AU FIL DES HOMELIES

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UN REGARD QUI LIBÈRE

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année B (30 mars 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Je ne sais pas si vous connaissez comme moi le commissaire Bougret du dessinateur Gotlib, avec son adjoint inséparable, l'inspecteur Charolles, dans "Rubrique-à-brac". La scène est toujours identique et répétée à l'infini, il y a un crime, le commissaire trouve deux ou trois indices, le lendemain, on convoque les suspects et il trouve toujours le coupable même si la manière dont il a découvert qui était le coupable n'est jamais la bonne manière.

La vie chrétienne a elle aussi quelque chose de l'enquête policière, dans le sens où le chrétien cherche dans le monde dans le visage des autres, dans sa vie, des traces, des indices qui lui permettront de remonter jusqu'à celui qui est à l'origine de tout : Dieu.

Le regard de l'homme est ce regard qui se plaît un petit peu comme les saumons à la bonne épo­que, de remonter et d'espérer un jour arriver à la source et de se dire ça y est enfin, je l'ai vu, j'ai com­pris, c'était ça, comme la joie du commissaire et de l'inspecteur quand enfin ils ont trouvé le criminel prêts à repartir pour de nouvelles aventures.

Et nous passons nous aussi d'indices en indi­ces, de lieux où nous avons l'impression que Dieu se dit et quand nous avons épuisé peut-être la présence de Dieu dans ce visage, dans cet événement, événe­ment heureux ou malheureux, et bien, tel un chien de chasse à l'affût, nous repartons en espérant encore trouver ailleurs cette présence de Dieu.

Le problème de cette méthode inquisitoriale (qui cherche la causalité), c'est qu'elle a tendance à provoquer l'enfermement et la paralysie en posant le sceau du déterminisme sur tout événement. Il suffit de voir ce qui est raconté dans cet évangile, et des questions qui y sont posées : "qui a péché ? nous savons que …  comment ? Et cette attitude se retrouve dans les sciences humaines avec l'histoire qui cherche elle aussi des causes aux événements ainsi que la science génétique qui espère maîtriser la vie en la contrôlant dès son origine.

Bref, la recherche de la cause fixe l'autre dans un destin, comme cet aveugle à qui on a fixé sa place : tu es un aveugle, tu n'entreras jamais dans le temple et ta place est de mendier à cet endroit et pas ailleurs. Paradoxalement, nous découvrons que savoir l'origine et les causes ne nous libère pas de notre destin, et même que cela peut encore plus nous oppresser et nous amener au défaitisme.

Ca c'est le regard de l'homme. Le regard de Dieu est beaucoup plus fuyant et beaucoup plus diffi­cile à saisir. D'abord, Dieu est celui qui ne veut pas nécessairement être saisi par le regard de l'homme, et Dieu n'est pas aussi celui qui nécessairement regarde l'homme peut-être que nous voudrions qu'il regarde. Je ne sais pas si vous avez vu le texte mais Jésus passe devant cet aveugle, Jésus il aurait eu zéro en pastorale, il passe devant cet aveugle, il ne le guérit pas, il faut que ce soient les disciples qui lui disent : mais regarde cet homme, qu'a-t-il fait pour être comme ça, pour que Jésus le guérisse. Comme si en fait Dieu voulait justement échapper à cette enquête de l'homme et comme s'il comprenait justement le danger de cette enquête qui fixe, qui nous fixer les uns les autres, mais aussi enquêter qui peut nous amener à fixer Dieu dans un rôle qu'Il ne veut pas nécessairement jouer pour moi.

Le regard de Dieu, je crois que tout est dit dans ce petit passage quand Jésus dit, mais il est là pour manifester les œuvres de Dieu. C'est que le regard de Dieu ne fixe pas, ne recherche pas l'origine, le regard de Dieu n'est pas une parole libératrice bien au contraire, mais le regard de Dieu est un regard qui recrée, c'est un regard créateur. Jésus ne se perd pas en conjonctures pour faire un cours sur l'origine théologique du péché originel, etc etc … et des relations entre la maladie, la souffrance, le péché, le mal. Jésus fait un geste tout simple, mettre de la boue, qui entre nous soit dit d'ailleurs, va empêcher dans un premier temps celui qui est guéri de savoir qui l'a guéri, car quand cet aveugle ouvre les yeux, il n'ouvre pas les yeux sur son sauveur, il a entendu une voix qui lui a dit d'aller, il s'est lui-même enlevé cette boue et il a vu, mais il ne sait pas exactement qui l'a guéri, il sait que c'est un certain Jésus, mais il ne l'a pas vu.

Et ce regard qui libère, ce regard qui recrée je crois que c'est un regard qui correspond peut-être à certaines expériences que nous avons vécu nous-même, qui n'est pas enfin de pouvoir dire toujours des mots sur notre origine parce que quelquefois ça nous enferme, mais d'avoir la surprise de poser des actes, je pense qu'on n'aurait jamais pu les faire. Nous sommes quelquefois pris sous une sorte de fardeau, comme cet aveugle, et nous découvrons un beau jour que nous sommes capables de faire face, face à tous ceux qui nous avaient mis à notre place et de découvrir que nous sommes beaucoup plus grands, nous pouvons bouger, nous pouvons avoir notre propre liberté, que c'est ça qui nous fonde comme homme. Dieu n'est pas celui qui part de l'origine, Dieu est celui qui donne origine dans ce geste justement où il mêle l'eau et la terre. Dieu est celui qui en nous libérant nous permet justement d'accéder ce à quoi nous sommes appelés de toute éternité : découvrir que nous ne subissons pas un destin mais qu'il nous donne par la grâce, la capacité, la possibilité comme cet aveugle un jour de se lever, de prendre la parole et de résister face à ce discours des autres, face à ce discours des pharisiens.

Alors frères et sœurs, je crois que ce que nous invite à vivre le Christ, je crois aussi que c'est pour moi le sens du carême, c'est peut-être de cesser de vouloir regarder, de chercher Dieu en-dehors de nous, mais ce à quoi nous invite le Christ c'est au contraire découvrir qu'il nous donne la capacité de regarder les autres avec ce regard de Dieu. La vie chrétienne, le sens du carême dans sa profondeur, je pense, c'est être capable de regarder les autres avec ce même regard, avec le regard du Christ, ce regard qu'Il a porté sur l'aveugle. Il nous est donné nous aussi la possibilité de participer à cette œuvre de recréation, cette œuvre de Dieu qui fait des merveilles, de pouvoir regarder l'autre non pas pour l'enfermer dans son origine, dans son destin, mais de lui montrer qu'il est capable de se libérer, qu'il est capable de devenir un homme.

 

 

AMEN

 

 
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