulue, il ne pouvait pas aller offrir de sacrifices et prier avec les autres. Et surtout, c'était une sorte de nuit intérieure désespérante, ce pressentiment que le monde doit être quelque chose de magnifique, que les hommes autour de vous vous expliquent comme une réalité qui va de soi, mais dont on ne comprend pas vraiment en quoi il consiste.

Et donc, lorsque Jésus s'approche de lui et lui dit : "Va le laver à la fontaine de Siloé", l'aveugle le fait aussitôt. Jésus lui aurait dit n'importe quoi, il l'au­rait fait. C'est le moment où cet homme a été telle­ment saisi par la présence de quelqu'un qui, d'autorité, lui disait : "fais cela", alors que tous les autres ne s'intéressaient à lui que sous le vague aspect d'une certaine compassion en lui donnant quatre sous. Ici, au contraire, Jésus lui donne un ordre : "Va te laver les yeux". Et vous comprenez, frères et sœurs, vous comprenez ce que peut être l'attente de la guérison pour un homme comme lui.

C'est bien sûr d'abord cet étonnant moment où l'on découvre le monde, ce monde qui jusque-là vous paraissait comme scellé, les êtres ont un visage, les fleurs ont des couleurs, les murs ont une architecture et les rues de Jérusalem (pardonnez-moi l'analogie !) ont leur poussière comme aujourd'hui cette église. Et l'on est heureux de la voir danser dans les rayons du soleil. Et donc il y a ce moment où l'aveugle renaît une seconde fois, il a eu ce bonheur d'avoir deux nais­sances, celle de venir au monde et puis celle de renaî­tre au monde, c'est pour cette raison que ce texte vous parle si droit au cœur, à vous catéchumènes. Au fond, c'est bien cela que vous allez vivre.

Mais il y a plus. En étant comme saisi par le monde qui se dévoile autour de lui, il atteint une ré­alité encore plus mystérieuse car ces formes se sont comme plantées à l'intérieur de lui-même : c'est le mystère de la lumière, et cet aspect des choses nous parle plus à nous, méditerranéens, qu'à ceux qui vi­vent sous des parallèles beaucoup moins propices et qui subissent le soleil de minuit une fois par an. Évi­demment pour cet homme du Proche-Orient, comme pour les grecs et les romains comme pour tous les hommes qui vivent sous le soleil méditerranéen, voir la lumière, c'est être envahi intérieurement de la lu­mière. Et pour vous catéchumènes, vous n'allez pas simplement voir Jésus comme de l'extérieur, mais c'est la lumière de Jésus qui va s'emparer de votre cœur.

Et malgré tout, ce ne sera pas facile. Ce n'est pas facile parce que, très vite, ce monde qu'a décou­vert l'aveugle lui devient comme familier, puis ordi­naire. Ça va tellement de soi de voir les choses et les êtres. Ça va tellement de soi de contempler les visages et d'ouvrir ses yeux sur le monde qu'après on ne com­prend plus exactement pourquoi on ne les voyait pas auparavant. C'est comme si on oubliait, passé le pre­mier moment d'émerveillement, et qu'ensuite, on ris­que sans arrêt de s'enferrer et de perdre ce premier éblouissement de la lumière dans notre cœur. C'est la difficulté pour nous, ce sera ça la difficulté pour vous. Et j'en ai un témoignage.

Il y a sept ans, comme aujourd'hui, un jeune garçon de naissance juive par sa mère faisait, comme vous aujourd'hui, son étape du Credo. Il recevait de la communauté la foi et puis ensuite, les hasards de la vie l'ont emmené d'un côté et de l'autre à cause de questions de travail, etc ... Il est actuellement, lui qui est si profondément méditerranéen, au Danemark. Mais par bonheur, je crois qu'il n'a pas perdu la lu­mière du Midi. Et récemment il a perdu son père qui, tout en étant baptisé catholique, n'avait pas beaucoup pratiqué et même avait eu quelques dents contre les curés. Et je suis allé à l'enterrement de son père. Et je l'ai retrouvé. Et quelques jours plus tard, il m'a envoyé une très belle lettre. C'est la lettre qui raconte le chemin d'un garçon qui, comme vous tous, a fait son étape catéchuménale et a reçu le baptême dans la nuit de Pâques. C'est la lettre d'un garçon que nous, notre communauté chrétienne, avons enfanté à la foi. Je vous la livre comme une sorte d'héritage précieux parce que je voudrais que vous la gardiez dans votre cœur. Car vous passerez vraisemblablement par les mêmes difficultés.

