AU FIL DES HOMELIES

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BAPTÊME ET CRÉATION

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année A (14 mars 1999)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

 

Chers catéchumènes, J'imagine que, lorsqu'on va recevoir le baptême, on a l'impression que devrait s'appliquer ce proverbe français que vous connaissez bien: "tout nouveau, tout beau". Au fond, ce que vous attendez au moment de votre bap­tême, c'est que votre vie retrouve un souffle nouveau, même pour Raphaël qui pourtant a encore pas mal d'année devant lui : pour toi aussi, Raphaël, le fait de te dire que tu vas être baptisé, te fait penser qu'il s'agit d'une nouvelle étape, d'une nouvelle aventure dans ta vie, et je pense aussi que pour les autres catéchumè­nes plus âgés que toi, accepter d'être baptisés et de s'engager dans un chemin nouveau et encore inconnu, vous suggère l'idée que "ça va changer". Or mieux vaut tout de suite vous en avertir, vous allez vous retrouver avec vous-mêmes comme d'habitude. Et ce sera peut-être le plus dur, car jusqu'ici, vous vous étiez dit : "Ma vie n'était pas parfaite jusqu'à mainte­nant, je n'étais pas toujours exactement à la hauteur de l'idéal que je m'étais fixé, mais bientôt avec la grâce de Dieu, je vais mettre un tigre dans mon moteur spi­rituel, et l'on verra ce qu'on verra !". En réalité vous vous retrouverez exactement comme vous êtes au­jourd'hui. Donc pas trop d'illusions, pas trop de rêves, car ici comme ailleurs, "plus ça change plus c'est la même chose" ! Alors, vous allez dire, "ça valait bien la peine de faire tout cet effort : des heures supplé­mentaires de catéchèse, la participation à de longues célébrations à Saint Jean de Malte, et tout cela, pour se retrouver "Gros-Jean comme devant" ?

Pour mieux comprendre votre démarche, re­venons donc au récit de la guérison de l'aveugle-né? Jésus le rencontre et immédiatement les disciples ont une question saugrenue : "S'il est malade, s'il est aveugle de naissance, qui est responsable ?" Et Jésus explique qu'il n'y a pas de responsable, puisqu'il s'agit d'une situation dans laquelle il va manifester le mys­tère de sa propre identité. On pourrait s'attendre à un miracle éclatant, une guérison sur-le-champ, avec une parole du genre : "Jusqu'ici, tu ne voyais rien et maintenant, vois !" Ce n'est pas le cas : Jésus voit l'aveugle, il fait de la boue en prenant de la poussière de la terre, il la lui met sur les yeux ! Curieuse ma­nière de guérir : Jésus "en rajoute", car l'homme était déjà aveugle et, si vous vous trouviez dans son cas, vous n'aimeriez pas trop ce genre de traitement, qui consiste à boucher davantage des yeux qui ne voient pas. Jésus précise : "Va te laver à la fontaine !"

Autrement dit, quel est le processus de guéri­son de l'aveugle ? Quelle transformation en résulte-t-il ? Jésus dit à l'aveugle : "Tu es un homme, je te ren­voie à la terre, je te renvoie à l'eau, je te renvoie à tes racines, je te renvoie au moyen et à l'acte par lesquels tu as été façonné et créé : façonné du limon de la terre comme aux premiers jours de la Création, dans le paradis avec ses quatre fleuves d'eau vive !"

Pour nous tous ici, frères et sœurs, c'est la même chose. Quand nous avons été baptisés, nous n'avons pas été arrachés de ce monde, nous n'avons pas été transposés dans un autre monde, dans un paradis artificiel, nous ne sommes pas tombés comme Alice dans le "pays des merveilles". Par le baptême, Dieu nous a renvoyés à notre être créé, à notre terre, à notre eau, à ce constitutif de chair et de sang qui nous construit, qui nous compose et qui nous bâtit. Autre­ment dit, quand Dieu ouvre les yeux de l'aveugle, ce n'est pas pour le faire fuir hors du monde, c'est pour y vivre et y connaître le salut de Dieu. Jésus renvoie l'aveugle à son humanité. Chose étonnante, peut-être mais c'est exactement la même chose qu'on va vous dire dans la nuit de Pâques : "Je te baptise au nom du Père et du Fils et du saint Esprit" pour renvoyer cha­cun de vous à ces grandes dimensions de votre être d'hommes, de votre esprit, de votre cœur et de votre chair qui font de vous ce que vous êtes.

