AU FIL DES HOMELIES

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SOMMES-NOUS DES AVEUGLES NOUS AUSSI ?

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année C (22 mars 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

Village de Silouane

 

"Sommes-nous des aveugles, nous aussi ?

" Chers catéchumènes, chers frères et sœurs, il faut bien avouer que cette page d'évangile ne nous plaît qu'à moitié. Notre sensibilité d'hommes modernes, fiers de nos prouesses techniques, de notre savoir-faire médical et chirurgical, est pour ainsi dire un peu choquée par un récit apparemment aussi sim­ple. Les guérisons miraculeuses, c'est souvent aujour­d'hui un thème un peu tabou, même dans les hauts lieux où elles se pratiquent, je pense à Lourdes, il faut pour les authentifier des dossiers de vingt centimètres d'épaisseur avec des consultations, des vérifications pour être sûr qu'on ne s'est pas trompé. A croire que les pharisiens de l'évangile sont des novices en ma­tière de dossiers administratifs par rapport à la com­mission des miracles à Lourdes.

Donc, ce côté un peu "m'as-tu vu", provoca­teur pour tout dire, du miracle n'est plus vraiment de notre goût. Et si on y réfléchit d'ailleurs, c'est assez révélateur. Nous considérons le problème un peu à la manière dont les Pharisiens disaient : "Nous, nous savons ce que Moïse a dit", et donc nous, nous savons ce que la Faculté de Médecine nous dit, et par consé­quent, si cela ne se passe pas exactement comme l'a prévu la Faculté, cela veut dire que Dieu se permet des choses qu'il ne devrait pas. Et donc, notre réti­cence vis-à-vis du miracle, c'est en fait la difficulté à accepter que Dieu soit chez soi dans la création et que, quand il voit un aveugle sur son chemin, il ait un coup de cœur et se dise : "Celui-là, je le guéris pour la gloire de mon Père !" Eh bien nous pensons que Jésus aurait pu faire comme tout le monde qu'il n'au­rait pas dû se distinguer, en faisant un miracle, bref, qu'il aurait dû trouver un moyen différent.

Cette première réaction n'est pas la pire, car elle concerne tous les miracles. Mais ce miracle-là précisément : ouvrir les yeux d'un aveugle pour l'ac­compagner ensuite de tout un enseignement pour sa­voir comment découvrir, connaître Jésus, alors là, cela peut nous paraître franchement exagéré. Nous-mêmes qui vivons dans un siècle où toutes les vérités reli­gieuses sont des choses purement intérieures et qui ne regardent personne d'autre que nous ! Nous qui vi­vons dans un siècle qui, du point de vue religieux, ne cesse de regarder vers l'Extrême-Orient dont on sait la séduction parce que, là-bas au moins, il ne se passe pas de miracles, on n'est pas mélangé avec le terre-à-terre de la souffrance et du corps, on n'a rien à voir avec la matière. Si Jésus s'était contenté simplement d'accorder une illumination intérieure à l'aveugle, ça aurait été tellement plus catéchuménal. On serait tout à fait à l'aise pour expliquer à nos catéchumènes que la foi est un pur regard intérieur, qu'il n'est pas besoin d'avoir des yeux, des yeux matériels pour voir Dieu. Mais que l'essentiel, se résume dans la célèbre phrase de Saint-Exupéry, avec cette légère saveur semi-gnostique qui affleure de temps à autre dans son œu­vre : "On ne voit bien qu'avec le cœur", d'un air de dire : le souci et la santé des aveugles c'est une préoc­cupation trop extérieure. Ici encore, nous sommes pris en flagrant délit de faire des raisonnements de nantis : nous jugeons les choses parce qu'on a nos deux yeux et qu'on ne s'émerveille même plus du tout devant le prodige qui consiste à voir le monde avec deux yeux ! Nous croyons pouvoir regarder les choses de haut, surtout notre rapport avec le monde extérieur et le monde matériel et nous nous offrons le luxe de penser que la religion consiste uniquement à "planer à dix mille mètres d'altitude", mais reconnaissons que tout cela n'est pas "vrai" de notre part. Dieu a vraiment voulu guérir les yeux d'un aveugle, avec tout le ré­alisme d'une guérison physique. Et puis pour tout vous dire, le plus difficile à accepter dans ce miracle, c'est la question que l'on ne peut manquer de se poser.