Mon cher Daniel, Ça fait longtemps que je voulais t'écrire, mais le temps, la patience et le cou­rage m'ont manqué ! mais j'ai cette impression bi­zarre que tu restes là, pas très loin, et que ce n'est pas très important, tu dois savoir tout ça de toute façon ... Ça m'a fait du bien de te revoir à la mort de Papa. Pourtant, j'aurais voulu te parler davantage, pour te raconter mon chemin depuis mon baptême, voilà maintenant plus de sept ans ! J'aurais voulu te dire ... Mais je ne sais pas trop comment ... Je ne connais pas les mots pour décrire un tel état de grâce ... Je me demande d'ailleurs si ces mots existent, ou si le fait de ne pouvoir décrire une telle situation ne fait pas aussi partie du mystère de la foi ... Mais c'est bien de ça dont j'aurais voulu te parler. Du cadeau. Du don. Parler de la difficulté de l'acceptation, de la douleur de la petitesse, de la peine dans la fierté et dans l'or­gueil, de l'incompréhension du désert, de la douceur du partage, du bien-être de la confiance ... Toutes ces choses ancrées en moi et qui ne me quittent jamais. Je voudrais te parler de tout ça, parce que c'est telle­ment important et même si c'est si merveilleux, il est impossible de partager avec tous ... Je voulais juste expliquer à quelqu'un qui n'a, en fait, pas besoin de mes explications pour me comprendre. Juste prendre ces explications comme elles viennent, sans en donner rien en retour, comme des pièces qu'on jette dans un puits.

Tu vois, je voudrais remonter aux sources du mystère qui m'a frappé, il y a sept ans. Et je voudrais comprendre. Et je comprends. Et j'ai appris à accep­ter tout cet amour. Ça a l'air bien simple, d'accepter qu'on nous aime. Mais pourtant, accepter cet amour, c'est la chose la plus difficile qu'il m'ait été donné de vivre. Après mon baptême, j'ai dû partir faire mon service militaire. Trois jours seulement après mon baptême. Trois jours seulement après mon baptême j'ai dû exister et agir en tant que chrétien. La prépa­ration au baptême, le catéchuménat de deux ans, c'est une porte sur l'acceptation du baptême. Mais ce n'est pas vivre chrétien dans l'Église. Le baptême, aussi beau et transcendant qu'il soit, dans sa réalité de fête et dans sa représentation spirituelle, n'est rien par rapport à ce qui nous attend ... !

Comme un mariage. La célébration du ma­riage en elle-même ne représente pas grand-chose par rapport à la relation profonde qui unira réelle­ment les deux époux toute leur vie. Et c'est à cette relation que je n'étais pas prêt. Je ne savais pas la gérer. Et j'ai eu très mal. D'une douleur physique. C'est bien dans mes muscles que j'avais mal. Dans mes os. J'avais mal sur toute la surface de ma peau.

J'allais à la messe tous les dimanches, et cha­que dimanche était plus dur que le précédent. J'avais mal en marchant pour aller communier. Et cette communion me tirait des larmes.

Puis j'ai rencontré un groupe de Français (puisque je faisais mon service militaire en Allema­gne), un groupe de prière ... Et j'ai aimé leur ferveur. La simplicité dans l'Amour du Christ et la facilité qu'ils avaient de le vivre dans leur prière. Moi, moi qui il y a quelques mois seulement avais rejoint le peuple de Dieu, moi qui m'en voulais tant de n'être pas parvenu à rejoindre le séminaire alors que c'était mon plus cher désir, moi qui ne pouvais que décevoir Dieu dans mes actions et mes pensées, qui n'arrivais pas à rendre la monnaie de la pièce que j'avais reçu ... Ces vies des Saints que j'avais lu et desquelles je m'éloignais tous les jours, l'envie, le besoin du par­tage de la foi avec les autres, comme pour leur mon­trer, leur prouver comme c'est bon, devenir l'étendard de la confiance que le Christ avait en moi, pour aller prêcher et chercher tous les hommes, pour qu'ils sa­chent et comprennent, pour qu'ils partagent eux aussi, et découvrent le calme, la paix et la douceur de la simplicité de l'amour de Dieu ...

Je voulais déplacer des montagnes... Et je m'en voulais de ne plus pousser assez fort sur mes bras, même pour ne déplacer qu'une poussière ... Où était ma ferveur ? Où était le feu que le Christ avait allumé en moi ? Où était passée la passion ? Je ren­trais avec fracas et sans le savoir dans un autre mys­tère : Je vivais le désert ... Après ces sentiments, qui soulèvent du sol, cette confiance aveugle, la pierre dans la gorge, à la pensée de ce qui nous arrive, de­vant le corps et le sang du Christ, je me retrouvais suspendu dans le vide, dans la nuit, dans la séche­resse du cœur et des yeux.

