AU FIL DES HOMELIES

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RÉSISTER AUX EMPRUNTS !

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année A (10 mars 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Frères et sœurs, l'heure est grave : nous vivons tous d'emprunts ! Je ne parle pas des emprunts pour acheter la machine à laver, je ne parle pas non plus des emprunts d'Etat, la politique économique de l'Etat français ou de l'Union Européenne. Je parle d'un emprunt beaucoup plus subtil et dangereux : c'est l'utilisation de mots en vue d'exprimer nos propres expériences. Comment réussir à dire de la manière la plus juste ce que nous expérimentons dans notre vie, notre cœur, de l'expérience de Salut peut-être qui a été la nôtre, ou au contraire de cette expérience de déré­liction. Comment pouvons-nous nous exprimer ? Quels mots utiliser ? Devons-nous emprunter les mots que d'autres ont utilisé avant nous ? Devons-nous essayer de balbutier en nous demandant si nous serons compris par les autres ?

Je crois que c'est cette grande traversée qu'a vécu l'aveugle-né et qu'il nous donne de partager avec lui. Partir d'un "mal-dit", de ce qu'il a vécu dans son expérience de Salut, pour arriver à un "bien-dire", passant au milieu par un interdit. Il nous arrive d'être bloqué, ne sachant pas toujours comment nous expri­mer, alors, nous nous taisons, nous gardons tout au fond de notre cœur, nous ne disons rien, de peur d'être ridiculisé comme l'aveugle-né, d'être rejeté par les parents, ou par les autres qui, bien sûr, savent toujours mieux que nous, ce que nous avons à croire ou à dire. Soit nous ne pouvons rien dire et nous nous taisons, soit nous ne savons pas comment le dire, et alors nous empruntons des idées, des concepts, et nous rentrons dans le moule. Nous quittons un maître, lui il était esclave des ténèbres, il ne voyait rien, et il a failli passer d'un maître à un autre maître, le maître du "on-dit", le maître du "politiquement correct", le maître, les pharisiens, le discours habituel dans lequel après cette guérison, il devait s'avouer vaincu en disant : oui, vous avez raison, cet homme est certainement pécheur, puisque vous vous savez, et que moi, je ne sais pas !

Je sais qu'à l'aumônerie des lycéens, il nous arrive souvent de devoir apprendre à trouver les mots vrais sur de grands débats de société. C'est parfois plus commode, les grands débats de société que de mettre des mots justes sur nos propres expériences. Ceci dit, lors de l'assemblée paroissiale, il y a quel­ques jours, nous avons fait l'expérience de la possibi­lité de dire avec des mots justes, des expériences per­sonnelles. Cette élaboration est assez proche de ce que j'aurais envie d'appeler le processus de décanta­tion, ou de vinification.

Cet aveugle-né, qui est-il ? Un homme seul, qui ne voit pas, qui ne peut jamais entrer dans le Temple puisqu'il est aveugle et donc impur, il ne peut pénétrer dans le lieu saint, il en est exclus. Il attend, il ne demande rien, c'est Jésus qui le guérit. Un homme seul, qui doit recevoir sa nourriture des autres, qui est hébergé par sa famille. La guérison change-t-elle quelque chose ? Non. Il est toujours seul, il est même encore plus seul après. Il est seul parce qu'il a fait le choix de refuser, de dire simplement "amen" aux pha­risiens, ou aux voisins, en fait à ce qu'on aurait voulu qu'il dise. Il est seul, Celui qui l'a guéri a disparu de la scène, Jésus n'est plus là. On passe son temps à parler de Lui, mais il est toujours absent. Tout commence par un balbutiement, comme nous, dans notre vie. Deux questions : qui, et comment ? Alors comme sa mémoire est très fraîche, il sait exactement et il dit : "L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, il m'a frotté les yeux, et il m'a dit : va te laver. J'y suis donc allé, je me suis lavé, et j'ai vu". Il reprend tout sim­plement le processus de sa guérison de manière li­néaire. Vient ensuite le processus de décantation du langage, face aux autres, d'abord les voisins, les pha­risiens, la famille. Et à mesure, la même expérience s'exprime différemment, des détails sont éliminés : "il m'a mis de la boue", il n'est plus question de Jésus, il ne dit plus comment la boue a été faite. "Je me suis lavé et maintenant je vois", il ne dit plus que Jésus lui a frotté les yeux et d'aller se laver. Cependant, on est toujours dans le domaine du "mal-dit". Il ne peut pas encore mettre ses propres mots sur son expérience de vie, il est encore harcelé, attaqué, pressé comme ce raisin au pressoir. On lui dit : nous on sait mieux que toi comment cela s'est passé, et lui, il résiste. Peut-être que nous aurions à résister un peu plus souvent face à ce que les autres voudraient nous entendre dire. J'aime bien ce côté résistant de cet homme qui ne s'avoue pas vaincu, et pour lui, le miracle n'est pas uniquement de recouvrer la vue mais d'être libre de dire ce qu'il veut. Et la décantation se poursuit et s'approfondit devant les pharisiens, après l'épisode des parents qui ne pren­nent pas position : "oh, il a l'âge, demandez- lui"... Et alors, il dit un mot : "C'est un prophète". Le voilà qui s'extrait de son expérience. Et il continue en résumant l'événement: "J'étais aveugle, et maintenant je vois". Quelle magnifique synthèse ! Nous en arrivons au pur jus de la grappe ...