Mais ce n'est pas tout, quand Jésus renvoie l'aveugle à son humanité, il l'y renvoie autrement, pour qu'il le voie autrement. Et pour cause ! L'aveugle n'y voyait rien, et maintenant il y voit. Autrement dit, quand Dieu guérit l'aveugle-né, il ne le fait pas échapper aux "conditions normales de température et de pression", il ne le met pas sous une bulle plastique aseptique pour qu'il vive en milieu stérile et non contaminé par les microbes. C'est même le contraire qui se produit : le pauvre aveugle va être obligé de comparaître cinq ou six fois devant les différentes autorités pour se débrouiller face à leurs questions et pour témoigner : "Effectivement j'ai été guéri par quelqu'un qui m'a mis de la boue sur les yeux". Au­trement dit, le retour au réel de l'aveugle n'est pas un retour dans le cocooning d'une humanité recomposé par Dieu pour que "tout baigne", même si c'est à la fontaine, mais la recréation baptismale de l'homme par Dieu, c'est d'abord le fait de lui dire : "Maintenant te voilà devenu toi-même". C'est d'ailleurs, vous l'avez remarqué, la première chose que dit l'homme lors­qu'on l'interroge. Il est guéri et immédiatement le miracle est commenté dans ce petit Landernau qu'est Jérusalem : "Est-ce bien lui ? N'est-ce pas lui ?" Et l'aveugle affirme simplement : "c'est moi ".

Premier aveu, décisif, après le baptême : "C'est bien moi, je vois ce monde que je ne voyais pas, je me vois alors que je ne me voyais pas, je vous vois alors que je ne vous voyais pas. Tout a changé pour moi, mais je suis le même, c'est bien moi !" Voilà un des paradoxes étonnants du baptême : tout va changer pour vous, mais vous resterez vous-mê­mes. A certains moments, vous aurez des mouve­ments d'impatience, de temps en temps, vous éprou­vez une certaine lassitude de vous-mêmes, en vous disant que vous auriez mieux aimé que "ça" change davantage dans votre vie. Mais ce n'est pas vous qui changez, vous êtes ce que vous êtes, tels que Dieu vous a créés, avec tous les dons que Dieu vous a donné. Mais il vous est donné de voir les choses au­trement : vous restez le même, mais vous portez un regard différent. Ce qui est dramatique dans l'histoire de l'aveugle-né, c'est qu'il est le seul à changer de regard, les autres continuent à regarder l'aveugle comme s'il était aveugle. Les pharisiens et même les parents qui disent : "Oui, il y voit maintenant, mais on ne veut pas le savoir, c'est trop dangereux !" Chaque fois qu'on fait revenir l'aveugle pour un nouvel inter­rogatoire, on lui demande si la guérison n'est pas une illusion ou un mensonge. Or, il répond imperturba­blement : "Si, c'est bien moi. Oui, maintenant, je vois". Il est le seul à avoir changé, il est le seul à voir et à voir autrement. Et pour vous aussi, voilà le mys­tère dans lequel vous êtes appelés à entrer par votre baptême.