Plus rien. La présence de Dieu à mes côtés semblait avoir disparue. Enfin, je ne la sentais plus. Je ne le sentais plus me porter. Les prairies vertes des Psaumes s'étaient transformées, sans que je m'en aperçoive, en plaines arides et silencieuses. Je ne me posais même plus de questions. Je pensais que peut-être d la ferveur du mystère du baptême et à la finali­sation du "mariage" s'en suivaient des sentiments plus ordinaires, plus habituels, moins extravagants et moins intransigeants, ce qu'ont tous les enfants de Dieu dans le peuple des rachetés, je devenais un " vrai" chrétien dans l'Église, comme eux ... Le désert a duré deux ans. Je réalise maintenant que ma foi n'était pas fondée. Elle était un jaillissement. Une source que le Christ faisait jaillir de moi, sans fon­dement. Juste un extraordinaire élan de passion. Mais une passion non calculée. Une passion saine mais irréfléchie. Une passion belle dans sa gratuité, mais bien sotte dans sa superficialité. Je ne savais pas en­core que le Christ devait continuer son travail sur moi, que le mystère de cette foi soudaine et la consé­cration de mon baptême n'était pas le seul cadeau qu'il m'offrait. C'est toute ma vie qu'il voulait boule­verser.

C'est ma vie, la moindre de mes pensées et le moindre de mes actes, qu'II voulait imprégner de Son image. Le travail qu'Il faisait en moi était un travail à la base, au tréfonds de l'âme. Un travail de fond. Il créait ce qui est moi aujourd'hui, ce que je suis de­venu pour l'instant, et continu le travail pour ce que je deviendrai.

Il lissait, Il effaçait, Il réécrivait toutes ces choses que j'avais vécu, qui m'avaient blessé, qui m'avaient sali, que j'avais ratées. Il faisait de moi "quelqu'un de bien ".

Je sentais ces multiples changements, sans pour autant n'y prendre part. Je restais extérieur, regardant les transformations qu'Il opérait en moi comme s'il s'était agi d'un tiers. Parfois, je me sur­prenais à de la compassion, une compassion gratuite et profonde, à l'égard de choses qui auparavant m'au­raient indifféré. Je souriais devant les preuves qui s'accumulaient pour me montrer quelle personne j'étais en train de devenir. Peu à peu, je redevenais l'étendard de son nom. Ce que j'avais raté, je le re­trouvais (partiellement) en vivant cet amour au quoti­dien, du mieux que je le pouvais, en parlant autour de moi, en en parlant, en racontant aux autres la chance que j'avais, et je me flattais de la petite étincelle que je lisais parfois dans leurs yeux ... Peut-être que c'était seulement ça, mon évangile à moi.

Peut-être que ma prêtrise à moi était au quo­tidien, dans la parole, dans mes paroles, dans mon bien-être pour les autres ... Tu vois, Daniel, aujour­d'hui je suis quelqu'un qui brille. Qui brille de tout l'amour que Dieu m'a donné. Et crois bien qu'II en a rempli mes mains jusqu'à raz-bord !

A moi, Il a donné tant que je ne peux rester à tout garder pour moi seul. Mes questions se sont transformées en regrets, comme par exemple : le mer­veilleux cadeau qu'Il m'a fait à moi, pourquoi ne l'a-t-Il pas fait aussi aux autres ? Même si nous gardons notre libre arbitre, Il ne peut laisser les hommes dans l'obscurité. Pourquoi ? Pourquoi à moi, à toi, à Joëlle, et pas aux autres ? Pas à mon père, pas à mon frère, alors qu'ils sont essentiellement bons ...

Pourquoi Dieu ne partage-t-Il pas la même chose avec tous ces enfants ? Regret, parce que je l'accepte. Je ne comprends pas, mais j'accepte. Je ne sais rien. Je me tais. C'est tout. Un jour, je m'appro­cherai davantage de Lui. Je viendrai être plus près. Je le sais. Je ne sais pas trop comment, quand et pourquoi, mais il me semble qu'un jour, Il m'appel­lera à autre chose, pour Lui, en son nom. J'espère seulement que ce jour-là, j'entendrai son appel et que je saurai y répondre.

Je t'embrasse, Daniel, et je voudrais que tu saches encore que ce qui m'arrive m'émerveille tous les jours. Je voudrais te dire que je regrette que tous, nous ne vivions pas ce même privilège. Qu'un jour, moi aussi comme toi, je deviendrai une preuve réelle et tangible de sa présence et de son amour, pour de­venir un drapeau, pour "devenir un signe", pour pou­voir dire partout autour : Regardez ce qu'II a fait de moi ...!

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public