AU FIL DES HOMELIES

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UNE LUTTE DANS LA NUIT

Gn 32, 23-32

(13 mars 1988???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Musée de Verdun : Le combat de Jacob 

N

ous lisions tout à l'heure ce mystérieux passage du livre de la Genèse dans lequel Jacob, au retour de Padan-Aram où il avait fui la colère de son frère Esaü à qui il avait pris son droit d'aînesse et reçu à sa place la bénédiction de son père, Jacob se trouve, une nuit, au torrent du Yabboq. Après avoir fait passer le torrent à ses femmes, ses enfants, ses troupeaux, ses bagages et toute la troupe qui l'accompagnait, Jacob reste seul. Et dans cette solitude quelqu'un (on dit la plupart du temps qu'il s'agit d'un ange, mais ce quelqu'un est bien clairement désigné comme étant Dieu), quelqu'un, un inconnu mystérieux, invisible a lutté avec Jacob toute la nuit. Cet inconnu c'est Dieu puisqu'il refusera de donner son nom quand Jacob l'interrogera. Il lui dira : "Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?" car le nom de Dieu ne peut pas être connu, il ne peut pas être révélé, ce nom est insondable et mystérieux. Connaître le nom de quelqu'un c'est en quelque sorte mettre la main sur lui, et personne ne peut mettre la main sur Dieu. Tandis que Dieu, Lui, peut changer le nom de Jacob et le nommer Israël. "Israël, parce que tu as été fort contre Dieu". Dieu se révèle bien dans ce nom qu'il donne à Jacob comme étant le Seigneur.

       Jacob, donc, a lutté toute la nuit avec Dieu. Et Dieu, "voyant qu'il ne pouvait pas le vaincre, lui touche la hanche" et lui démet la hanche. Et à l'aurore Jacob lâche son adversaire, Dieu le bénit et lui donne ce nom de gloire, Israël, parce que Jacob a été "fort contre Dieu". Jacob appellera ce lieu Penuel, car dit-il, "j'ai vu Dieu face à face et j'ai eu la vie sauve". La lumière éblouissante de Dieu ne m'a pas réduit en cendres. "J'ai vu la Face de Dieu", je ne suis pas mort, j'ai eu la vie sauve."

       Cet épisode est extrêmement mystérieux et il nous révèle quelque chose d'infiniment profond sur le mystère de Dieu. Il nous révèle que Dieu lutte contre l'homme et l'homme contre Dieu, non pas que Dieu veuille du mal à l'homme. Il ne lutte pas contre Jacob, et à travers lui contre nous, pour nous réduire en esclavage, en servitude, il lutte pour nous, contre nous, c'est-à-dire que Dieu, parce qu'Il veut notre salut, est obligé de lutter contre nous qui nous égarons loin de notre bonheur, loin de notre salut, nous qui suivons toutes sortes de faux bonheurs et de fausses sécurités. Dieu est obligé de se battre avec nous pour nous sauver. Dieu n'a pas simplement à se pencher vers nous pour que, automatiquement, nous soyons sauvés. Il est obligé de mettre la main à la pâte, de nous prendre à bras le corps et en quelque sorte, d'essayer de nous contraindre à accepter d'être sauvés.

       Ceci nous révèle déjà quelque chose de très important : c'est que Dieu n'est pas extérieur à notre destinée, Dieu n'est pas indifférent à ce qui nous arrive. Il tient tellement à notre salut, à notre bonheur, qu'il descend dans l'arène, qu'Il se met à l'œuvre, qu'Il se met au combat et même Il va combattre contre nous tellement Il désire ce salut et ce bonheur. Comme nous sommes loin de la prétendue indifférence de Dieu qui, du haut de son bonheur éternel, regarderait distraitement les hommes s'ébattre au milieu des différentes circonstances de leur existence ! Non, Dieu n'est pas un Dieu lointain. Dieu participe, à tout instant, à notre existence, à notre vie. Il y participe durement, Il accepte d'être en lutte, en travail, Il accepte de travailler durement à notre salut.

       Ce texte nous révèle encore une autre chose, car il est dit : "Dieu, voyant qu'il n'avait pas le dessus." Dans cette lutte contre l'homme, Dieu n'a pas automatiquement le dessus. Dieu qui est pourtant le Créateur, le Tout Puissant, Dieu qui "tient les mondes dans la paume de sa main", Dieu qui nous a façonnés du limon de la terre, Dieu qui est capable de redonner à l'aveugle de naissance les yeux qu'il n'a jamais eu, Dieu qui est capable de créer ces yeux, Dieu qui est capable de tous les miracles, Dieu ne peut pas l'emporter sur Jacob dans la lutte. C'est qu'il y a un cadeau que Dieu a fait a l'homme et auquel Dieu tient plus qu'à tout : c'est la liberté de l'homme. Et Dieu respecte la liberté de l'homme, Dieu respecte infiniment notre liberté. Dieu respecte notre liberté au point de ne pas pouvoir et de ne pas vouloir la contraindre.

