AU FIL DES HOMELIES

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LA FOI NOUS FAIT ENTRER DANS LE REGARD DE DIEU

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année B (9 mars 1997)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Gaëlle, Léa, Hugo, Julie, Charles, et vous tous, frères et sœurs, nous venons d'entendre cette page de l'évangile de saint Jean. Saint Jean, comme les autres évangélistes, nous raconte la vie de Jésus. Maison tandis que Matthieu, Marc et Luc nous font en quelque sorte une biographie en relatant les événements qui ont jalonné cette vie, Jean va plus profond, il s'efforce de pénétrer la signification de ces événements. Aussi bien, au lieu d'appeler miracle une guérison comme celle de l'aveugle-né dont nous ve­nons de faire le récit, Jean appelle un tel événement un signe, (sèmeion en grec), un signe, c'est-à-dire une réalité qui signifie, qui veut dire quelque chose. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas tellement l'événement dans sa matérialité, bien sûr il le relate et même avec beau­coup de détails, mais ce qui l'intéresse surtout, c'est ce que cela veut dire.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Si Jésus a ouvert les yeux de l'aveugle, c'est pour qu'il voie, bien sûr, c'est par miséricorde et tendresse pour cet homme qui était privé de la lumière du jour, et cela depuis sa naissance et qui n'avait jamais rien vu des splendeurs de ce monde. Mais en même temps, c'est pour signifier que Jésus, Dieu, veut nous ouvrir à la lumière, non seulement celle du soleil, non seulement celle de ce monde, mais à la lumière de son propre univers. Et à travers ce signe par lequel Il ouvre les yeux du corps de l'aveugle, Il veut nous faire com­prendre qu'Il ouvre aussi les yeux de notre cœur. Et s'Il envoie l'aveugle se laver à la piscine de Siloë, cette piscine qui, au milieu de Jérusalem, est un des principaux éléments de l'irrigation de la ville, c'est pour signifier que les yeux de notre cœur s'ouvriront quand nous descendrons dans la piscine du baptême. Bientôt, le jour de Pâques, vous allez être plongés dans cette piscine baptismale qui est comme la piscine de Siloë. D'ailleurs vous l'avez peut-être remarqué au passage, l'évangéliste saint Jean dit : "Siloë, ça veut dire : l'envoyé", Jésus est l'Envoyé du Seigneur et cette piscine, c'est la piscine de Jésus, la piscine où Jésus Lui-même nous lave avec l'eau de sa grâce, de sa miséricorde. Et ouvrir les yeux de notre cœur comme ouvrir les yeux de l'aveugle-né, c'est nous permettre de voir quelque chose que nous ne voyions pas jusque-là, c'est nous permettre de découvrir un univers que nous ignorions, une dimension du monde que nous ne connaissions pas. En ouvrant vos yeux le jour de votre baptême, en ouvrant les yeux de notre cœur, frères et sœurs, le jour où nous avons été bapti­sés, Jésus, par son Église, nous a introduits à la vision d'un monde que nous ne soupçonnions pas, que nous ne pouvions pas connaître, et c'est cela qu'on appelle la foi.

Aussi bien, quand Jésus rencontre l'ancien aveugle qui le voit pour la première fois puisque jusque-là, il n'avait pas d'œil pour y voir, Jésus lui dit: "Crois-tu au Fils de l'Homme ?" et de la même ma­nière, le jour de votre baptême, le célébrant, le minis­tre de Dieu vous dira : "Crois-tu en Dieu le Père Tout-Puissant ? Crois-tu en Jésus-Christ, son Fils unique ? Crois-tu en l'Esprit saint ?" Et, comme l'an­cien aveugle, vous répondrez : "Je crois !" Le bap­tême, c'est le sacrement de la foi, car nous sommes plongés dans l'eau de la présence de Dieu pour que nous ouvrions notre cœur, nous laissions Dieu ouvrir les yeux de notre cœur à cette lumière de la foi. Et c'est la raison pour laquelle, après votre baptême, on vous donnera un cierge allumé. Et tout à l'heure, pour signifier cette dimension de la foi de notre baptême, au moment où nous réciterons notre profession de foi, le "Credo", comme nous le faisons chaque dimanche, quand nous dirons : "lumière née de la lumière", nous allumerons tous les cierges de cette église pour signi­fier par ce geste que ce carême pour nous tous aussi, est une préparation à l'illumination de la foi.

