AU FIL DES HOMELIES

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UN JOUR OBSCUR

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année C (18 mars 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Nancy, Catherine, Ava et Sacha, frères et sœurs, les lectures d'aujourd'hui nous orientent bien évidemment vers le thème de la lumière, de l'ouverture des yeux, du passage des ténèbres à la lumière. Nous avons écouté en première lecture un extrait du livre d'Isaïe qui nous rappelle que le ministère du Serviteur envoyé par Dieu est de faire passer des ténèbres à la lumière le peuple prisonnier, de permettre au peuple d'Israël de marcher sur un chemin ouvert, plus large. Dans l'épître aux Éphésiens, saint Paul nous rappelle que convertis nous avons aussi à passer des ténèbres à la lumière, nous avons à faire des œuvres de lumière et nos pas des œuvres de ténèbres.

Si nous éclairons l'évangile d'aujourd'hui par ces deux lectures, nous disons : qui est ce Serviteur ? Bien sûr, c'est Jésus qui ouvre les yeux de l'aveugle-né. Qui est cette personne qui passe des ténèbres à la lumière dont parle saint Paul dans l'épître aux Éphésiens ? C'est cet aveugle-né qui passe des ténèbres à la lumière. Et pourtant, j'aurais voulu avec vous, articuler l'évangile de dimanche dernier, celui de la samaritaine, avec celui d'aujourd'hui l'aveugle-né. Dimanche dernier nous avons vu comment le Christ avait suscité le désir qui dormait dans le cœur de cette samaritaine. Aujourd'hui nous voyons le Christ venir guérir un homme qui n'avait rien demandé. Si dimanche dernier nous avions un très bel exemple d'une ouverture au désir à partir d'un dialogue noué entre Jésus et la samaritaine, aujourd'hui, nous rencontrons plutôt une grande solitude. Un homme certes dont les yeux ont été ouverts par le Christ, mais un homme qui va vivre ensuite un grand moment de solitude face à ses voisins, sa famille, les pharisiens qui vont venir comme l'accuser.

Deux questions se posent dans cet évangile : qu'est-ce que l'homme aveugle voit quand il a les yeux ouverts ? Où est Jésus après sa guérison ? On serait amenés à imaginer, c'est bien normal, que cet aveugle une fois ses yeux ouverts, puisse apprécier la beauté de la création, voir la lumière caresser les pierres du temple de Jérusalem, voir enfin le visage de tous ces hommes et ces femmes qui avaient l'habitude de passer devant lui et dont il reconnaissait le pas, voir les oiseaux dans le ciel, voir les oliviers, et que sas-je encore. Et la seule vision que cet homme a du monde une fois que ses yeux sont ouverts, ce sont des visages fermés, suspicieux, qui vont l'interroger. Nous avons comme les prémices de la Passion du Christ, exactement comme Jésus passe de commissions interrogatoires en commissions interrogatoires, il y a là aussi cet homme qui passe de commission en commission : les pharisiens, les voisins, puis la famille qui le renvoie aux pharisiens, etc …

C'est assez triste parce que nous pourrions penser que lorsque nous voulons que les yeux de notre âme soient ouverts, nous puissions voir la beauté du monde, et ce que nous apprend cet évangile, c'est que quand nos yeux s'ouvrent ce n'est pas toujours pour contempler la beauté du monde, mais c'est aussi pour en contempler la laideur. Comme si la lumière ne faisait pas ressortir non seulement la beauté du monde, mais peut-être encore davantage la laideur, la jalousie, la crainte, la colère.