       La toute-puissance de Dieu n'est pas une toute puissance tyrannique qui pourrait faire ceci ou cela à son gré, qui pourrait nous faire tourner comme des marionnettes, nous orientant de telle manière, puis de telle autre. Dieu s'est fixé à Lui-même une norme : c'est le respect absolu de notre liberté. Parce que si notre réponse n'était pas une réponse libre, cette réponse n'aurait plus aucune valeur, ce ne serait jamais qu'un bavardage "en écho" à ce que Dieu nous avait imposé. Dieu n'a pas besoin de perroquets pour lui répondre. Dieu veut un vrai dialogue, une vraie relation de personne à personne, d'être capable d'amour à être capable d'amour. Il veut une relation entre une liberté, la sienne, et une autre liberté, la nôtre. Et c'est la rencontre de ces libertés qui rend possible l'amour partagé, l'amitié, l'intimité cet échange d'amour qui sans cela ne serait pas un échange d'amour.

       D'ailleurs, que pourrions-nous donner à Dieu si ce n'était pas du fond de notre liberté que nous le lui donnions, ce geste d'amour qu'Il nous demande ? qu'Il attend de notre part ? C'est pourquoi, dans sa lutte contre nous, Dieu ne peut pas nous contraindre, Il ne peut pas l'emporter.

       Et s'Il blesse Jacob à la hanche c'est pour essayer de lui faire comprendre à quel point grave est cette lutte, grave est la situation et l'enjeu de cette lutte. Il veut que Jacob comprenne qu'il doit, librement, accepter ce bonheur que Dieu veut pour lui. Mais, même si Dieu touche Jacob à la hanche, Jacob continue à se battre jusqu'à l'aurore. Et c'est seulement au lever du soleil que Jacob accepte de lâcher Dieu, si Dieu le bénit. "Et Dieu le bénit" Et Dieu le bénit du nom d'Israël, parce que Dieu le félicite d'avoir été fort dans sa lutte contre Dieu. Car Dieu ne veut pas des adorateurs au rabais, Dieu ne veut pas des hommes qui se soumettent comme des larves, qui seraient là comme des esclaves. Dieu aime l'homme debout, l'homme qui lutte avec Lui, l'homme qui se rend parce que, librement, il consent, et non pas parce qu'il se laisse influencer ou séduire ou contraindre, d'une manière ou d'une autre.

       Cet épisode si mystérieux et si profond nous révèle une relation entre l'homme et Dieu bien différente de celle que nous imaginons habituellement, que l'on nous prêche quelquefois, où l'homme devrait être là simplement, accroupi devant Dieu, comme un néant devant son Créateur, un homme qui devrait ne pas oser élever la voix. Voilà que Dieu souhaite un homme qui parle avec Lui, un homme qui lutte avec Lui, un homme qui s'étreint avec Dieu dans ce corps à corps difficile car il est difficile d'accepter cette volonté de Dieu qui est celle de notre vrai bonheur parce que, en nous, toutes sortes de choses luttent contre cela et se révoltent contre ce que Dieu nous propose. Et c'est notre grandeur de ne pas céder à ce marché, mais de nous mettre à genoux, quand vraiment nous avons compris quel était le prix que Dieu mettait à ce salut qu'Il veut pour nous.

       La lutte de Dieu contre l'homme, c'est un peu la vérité de notre vie quotidienne parce que, sans cesse, nous résistons. Et il y a dans cette résistance de l'homme en face de Dieu, le danger évidemment du péché, le danger du refus et le danger de ce durcissement contre Dieu. Mais il y a aussi, dans cette lutte de l'homme avec Dieu, la grandeur de la liberté que Dieu aime. Dieu aime notre liberté, peut-être plus que nous ne l'aimons nous-même, car ce n'est pas si facile que cela d'être libre. Ce n'est pas si facile d'être le maître de sa destinée, d'être une "personne", une personne authentiquement responsable de soi, capable de donner un sens à son agir, capable donc de donner un sens à sa vie. C'est à ce prix-là seulement que l'on peut donner à sa vie un sens d'amour. Or qui est capable d'aimer sinon celui qui est maître de son cœur, celui qui est un être libre, capable de répondre, debout, à son Dieu qui lui parle debout ?

       Alors, avançons-nous avec le Christ pour ce chemin difficile et dur, pour cette lutte de tous les instants, parce que la victoire du Christ doit être aussi notre victoire. Comme Jacob, Dieu veut nous bénir, nous bénir dans la grandeur de notre liberté, de notre destinée, dans la grandeur de ce dialogue qui doit devenir un dialogue d'amour, un dialogue de tendresse infinie entre le Seigneur et chacun d'entre nous.

       AMEN


 
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