Si on lit le récit à la loupe, nous ne sommes pas vraiment édifiés : Jésus, en ouvrant les yeux de cet aveugle, l'a entraîné dans une succession d'embê­tements qui dépassent la mesure humaine. Avoir les yeux ouverts, après tout, ce n'est pas si mal et c'est assez sympathique, mais être obligé de passer son temps à aller de commission en commission, de pha­risiens en sadducéens et d'examen clinique en examen théologique, pour essayer de prouver que c'est bien vrai, avouez que ce n'est pas idéal comme processus de réinsertion ! Or, c'est pourtant la raison profonde pour laquelle Jésus a ouvert les yeux de l'aveugle : il lui a ouvert les yeux pour voir le Peuple de Dieu et ne nous hâtons pas de "spiritualiser" trop vite cette guéri­son, en disant par exemple : "C'est pour que l'aveugle voie Jésus en personne !" De fait, on y arrive à la fin du récit, mais au début, les yeux de l'aveugle s'ouvrent pour subir les interrogatoires de la part des pharisiens, des examens rigoureux de la part de l'administration officielle du Peuple de Dieu, la Curie Hiérosolymitaine ... À la limite, on le plaint et l'on se dit que s'il était resté aveugle, il serait peut-être mort "idiot", mais au moins, il aurait été dispensé de ces avanies de discussions absolument stériles et nulles.

Pourtant Jésus a voulu ce miracle, et avec cette dimension si paradoxale : c'est ce qui vous est dit plus spécialement à vous, catéchumènes. Car vous allez entrer, à la suite de l'aveugle de naissance, dans ce miracle qu'est votre baptême car le baptême d'une certaine manière est toujours un miracle. S'il fallait que vous donniez des explications rationnelles, so­ciologiques, psychologiques, pour justifier votre de­mande de baptême, vous ne seriez pas bien avancés pour autant et vous diriez peut-être tout simplement : "Ce désir est né en moi et j'ai envie de recevoir ce sacrement". Et si on insistait : "Comment ce désir s'est-il construit en vous ?", à la limite vous répon­driez : "Précisément je ne l'ai pas inventé moi-même : j'en ai rêvé, Jésus l'a fait". Or, voilà bien ce qui est extraordinaire : vous ne savez pas exactement, au fond de votre cœur, pourquoi vous demandez le bap­tême. Bien sûr, vous voulez vivre avec Dieu, vous voulez connaître Dieu, mais comment tout cela s'est-il éveillé en vous ? Et pourquoi cela vous est-il arrivé à vous et non pas à vos voisins ou à certains de vos amis que vous considérez peut-être un peu mieux que vous ? D'une certaine manière, vous devriez être sur­pris de vous retrouver ici ce matin, au milieu de notre assemblée ... La question d'ailleurs est la même à pro­pos de chacun et chacune de ceux qui constituent cette assemblée : pourquoi sommes-nous cette assem­blée ? Elle est faite de baptisés comme vous le serez bientôt, et aucun d'entre nous ne peut échapper à cette question, même si nous avons l'échappatoire de justi­fier notre présence ici ce matin en disant : "Ce sont nos parents qui nous ont fait baptiser". On imagine que ce motif explique tout, mais il n'explique rien, ne serait-ce que parce que cette raison devient moins fréquente, puisque, de plus en plus, il y a des parents qui ne font plus baptiser leurs enfants ...

Pourquoi sommes-nous baptisés ? Pourquoi faisons-nous partie de ce peuple ? Au fond, nous n'avons aucune raison que nous pourrions tirer de notre propre fond. Il faut donc lire le récit de l'aveu­gle-né de cette façon, comme si nous ne savions pas pourquoi il a été guéri ce qui d'ailleurs irrite les Phari­siens qui interrogent: "Mais pourquoi cet homme-là est-il guéri et pas un autre ? Et pourquoi un jour de sabbat ? Et pourquoi un homme qui avait été men­diant ? Cet homme n'avait aucune des qualifications à bénéficier d'un traitement particulier de la part de Dieu !" Et pourtant c'est sur lui que ça tombe, et c'est nous qui avons été baptisés ou qui allons l'être ! D'où la première chose qui me paraît essentielle : une atti­tude de profonde reconnaissance. Cette histoire de l'aveugle-né, c'est le fait de se trouver "nez à nez" avec l'imprévisible de Dieu. C'est la première chose.

