AU FIL DES HOMELIES

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LENTE DÉCANTATION DE LA FOI

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année C (14 mars 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Vers la fontaine de Siloë

 

Double scandale pour le lecteur et l'auditeur contemporain à la suite de cet évangile très long, dont vous aurez remarqué que la guérison ne prend que quelques mots, mais que les suites de cette guérison sont extrêmement compliquées. Deux scandales pour nous, actuellement. Le premier, c'est l'interrogation des disciples : "si cet homme est aveugle, c'est qu'il a fait quelque chose de mal, lui, ou du moins, ses parents". Sur ce premier scandale, je ne reviendrai pas sur le sermon que le Frère Daniel a fait à la suite du tremblement de terre en Haïti, je crois que nous sommes exactement dans la même perspective.

Le deuxième scandale, peut-être que vous le percevez moins, mais moi, à chaque fois que je lis ou que j'entends cet évangile, cela me saute aux yeux, pardonnez-moi l'expression, c'est que cet aveugle-né ressemble à une souris de laboratoire. Il est soumis à l'expérience d'un savant, d'accord, c'est Dieu, mais d'un savant fou qui veut démontrer aux disciples la bonne conduite de sa théorie, à savoir qu'il va mettre en exergue, qu'il va manifester la puissance de Dieu. Nous avons là le savant qui mène la recherche avec ses disciples, et il va démontrer la justesse de sa théorie, et la petite souris va être la preuve de la démonstration éclatante de sa théorie. D'ailleurs, on pourrait filer la métaphore à travers toute la suite de l'évangile, puisque les pharisiens seraient des savants adversaires de Jésus et qui essaieraient de montrer que sa théorie est fausse, que s'il a réussi ce n'est pas parce qu'il a raison, mais que c'est parce qu'il y a autre chose qui s'est mise en place. Donc, ce deuxième scandale pour moi, c'est de considérer que l'activité de Dieu dans notre vie se ferait aux dépens de notre liberté. Pour le dire plus simplement, on a l'impression que dans cette scène primordiale, l'aveugle-né est un pantin. Nombre de nos contemporains pensent effectivement, à travers les difficultés de la vie, de sa complexité, en tout cas, c'est une réponse qu'on donne quelquefois, nous serions les jouets pour certains, du hasard, et pour d'autres, nous serions les jouets de Dieu. Cela dit, l'évangile pour moi (je dévoile tout de suite mes cartes à l'avance), je crois que lorsque Jésus dit à ses disciples qu'ils vont assister à la manifestation des œuvres de Dieu, il ne veut pas dire que la manifestation de Dieu c'est en premier lieu et simplement le côté magique de la guérison.

Vous aurez remarqué et je le disais tout au début, l'extrême longueur de cet évangile, et le fait que le cœur de l'évangile porte non pas sur la vue, mais sur la parole. C'est assez étonnant de constater que cet homme à qui Dieu ouvre les yeux après être allé à la piscine de Siloë, ne s'émerveille pas sur la beauté du monde, sur la lumière du beau soleil de Jérusalem qui vient luire sur les pierres de ce bâtiment magnifique qui est le Temple. En fait, j'ai envie de dire, presque pour son plus grand malheur, les yeux de cet homme s'ouvrent sur la misère, la jalousie et l'incompréhension des gens et de tous ceux qui l'entourent. Les gens qui sont autour de lui disent : c'est lui, ce n'est pas lui, mais non, c'est un autre … Il n'est même pas reconnu. Les pharisiens, j'y reviendrai tout à l'heure. Sa famille, pardonnez-moi l'expression, se débine, ils ont peur, il disent : "allez l'interroger, il a l'âge pour répondre !" Et pour moi, cet évangile met vraiment en manifestation avant tout, la grande solitude de celui qui a rencontré Dieu. Cette solitude, il va la vivre et la confronter à travers une série de rencontres qui vont de décantation en décantation.

C'est très intéressant par rapport à notre propre expérience religieuse de Dieu, il commence par donner le témoignage le plus précis, le plus objectif, le plus événementiel : "Il y a un homme dont on dit qu'il s'appelle Jésus qui m'a dit d'aller à la piscine de Siloë, de me laver, après avoir mis de la boue sur mes yeux". Et au fur et à mesure qu'il est confronté à ses différents adversaires et auditeurs, son témoignage et sa capacité à comprendre son expérience évolue et à un moment donné, il laisse de côté tout ce qui est événementiel et détails et il en arrive à ce moment important où nous faisons une interprétation sur nous-même, qui est de déterminer notre position face à l'événement. C'est la position de ceux qui sont à l'extérieur de moi, les pharisiens : "Est-ce que vous aussi vous voulez devenir les disciples de cet homme ?" Et l'on s'avance progressivement dans cette histoire sur ce chemin où cet homme se retrouve seul, sans Jésus physiquement à côté de lui. Et c'est seulement à la fin qu'il retrouve Jésus.

