AU FIL DES HOMELIES

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DIEU QUI BLESSE, DIEU QUI GUÉRIT

Gn 32, 23-32

(17 mars 1985???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Musée de Verdun : Le combat de Jacob 

C

'est Toi, Seigneur, qui éclaires ma lampe ! O mon Dieu, illumine mes ténèbres !"

Deux nuits : une très lointaine, dans l'ancienneté des temps, cette nuit où Jacob a lutté avec Dieu. Une autre, plus proche de nous, la nuit de cet aveugle enfermé dans les ténèbres depuis sa naissance. Deux nuits qui sont, l'une et l'autre, la même nuit, la nuit du cœur de l'homme tant que Dieu ne s'est pas révélé à lui. Et Dieu fait irruption au cœur de cette nuit. Dieu appelle l'aveugle qui n'avait rien demande, qui ne savait même pas que le Christ était là. Dieu vient attaquer Jacob. Dans la nuit, Dieu est celui qui blesse l'homme, qui blesse Jacob à la hanche. Dieu est Celui qui guérit l'homme, qui guérit l'aveugle qui n'avait pas d'yeux.

       Dieu qui blesse, Dieu qui guérit, c'est le même mystère. C'est le mystère de l'avènement de Dieu à l'intérieur de la nuit de l'homme, à l'intérieur du cœur de l'homme qui est ténèbres tant que la lumière de Dieu ne s'est pas levée dans ce cœur. Et quand se lèvera l'aurore, Dieu bénira Jacob. Et quand se lèvera la lumière pour l'ancien aveugle, il se prosternera pour adorer le Fils de l'Homme.

       Dieu qui blesse, Dieu qui guérit, car le Seigneur est un Seigneur vivant et Il fait irruption, Il surgit dans la vie de l'homme, non pas comme une idée, non pas comme un principe, non pas comme un symbole, mais comme un être vivant, dans un corps à corps. Quand Dieu surgit au milieu de la vie de l'homme, cela ne peut pas passer inaperçu. L'homme se sent attaqué, appelé. L'homme expérimente la présence du Dieu vivant comme cette force qui vient au milieu de sa tranquillité, au milieu de son sommeil, qui vient réveiller l'homme, qui vient mettre l'homme debout, dans ce combat, car, comme nous le disions dans le psaume, c'est Dieu "qui nous ceint de force pour le combat". Et pour nous ceindre de force, en vue du combat, Dieu nous apprend à lutter. Dieu nous montre sa force pour que nous devenions nous-mêmes des hommes vivants, car, dit saint Irénée "la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant", un Dieu vivant qui éveille un homme à la vie. Un Dieu qui vient déranger ce qui dort en nous, qui vient balayer ce confort, cette habitude, cette nuit qui est tout à la fois celle du sommeil, celle qui précède la naissance, celle de toutes les sécurités, de toutes les régressions. Dieu vient au cœur de tout cela pour apporter la vie, c'est-à-dire la lutte, le combat, car la vie ne peut être qu'une victoire une victoire sans cesse remportée sur ces forces de la mort, sur ces forces de ténèbres qui, depuis le péché de l'homme, ne cessent de nous enserrer et de vouloir nous engloutir, et contre lesquelles il faut que nous soyons alertés, réveillés pour que nous apprenions à nous battre et à prendre le dessus. La vie ne peut être qu'une victoire et Dieu veut nous apprendre à lutter, à combattre.