Mais ensuite, quelle forme va prendre cette rencontre avec Dieu ? Là c'est plus dur à accepter, mais c'est la vérité, surtout pour vous, catéchumènes. En fait, par le baptême, Dieu va vous ouvrir les yeux : vous me direz peut-être que les vôtres sont grand ou­verts, mais Dieu va quand même vous ouvrir les yeux et sur quelle réalité ? Sur l'Église. Dieu va vous ouvrir les yeux sur le mystère de l'Église. Et ce n'est pas nécessairement quelque chose de facile parce que je ne veux pas vous brosser un portrait de la famille absolument exceptionnel : je ne vais pas vous dire que "dans l'Église tout baigne" ! Non, vous allez voir que, dans l'Église à commencer par vous-mêmes, puisque au moment où vous serez baptisés, vous en ferez plei­nement partie cela ne va pas nécessairement bien tous les jours. D'autant plus que dans l'Église aujourd'hui, nous sommes dans une Église qui, à certains mo­ments, serait tentée d'être plus contestataire vis-à-vis de l'œuvre de Jésus, que ne semblaient l'être les Phari­siens, car elle donne à certains moments l'impression de ne pas être dans une profonde et réelle et totale docilité vis-à-vis de la Parole de son Seigneur, et de sombrer en la personne de ses membres dans des at­titudes de refus et de murmure. L'Église, à certains moments, ne donne pas l'impression d'être exactement ce qu'elle devrait.

N'imaginez pas que le Peuple de Dieu sera toujours absolument parfait, mais sachez d'abord que le Christ va vous ouvrir les yeux pour essayer de le voir et de le reconnaître. Au fur et à mesure que vous cheminez vers le baptême, et surtout au moment où vous recevrez le baptême, ouvrez tout grand les yeux pour voir l'Église. C'est pour cela qu'on ne vous bap­tise pas en catimini, portes closes, dans l'intimité d'un cercle de quelques amis : on va vous baptiser en pu­blic, comme on vous accueille en public dans cette Église, parce qu'on veut que vous soyez introduits dans le mystère de l'Église au vu et su de toute l'Église, pour que vous la voyiez tous les jours de votre vie comme vous la voyez aujourd'hui. Le bap­tême, c'est d'abord apprendre à voir l'Église. Alors, même si, comme je vous le disais, elle n'est pas tou­jours merveilleuse, puisque de temps à autre on n'y vit pas dans une parfaite paix et entente, et que tous, nous portons à des degrés divers la responsabilité de ces désaccords, même si on parle parfois de l'Église à la troisième personne, comme pour nous y rendre étran­gers, en disant : "L'Église, il n'y a qu'à ...". Mais j'es­père que vous ne direz jamais cela ! Prenez dès maintenant l'habitude de dire : "L'Église, nous, il fau­drait nous convertir pour être le vrai visage de l'Église ..." Ce sera mieux, ce sera plus juste. En effet, vous avez décidé, en étant "adultes, majeurs et vacci­nés", ou en tout cas mini-adultes majeurs et vaccinés, d'entrer dans l'Eglise : alors ne la traitez pas comme une réalité étrangère à vous. Donc acceptez de voir l'Église.

Deuxième chose, aussi importante. Vous avez entendu l'interrogatoire des Pharisiens : "Est-ce bien toi l'ancien aveugle ? " - " Oui c'est bien moi". Deuxième fruit de la guérison dé l'aveugle-né, que vous devez retrouver aussi dans votre propre itiné­raire : après votre baptême, il faudra que vous puis­siez dire encore : "C'est bien moi !" Peut-être qu'à certains moments, vous imaginez que, quand on est baptisé, on devient un autre être. C'est vrai par cer­tains côtés, mais je puis vous assurer que le vieil homme en nous a la peau dure et que ce ne sera pas si facile de muer, de changer de peau. Très vite, vous n'aurez aucune illusion, quand on vous demandera : " Tu es toujours Anne, Marianne ou Matthieu ? " Vous répondrez sûrement : "Oui, c'est bien moi". Et d'ail­leurs, dans votre entourage, on se chargera de temps en temps de vous rappeler que vous n'êtes pas deve­nus des anges de vertu depuis par le seul geste de votre baptême.