"Crois-tu en Dieu ? Je crois !" Actuellement c'est juste avant le baptême qu'on vous posera cette question : "Crois-tu au Père ? Crois-tu au Fils ? Crois-tu à l'Esprit ?" Dans l'ancienne Église, les cho­ses étaient encore plus parlantes, car les catéchumènes se tournaient vers l'ouest, vers le couchant, vers le lieu des ténèbres et ils renonçaient à Satan, à toutes ses œuvres, et puis, faisant demi-tour vers le levant, vers l'est, vers le soleil levant qui est le signe du Christ Ressuscité qui se lève des ténèbres pour illuminer le monde, et avançant vers la piscine baptismale ils des­cendaient dans l'eau. Et c'est au moment où ils étaient immergés dans l'eau que le diacre qui les baptisait leur disait : "Crois-tu en Dieu le Père Tout-Puissant ? - Je crois !", et il les plongeait une première fois dans l'eau. "Crois-tu en Jésus Christ, son Fils unique ? - Je crois !", et il les plongeait une deuxième fois. "Crois-tu au saint Esprit ? - Je crois !", et il les plongeait une troisième fois. Et ils sortaient de la piscine bapmismale renouvelés, illuminés, transfigurés par cette foi qui avait ouvert leur cœur à la lumière de Dieu. Le baptême, c'est donc le sacrement de foi. Et c'est pourquoi tout à l'heure nous allons vous transmettre le résumé de cette foi dans le "Credo" qui condense tout ce qu'est la foi chrétienne, tout ce à quoi nous adhérons de tout notre cœur.

Alors je voudrais pendant un instant encore vous dire quelques mots de ce qu'est la foi. Nous tous, hommes du vingtième siècle, nous avons tendance à penser que la foi c'est une opinion. La foi, par défini­tion, nous n'en avons pas de preuves, ça n a rien à voir avec les mathématiques, ça n'a même rien à voir avec l'histoire où l'on peut plus ou moins trouver des do­cuments pour justifier l'affirmation que Vercingétorix a été vaincu à Alésia, etc ... Dans la foi, nous le sa­vons bien, il n'y a pas de démonstration. On ne fait pas un théorème au bout duquel on peut dire : "Dieu existe" ou encore : "Jésus-Christ est Fils de Dieu", "Jésus-Christ est ressuscité", "Jésus-Christ a donné à l'Église les clefs du Royaume des Cieux", "Jésus-Christ nous donne l'Esprit saint dans la piscine bap­tismale". Tout cela ne se démontre pas. Alors spontanément, nous sommes tellement habitués à avoir des connaissances que nous croyons exactes et scientifiques (parce que les vrais scientifiques savent mieux que nous que les connaissances dites scientifi­ques sont souvent plus approximatives que le com­mun des mortels ne l'imagine), toujours est-il que, habitués à ces connaissances que nous croyons par­faitement démontrables, la foi nous apparaît comme quelque chose qui, précisément n'étant pas démontra­ble est au fond une sorte d'opinion, et d'opinion libre. Alors on croit à la foi chrétienne, ou l'on croit à la foi musulmane, ou bien on devient bouddhiste, ou bien on passe au "New âge". Au fond c'est un petit peu comme si on se servait dans un magasin en prenant l'article qui nous plaît. Si on préfère Ariel parce que cela lave mieux, on prendra cette lessive, ou bien on prendra une autre marque, chacun selon son goût. Autrement dit, la foi, ce serait de l'ordre des connais­sances imparfaites, des connaissances sur lesquelles on ne sait pas très bien ce qu'il faut penser ou ne pas penser, et selon son milieu, selon son éducation, le pays où l'on a vécu, sa race, selon ses sentiments, on adhérera à telle foi ou à telle autre, et ainsi de suite. Cela c'est la vision normale de la foi que peuvent avoir les gens qui n'ont pas la foi. Vu de l'extérieur, c'est vrai, une connaissance dont on n'a pas les preu­ves, c'est une connaissance très imparfaite. Mais si nous sommes croyants, si véritablement nous habitons la foi de l'intérieur, alors nous ne pouvons pas du tout penser que la foi, c'est une opinion libre et qu'une foi en vaut une autre, que l'on soit chrétien, musulman ou autre chose, c'est tout pareil, chacun ses goûts et chacun ses fantaisies.