Je voudrais préciser qu'il y a deux choses dans ce nouveau "voir" de l'aveugle-né. La première chose, est exprimée dans l'évangile par le mot "ou­vrir" qui revient sept fois dans ce texte, quand un mot revient très souvent chez saint Jean, cela veut sûre­ment dire quelque chose. Pour Jésus, la guérison de l'aveugle-né, c'est l'ouverture. Et pour vous, votre baptême, c'est l'ouverture. Je sais bien que le mot ouverture aujourd'hui a été galvaudé, qu'il veut dire n'importe quoi. À certains moments, des gens vous diront que vous n'êtes pas assez ouverts, ce qui, dans leur bouche, veut dire simplement que vous avez des convictions que vous cherchez à les défendre, et donc que vous n'acceptez pas de penser n'importe quoi, comme "tout le monde". L'ouverture dans ce sens-là, c'est vouloir abattre les murs de sa maison pour accueillir plus de personnes sous le toit : en réalité, cela ne sert pas à grand-chose et risque même de tuer beaucoup de monde. Or Jésus veut l'ouverture de votre être, de vos yeux, de votre cœur, mais dans un sent tout différent : il s'agit de l'ouverture à la totalité de la réalité, à la totalité du mystère.

Première ouverture : "c'est bien moi". Le baptême vous rendra lucides sur vous-mêmes, et cela entraînera pour vous que vous vous découvrirez plus pécheurs que vous ne pensiez. Mais peu importe, ce qu'il faut, c'est que votre regard s'ouvre sur vous-même. Le baptême n'est pas une "excursion en dehors de soi-même" pour essayer de se reconstituer ailleurs, c'est, comme on l'a vu la redécouvrir de son être créé dans sa vérité.

Deuxième ouverture : découvrir le monde, avec ses contradictions, ses difficultés, les problèmes et tous les ennuis qu'on peut y rencontrer, mais vivre et accepter tout cette situation. Jamais l'aveugle-né ne dit à l'entourage qui le questionne :"Vous m'embêtez avec vos questions, je ne veux plus raconter ce que j'ai fait". Pourtant on le lui demande six fois. Vous aussi, acceptez que le monde autour de vous soit ce qu'il est, même s'il ne répond pas toujours aux princi­pes qui sont ceux de votre foi ou de votre vie chré­tienne. Acceptez ce monde tel qu'il est : il a été créé et voulu par Dieu. Évidemment, c'est un monde pécheur, un monde en dessous des exigences que vous pourriez être tentés de lui imposer, mais de toute façon vous n'en aurez pas d'autre, et Dieu ne vous donnera pas d'autre monde, du moins ici-bas, et donc, pour l'ins­tant, vivez là où vous êtes.

Troisième ouverture, la plus importante, la plus essentielle : l'ouverture au mystère de Dieu. "Crois-tu au Fils de l'Homme ? Oui, je crois". Ça c'est le pas décisif. Quand votre cœur s'ouvre au mystère de votre propre existence et de celle du monde et des autres, il faut aussi, et c'est essentielle­ment pour cette raison qu'on vous baptise, que vous soyez ouverts au mystère de Dieu. Aujourd'hui on va vous donner les premiers mots de la foi : "Je crois en Dieu, le Père, le Fils et l'Esprit Saint". Ouverture dans son vrai sens, non pas à la dernière idée ou au dernier slogan médiatique de ce printemps, mais ou­verture dans le sens d'accueillir le réel et le monde. Il n'y a pas d'autre conversion que celle-là et toute conversion qui consisterait à refuser le réel, le moi, le monde est un dangereux chemin d'illusion et qui ne mène à rien. Mais toute conversion qui se développe, qui se déploie dans la reconnaissance et l'accueil de soi-même, tel qu'il a été créé par Dieu et dans l'émer­veillement devant la présence de Dieu qui se révèle, est une vraie conversion. Cette conversion est déjà commencée en vous, le baptême lui donnera sa consistance propre et définitive et cette conversion durera toute votre vie.