Et ce dialogue avec les pharisiens prend une nouvelle tournure, l'ancien aveugle dit : "Est-ce que vous voudriez vous aussi, devenir de ses disciples ?" Il ne dit pas encore qu'il est disciple, quelque chose qu'il n'a pas encore bien intégré, qui est encore loin. Et les pharisiens répondent à sa place en disant "C'est toi qui es son disciple !" Les choses cheminent, l'homme qui était absent revient dans la question : "Mais qui t'a fait cela ?" Or, Jésus n'arrive pas à un moment donné auprès des pharisiens, en disant : "Mais laissez-le donc, c'est moi qui l'ai guéri".

Et enfin, ce dialogue à la fin entre Jésus et l'homme guéri. Ce qui m'a surpris aussi dans cet épi­sode, c'est comment ses yeux sont guéris, comment il voit, et ce qui s'ouvre le plus dans cette histoire, ce n'est pas la vue, mais c'est la parole, il n'arrête pas de parler. Il ne dit pas tellement ce qu'il voit du monde (un peu au début), mais c'est plutôt ce qu'il découvre dans son cœur, cette illumination intérieure à travers son expérience. C'est Jésus qui va rassembler tout cela, en grande liberté, sans jamais lui dire : "C'est Moi et tu dois dire que c'est Moi", non, mais dans une grande liberté Il pose la question : "Crois-tu au Fils de l'Homme ?" Il ne dit pas : "Crois-tu en Moi ?" Et l'homme guéri répond : "Et qui est-Il Seigneur pour que je croie en Lui ? " Jésus relie alors la vue et la parole : "Tu le vois et c'est Lui qui te parle". Et la réponse : "Je crois Seigneur !" Mais vous imaginez qu'entre cette parole "Je crois Seigneur", et tout ce qui s'est passé auparavant, ce "Je crois Seigneur" n'est pas un simple mot dit comme cela parce que le voisin le dit, ce n'est pas un emprunt, ce n'est pas une adhé­sion intellectuelle pure. Dans le "Je crois Seigneur" de cet homme, il y a tout ce parcours, tout ce chemi­nement, tout ce processus de vinification où les cho­ses s'éclaircissent au fur et à mesure, prennent de l'épaisseur et en même temps de la transparence, pour arriver à cette déclaration ultime : "Je crois, Sei­gneur".

Ce processus s'est fait hors du Temple. Aveu­gle, il en était expulsé depuis sa naissance, guéri, nous pourrions qu'il peut enfin rentrer dans le Temple, mais il en est exclus. Quel est donc ce lieu qui lui a permis de faire tout ce travail de décantation de la parole et de la mémoire ? Ce travail s'est effectué au cours du sabbat. En effet, le sabbat est un moment privilégié où Dieu nous demande de travailler, pas d'aller vendre des chaînes Hi-Fi à Plan de Campagne, non, mais de travailler la mémoire. Le sabbat est un moment saint duquel nous ne pouvons pas être expulsé. Quand il ne nous reste rien, plus de terre, plus d'église, plus de lieu saint, quand même la Parole nous est refusée par les autres, ce qui nous reste, c'est ce "temps" qui nous est donné au cours duquel nous pouvons laisser se décanter ce que nous avons vécu. Je ne veux pas vous laisser croire que les frères se sont donnés le mot pour vous fustiger chaque dimanche au sujet d'un sacre­ment, l'un après l'autre. Mais ce que je trouve dom­mage c'est la question du repos dominical et de l'Eu­charistie dominicale. Car la Messe dominicale, ce dimanche, ce jour de repos, devrait être utilisé à cette fin de travail de mémoire par nous, en faisant peut-être une sorte de résistance face à cette société qui nous lance beaucoup de discours et nous empêche de nous arrêter pour prendre le temps et travailler, voir d'où l'on vient, et laisser se décanter les choses. Cela ne peut se faire durant les occupations professionnel­les, mais cela ne peut se réaliser qu'en prenant un temps gratuit, celui de la Messe par exemple où Dieu nous offre sa Parole, dimanche après dimanche, nous permettant de nous transformer, de passer d'un "mal-dit" à un "bien-dit", de ne pas nous laisser tomber dans l'interdit des autres, de ceux qui vont nous dire que de toutes manières cela ne sert à rien.

Frères et sœurs, dans tout ce cheminement qu'il nous est donné de vivre, plus particulièrement avec les catéchumènes, dans ce cheminement, je prie afin que nous sachions nous aussi être capables de dire non, d'apprendre à intégrer nos propres mots. Laisser décanter les choses, c'est refuser d'emprunter, c'est devenir "nous" en vérité, des hommes et des femmes libres et non pas des "clones". Soutenons dans notre prière tous les catéchumènes, tous ceux et toutes celles qui se préparent par cette démarche du baptême, de dire d'une certaine manière qu'eux aussi, au cours de ce cheminement, ils demandent et ils cherchent cette décantation, ils cherchent cette jour­née que nous vivrons pour l'éternité.

 

 

AMEN

 

 
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