Là, vous aurez remarqué que Jésus ne lui dit pas tout de suite : c'est moi le Fils de l'Homme. Il lui dit l'espérance de tout un peuple, Israël : "Crois-tu dans le Fils de l'Homme ?" C'est même une question que l'on peut vous poser : "Est-ce que j'ai la foi ? est-ce que je crois dans le Christ ?" Une fois que Jésus lui a posé cette question générale, qui touche le cœur de la foi de tout un peuple, il lui pose la question plus personnelle pour que cet homme fasse le lien entre l'espérance d'Israël et cette expérience extrêmement complexe et éprouvante qu'il vient de faire. C'est uniquement à la fin que cet homme reconnaît véritablement l'identité de celui qui l'a guéri.

C'est ce que nous avons entendu dans l'oraison (nous n'y faisons pas toujours très attention), c'est bien le sens de cette oraison qui a conclu tout à l'heure le début du deuxième scrutin des catéchumènes : "Seigneur je t'invoque sur tes enfants qui désirent la grâce de l'illumination et s'avancent vers le saint baptême. Conduis-les sur les chemins de la foi sans permettre qu'ils s'égarent dans le doute ou l'erreur, alors, tournant vers toi leur visage purifié, ils pourront contempler ton visage". Dans cette oraison, nous avons en condensé et exprimé de manière courte et claire tout le cheminement de cet homme. Vous le savez autant que moi, à travers nos expériences personnelles avec Dieu, nous passons aussi par ce processus de vinification, ce processus au cours duquel, au début nous sommes peut-être capables de décrire l'événement, mais nous n'arrivons pas toujours à en saisir tout le sens. Il faut du temps, il faut de la confrontation pour qu'au fur et à mesure, nous découvrions exactement celui qui est à l'origine.

Frères et sœurs, je crois que cet évangile et la question de l'illumination du baptême, et de l'illumination que reçoit cet homme, ce n'est pas à court terme le fait qu'il n'y voyait pas et que maintenant il y voit, mais c'est beaucoup plus profond et qui cela s'éclaire avec un autre passage, cette fois de l'évangile de Matthieu que nous lisons le mercredi d'entrée en carême. Voilà ce que dit Matthieu au chapitre sixième : "La lampe du corps c'est l'œil, si donc ton œil est sain ton corps tout entier sera dans la lumière. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera dans les ténèbres".

Je crois que ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que nous, nous pensons que l'homme est un récepteur et que le chrétien, c'est celui qui doit accepter la grâce de Dieu et que cette grâce s'impose à nous. Ce n'est pas étonnant qu'à mettre Dieu partout surtout là où nous sommes autonomes, il y ait des gens qui nous critiquent et qui nous disent : où est la liberté dans ce genre de schéma ? Il n'y a pas de liberté ! Dieu vient, s'impose à nous et c'est fini, nous n'avons qu'à obéir. Et en fait, là aussi, nous ne serions que des pantins. Certains imaginent effectivement qu'il faut "tuer le Père" pour être libre. Cet évangile nous montre l'articulation entre la grâce de Dieu et la réponse libre de l'homme. Nous ne sommes pas simplement des récepteurs. Nous sommes des récepteurs dans le sens où nous recevons la grâce de Dieu mais nous sommes invités à interpréter et à transformer cette grâce de Dieu et c'est là que se manifeste la puissance de Dieu, c'est-à-dire la liberté de chaque homme de répondre en toute honnêteté à cette grâce qu'il a reçue de Dieu.

Frères et sœurs, c'est à la fois la difficulté de tout le cheminement du baptême où nous pourrions quelquefois penser qu'à l'image de celui qui est guéri, tout va bien et que tout est parfait et les gens nous regardent avec un grand sourire, le monde est magnifique … Non ! En fait, on reste soi-même, on a même le sentiment que Dieu s'est retiré de notre vie, mais le fait que Dieu se soit retiré de notre vie ce n'est pas parce qu'on ne l'intéresse plus ou qu'il nous punit, mais c'est pour nous laisser exercer notre liberté et découvrir véritablement qui il est.

Dans notre prière, portons nos catéchumènes pour qu'ils puissent à la fin de leur chemin, regarder le Christ avec un visage illuminé et que nous aussi qui avons été baptisés bien avant eux, nous puissions faire nôtre cet évangile et découvrir que la manifestation de la grâce de Dieu dans notre vie passe par l'exercice de notre liberté et par la reconnaissance de Dieu notre créateur et notre sauveur.

 

 

AMEN

 
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