       C'est pourquoi Dieu attaque Jacob dans la nuit. Et Jacob devient celui qui est fort, celui qui a été fort contre Dieu et qui sera fort contre les hommes, comme l'aveugle, réveillé par Dieu, aura à combattre. A combattre toutes ces forces obscures et obscurantistes qui voudront lui prouver que sa guérison n'est pas un miracle, parce qu'elle n'est pas conforme aux normes de leurs vues myopes. Dans un cas comme dans l'autre, Dieu vient dans la nuit pour nous apprendre à combattre, pour nous apprendre à lutter. Et au terme de cette lutte, il y a la bénédiction. Dieu qui bénit Jacob d'une bénédiction qui appelle d'autres bénédictions, car Jacob lui a demandé : "Quel est ton Nom ?" et Dieu a répondu :"Mais pourquoi me demandes-tu mon Nom ?" Mais à l'ancien aveugle il dira : "Crois-tu au Fils de l'Homme ?" et Il lui révélera son Nom : "Le Fils de l'Homme", notre frère, le Fils de Dieu devenu homme, Celui qui est venu sur les nuées du ciel pour nous apporter la vie, le Seigneur vivant. "Crois-tu au Fils de l'Homme ?" - "Et qui est-Il pour que je croie en Lui ?"  -"Tu le vois !" Jacob appela ce lieu Penuel parce que, dit-il : "J'ai vu Dieu et j'ai gardé la vie ."

       J'ai vu Dieu et sa vie qui m'a transpercé m'a laissé indemne, si ce n'est cette hanche blessée, blessée par le contact de Dieu. Jacob a vu le vivant et ses yeux n'ont pas été définitivement brûlés par la lumière de ce vivant. L'aveugle a rencontré le Dieu vivant et ses yeux ont été ouverts par la présence du Dieu vivant dans sa vie.

       Frères et sœurs, nous sommes tous des aveugles. Nous sommes tous dans la nuit comme Jacob, et souvent nous avons à lutter contre Dieu. N'imaginons pas que cette lutte, corps à corps, avec Dieu soit un chemin de traverse, qu'elle soit une malédiction. Cette lutte avec Dieu, Dieu la veut pour nous apprendre à être vivant comme Il est vivant. Dieu veut nous saisir à bras le corps. Nous saisir au plus profond de nous-mêmes pour nous apprendre à être forts, pour nous apprendre non pas une religion de douceur, mais une religion de violence, puisque le Royaume appartient aux violents et qu'il faut s'emparer du Royaume par la force, nous dira le Christ. La vie des hommes est un combat, et les combats des hommes sont des combats sanglants et durs et il ne s'agit pas seulement des combats militaires mais du combat que nous avons à mener nous-mêmes au fond de notre propre cœur avec les ténèbres, avec nos propres ténèbres, avec notre propre péché. Avec ce péché, qui est d'abord assoupissement, qui est d'abord endormissement, ce péché qui est le laisser-aller dans un confort qui, peu à peu nous use et agit comme une gangrène sur notre être spirituel.

       Apprendre de Dieu la force pour savoir lutter, pour savoir se tenir debout, pour savoir être des vivants aux prises avec un Dieu vivant qui veut nous apprendre à vivre. Que dans notre nuit nous nous laissions rejoindre par Dieu, au plus intime de notre cœur. Que nous sachions ne pas éviter le face à face fulgurant, brutal violent, déchirant, blessant sans doute, de la présence de Dieu. Que nous ne nous réfugions pas dans une demi-mesure, dans quelque chose d'à peu près convenable, mais que, conduits par Dieu, nous sachions aller jusqu'au bout, jusque-là où quelque chose en nous sera vraiment atteint peut-être déchiré et certainement blessé. Mais, c'est par cette blessure, c'est par cette déchirure, c'est par ces fissures que la lumière de Dieu pourra pénétrer jusqu'au fond de notre cœur et en dissiper les ténèbres. Si nous voulons rester intacts et lisses, l'amour brûlant de Dieu ne pourra pas nous atteindre. Nous ne pouvons être atteints que si nous nous laissons attaquer, et si nous laissons Dieu faire irruption en nous, avec toute sa force et toute sa puissance.

       Que ce carême, temps de conversion, soit pour nous un temps d'illumination, un temps ou Dieu, comme l'éclair tombe dans notre cœur, nous faisant violence pour sa joie.

       AMEN


 

 
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