La foi, ce n'est absolument pas cela. C'est l'ouverture de notre cœur à une Parole qui ne vient pas de nous. Bien loin que ce soit une opinion surgie de nos sentiments, de notre cœur ou de notre éduca­tion, la foi, c'est l'adhésion de tout notre être à une Révélation, c'est-à-dire à une Parole qui nous est dite par quelqu'un d'autre qui nous parle de ce que nous ne connaissons pas et que Lui seul connaît. La foi, c'est laisser notre cœur, laisser notre intelligence, notre être tout entier être remplis par une connaissance qui nous échappe, non pas parce que ce serait une connaissance imparfaite et fantaisiste, mais au contraire parce que c'est une connaissance qui nous dépasse tellement que nous ne pouvons pas en saisir les tenants et les abou­tissants et que nous pouvons seulement la recevoir de quelqu'un d'autre qui nous en parle en connaissance de cause. La foi, c'est accepter de connaître, non pas ce que nous sommes capables de connaître, mais ce que Dieu seul connaît, parce qu'il s'agit de Lui, de sa vie, de son mystère, de son secret, de sa réalité la plus profonde, la plus intime. Comment voulez-vous, nous qui ne sommes que des créatures infimes et infirmes, limitées en tout cas, comment voulez-vous que nous puissions trouver en nous l'explication de ce qu'est Dieu, si Dieu est Dieu ? ou bien Dieu n'existe pas, alors d'accord à ce moment-là, cherchons à nous consoler comme nous pouvons avec les moyens du bord. Mais si Dieu existe, et s'il est ce que nous ap­pelons Dieu, c'est-à-dire l'Infini, l'être parfait, Celui qui nous a façonnés, Celui qui nous dépasse de toutes parts, nous ne pouvons en aucune manière mettre la main sur ce qu'est Dieu, nous pouvons seulement le recevoir et le recevoir avec une sorte d'émerveille­ment qui nous dépassera toujours, que nous ne com­prendrons jamais tout à fait, que nous ne pourrons jamais saisir totalement, dont nous pouvons seule­ment être investis.

La foi, c'est très exactement la participation de notre intelligence et de tout notre être, à la connaissance que Dieu a de Lui-même, cette connais­sance que Dieu a de son propre mystère, Lui qui ha­bite à l'intérieur de ce mystère, Lui qui vit de ce mys­tère. Cette connaissance infiniment lumineuse, éblouissante, Dieu nous la donne. Il est évident que, s'Il nous la donne, nous ne pouvons qu'en être éblouis, c'est-à-dire avoir nos yeux comme presque obscurcis par ce surcroît de lumière. Comment voulez-vous que nous puissions tout à fait discerner, de A jusqu'à Z, tout ce qu'il y a dans la foi ? Nous ne pouvons que la recevoir comme un choc, comme un éclair, une illu­mination, c'est très exactement cela la foi.

La foi, c'est accepter de ne pas tout savoir et de recevoir de Celui qui sait, puisqu'Il en vit, le mys­tère des mystères, le mystère fondamental de sa vie de Dieu, et donc le mystère fondamental de notre propre vie et de la vie de tout l'univers recevoir de Dieu une participation à sa propre connaissance de Lui-même et de toute chose, voir les choses avec les yeux de Dieu, laisser Dieu mettre en nous, greffer sur notre cœur des yeux pour voir ce que l'homme, par ses pro­pres forces, ne pourra jamais voir, laisser Dieu nous élever à sa hauteur et cela ne peut être que dans le tremblement et l'émerveillement et l'éblouissement, cela ne peut être que dans une sorte de dépassement total de nous-mêmes. La foi, c'est précisément accep­ter qu'au-delà d'une certaine limite, nous devions ren­dre les armes et recevoir ce qui ne pourra jamais nous appartenir pleinement parce que cela ne peut que nous dépasser.

Alors voilà à quoi vous vous préparez. Vous vous préparez à entrer dans un monde absolument nouveau que vous commencez à comprendre, puisque vous avez fait du catéchisme, puisque vous avez été initiés aux mystères de la foi chrétienne, mais vous savez bien que ces mystères vous dépassent, vous savez bien que cela, ce n'est pas "deux et deux font quatre", ce n'est pas du même ordre. Ce dépassement dans lequel vous avez commencé d'entrer va vous être donné en plénitude et, vous allez être emportés au moment de votre baptême, dans quelque chose qui vous dépasse et que vous ne comprendrez jamais tout à fait et qui vous dépassera toujours et qui nous dépasse toujours. Frères et sœurs, et c'est cela qu'il faut que nous acceptions de mettre le centre de notre vie dans quelque chose qui vient de plus loin que nous et qui nous emmène plus loin que nous, qui nous emmène jusqu'au cœur de la lumière de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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