Mais en même temps c'est extraordinaire : car si c'est toujours bien vous, cela signifie que la religion n'est pas un processus de mystification par lequel on change d'identité. La foi chrétienne, c'est l'Amour de Dieu qui nous fait devenir plus nous-mêmes que nous-mêmes. Et il est extraordinaire que l'aveugle-né a bien changé puisqu'il voit avec ses yeux, mais qu'il continue de dire toujours : "C'est bien moi", car il n'a pas changé d'identité profonde. En fait, l'aveuglement qui bouchait ses yeux, ce n'était pas lui et Dieu n'a fait que lever en lui ce qui n'était pas lui. Et c'est aussi ce que va faire en vous le baptême : il enlèvera de votre cœur ce qui n'est pas vraiment vous. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on fait sur vous des exorcismes, au moment où l'on prie pour vous au début de l'Eu­charistie, quand vous êtes tous complètement prostrés devant l'autel : c'est parce qu'il faut que vous deveniez vous-mêmes en vous dépouillant de choses qui ne sont pas vraiment vous. C'est un conseil que je vous donne : essayez toujours, dans la grâce de votre bap­tême, de rester vous-mêmes ! Ne vous fabriquez pas de personnage chrétien ! Il y en a assez de ces faux semblants de chrétiens, il y en a assez de cette reli­gion qui sert à cultiver un look spirituel : un tel arti­fice n'a ni queue ni tête, c'est un pur mensonge, peut-être le pire mensonge. Vous, soyez vrais, dites tou­jours : "c'est bien moi", c'est la seule chose que Jésus vous demande : que vous restiez vraiment vous-mê­mes dans la lumière de la gloire de Dieu.

Mais il reste une dernière chose. Le plus sou­vent, vous ne pourrez dire : "c'est bien moi" que dans un petit coin de rue où Jésus viendra vous rencontrer en vous demandant : "Crois-tu au Fils de l'Homme ?" Vous ne serez pleinement vous-mêmes que par ce moment de la foi. Quand vous recevez la grâce du baptême, vous recevez la grâce de vous voir vous-mêmes, de voir l'Église et de voir le Christ, mais non plus simplement à travers vos yeux de chair, mais à travers des yeux de chair ressuscités, non plus sim­plement à travers des oreilles de chair, mais ces mê­mes oreilles de chair transformées par la Parole de Dieu, non plus simplement avec vos mains, vos mains de chair, mais vos mains refaçonnées, remodelées par la tendresse de Dieu.

Vous comprenez pourquoi Jésus a fait le mi­racle en enduisant les yeux de l'aveugle avec de la boue, il a refait le même geste qu'il avait fait au pre­mier jour de la Création, quand il avait pris de la boue pour façonner l'humanité et lui donner la vie. Ici en­core, il prend de la boue, il vous la met sur les yeux et cela fait de vous des "voyants", des baptisés vivants, de ceux qui vont à la fontaine de Siloé et qui, les yeux illuminés par le regard du Christ, les oreilles ouvertes par la Parole de Dieu, le cœur ouvert par l'Esprit de Dieu, est capable désormais de voir l'Église dans sa vérité et de répondre aussi astucieusement, aussi pro­fondément à toutes les difficultés et à tous les pro­blèmes de la vie que ne l'a fait l'ancien aveugle quand il passa entre les gouttes de cet orage de rage, de ce déluge de colère, qui se déchaîna sur lui de la part des autorités officielles de Jérusalem.

Alors continuez votre chemin, restez vous-mêmes, laissez-vous envahir par la grâce de Dieu et ouvrez tout grand vos yeux sur l'Église, et un jour vous verrez le Royaume de Dieu et Dieu face à face !

 

 

AMEN

 
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