Où est Jésus ? C'est presque amusant de constater que Jésus se laisse voir à cet homme quand il est aveugle, qu'il l'envoie se laver à la piscine de Siloë et après, il disparaît. Quand cet homme ne peut pas le voir, Jésus se montre à lui, et quand cet homme pourrait enfin le voir, Jésus ne se montre plus à lui. Il faut attendre la fin de l'évangile pour que Jésus prenne l'initiative de le rencontrer. C'est la solitude. Cet homme n'a rien demandé, et cet homme avec Jésus à côté de lui, aurait peut-être mieux vécu tous ces interrogatoires, il aurait été devant ses voisins, il aurait pu dire : regardez, c'est cet homme à côté de moi qui met sa main sur mon épaule, c'est lui qui m'a guéri. Jésus l'aurait accompagné chez les pharisiens, là aussi il se serait senti protégé, aidé, accompagné, ne se sentant pas seul face aux pharisiens. Eh bien ! non ! cet homme guéri par Jésus est dans la plus grande solitude alors qu'il n'avait rien demandé, je le répète encore une fois, il se retrouve seul.

Je crois qu'aujourd'hui cet évangile qui est plus particulièrement pour les catéchumènes, mais aussi pour nous, cet évangile nous met en lumière un aspect de la vie chrétienne que nous n'aimons pas toujours souligner : c'est la solitude du chrétien. Je ne parle pas de la solitude du chrétien ou du non-chrétien avant le baptême ou après la conversion, je parle de la solitude du néophyte après ce grand moment de la Vigile pascale et aussi la solitude des "vieux chrétiens", qui ont peut-être vécu des expériences spirituelles fortes dans leur vie, et qui à un moment donné, se sont sentis abandonnés par Dieu. Comme la bien-aimée du Cantique nous disons: si c'était pour venir réveiller notre désir et nous abandonner ensuite, ça sert à quoi ? Pourquoi venir t'asseoir sur la margelle du puits pour nous réveiller et nous abandonner comme tu abandonnes cet aveugle-né ? A quoi ça sert ? Et qu'est-ce que cela veut dire quand au début de cet évangile Jésus dit : ce sont les œuvres de Dieu qui vont se révéler ? Quelle est cette manifestation de la lumière de Dieu dans les œuvres de Dieu ? Est-ce que c'est uniquement la guérison physique de cet homme dont les yeux s'ouvrent pour voir e monde ? mais n'avons-nous pas l'impression qu'il passe de la nuit de ses pauvres yeux à une autre nuit peut-être encore plus douloureuse : La nuit des autres hommes ?

Cette nuit, frères et sœurs, nous la vivons tous à un moment donné et nous pouvons comme cet aveugle-né penser que nous sommes abandonnés. Et pourtant, je crois que dans cet évangile qui parle beaucoup de la vue, il y a un autre sens qui et capital, c'est la voix, c'est l'ouïe. Ce que garde cet aveugle dans son coeur, tout au long de ses interrogatoires, qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas le visage de Jésus parce qu'il ne l'a jamais vu, mais c'est cette voix qui lui a dit d'aller se laver à la piscine de Siloë. Même si nous passons à travers une certaine nuit, et que nous ne voyons pas le Christ, en fait la lumière du Christ est dans ce cas-là beaucoup plus une voix qu'un visage. Et ce qui me semble très beau dans cet évangile, c'est qu'à la fin, l'aveugle-né peut enfin mettre un visage sur cette voix qui l'a accompagné au long de toutes ses épreuves. Est-ce que ce ne serait pas ça justement la manifestation des œuvres de Dieu qui n'est peut-être pas tellement l'ouverture des yeux du corps, mais de se savoir accompagné à chaque instant par cette lumière qui est une voix plus qu'un visage.

Je ne sais pas comment vous faites quand "ça ne va pas", je veux finir pour vous en vous partageant quelques versets d'un saint que j'aime particulièrement, saint Jean de la Croix, c'est le chant de l'âme dans la Nuit Obscure : "En cette nuit trois fois heureuse, en mystère n'étant point vu, moi ne regardant choses aucune, j'allais sans lumière, sans guide, que le feu brûlant en mon cœur. Cette lumière me guidait bien mieux que celle de midi où déjà m'attendait celui que dès longtemps je connaissais. Nul en ce lieu ne paraissait. O nuit qui fut ma conductrice, ô nuit qu'à l'aube je préfère, ô nuit qui sut si bien unir l'amant avec la bien-aimée, l'amante en l'amant transformée".

 

 

AMEN

 

 

 
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