Après l'ouverture, je voudrais ajouter un deuxième terme : la lumière, et c'est le plus difficile. On ne sait pas pourquoi cet aveugle-là précisément a été guéri : ça lui est arrivé comme ça. La seule chose que l'on pressente ? c'est qu'il devait déjà éprouver dans son cœur, un appel à accueillir la rencontre de Jésus : quand on est aveugle et qu'on vit dans une situation de totale dépendance par la mendicité, si quelqu'un s'approche de vous pour vous mettre de la boue sur les yeux, on doit plutôt avoir l'impression qu'il se moque de vous. Or cet homme accepte le geste que Jésus fait pour lui. Il accepte aussi que le Christ lui dise : "va te laver à Siloé". Cela fait une distance d'au moins huit cents mètres. Pour un aveu­gle, ce n'est pas rien, surtout si le trajet ne lui était pas familier : essayez vous-mêmes d'aller à l'autre bout du cours Mirabeau, avec un bandeau sur les yeux, vous verrez ce que représente cette injonction de Jésus. Il a donc accepté le processus de guérison, mais ensuite il a le désir de voir. Autrement dit cet homme vivait au niveau du désir, du besoin, puisqu'il ne voyait pas, mais lorsqu'il voit, cela ne tue pas en lui le désir de voir davantage. Les souffrances ou les blessures que nous portons dans notre vie avivent en nous le désir. Si nous sommes ici ce matin, c'est parce que, d'une manière ou d'une autre, il y a eu un désir qui s'est formé petit à petit en nous et nous a amenés à nous dire : "il faut que je rencontre Dieu".

Ce désir en vous continuera, je l'espère et je le souhaite. Puisse le désir de Dieu qui s'est éveillé en vous ne jamais cesser ! Cependant ce désir mainte­nant, il faut qu'il soit clair, il faut qu'il soit lumière. Or la lumière, c'est la condition pour voir, et "voir" veut dire qu'on peut discerner, qu'on peut juger. Désormais vous ne pourrez plus vivre, si je puis dire, comme un bateau qui serait poussé, bousculé par les vents, d'un côté, de l'autre de votre désir. Il faut que ce que vous voulez soit éclairé par l'intelligence de votre cœur et de votre foi. Le dépôt de la foi, la transmission de la foi que nous allons faire, ce n'est pas simplement un petit résumé d'idées religieuses en marge desquelles vous pourriez cultiver vos inspirations personnelles. La lumière de la foi, c'est quelque chose qui vous est donné pour que vous y voyiez. Et nous sommes dans un monde aujourd'hui où c'est peut-être plus difficile que jamais de vivre dans la foi de son baptême, car tous ceux qui sont ici peuvent en témoigner, si la vie baptismale, si la vie chrétienne consistaient simple­ment à se laisser bousculer au gré des vents dans tou­tes les directions, au bout de peu de temps on ne serait plus chrétien. Il faut que le désir soit illuminé, éclairé par la vérité même de la foi. Autrement dit, nous ne pouvons pas nous contenter de vivre sur l'acquis de notre bonne volonté et de nos bonnes intentions, nous savons que le chemin de l'enfer en est pavé ! mais nous sommes invités, nous sommes tenus par Dieu à vivre selon la vérité et la lucidité que la foi nous donne sur nous-mêmes, sur le monde et sur lui.

Ce mystère de la vérité est peut-être la chose la plus difficile à admettre aujourd'hui. Quand on parle de vérité, on nous renvoie toujours à l'Inquisi­tion et autres épisodes qui n'ont pas grand-chose à voir avec ce que je dis ici. La vérité, c'est l'humble reconnaissance que ce qui est, est vraiment, que ce qui est faux ou relève du mensonge n'existe pas. À travers le baptême, comme l'aveugle-né, il vous est demandé de témoigner de la vérité : "c'est bien Lui qui m'a ouvert les yeux", l'aveugle aurait pu se contenter de dire : "maintenant ça y est, je vois, ne me posez pas plus de questions, je suis content d'y voir".

Ne soyez pas simplement les disciples de vo­tre désir, ne soyez pas simplement les disciples de votre inspiration passagère, soyez les disciples du Christ, de la Vérité même de Dieu telle qu'elle vous est donnée à travers l'Église, par le Christ, dans le mystère de votre baptême.

 

 

AMEN

 

 

 
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