AU FIL DES HOMELIES

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LA TÉNÈBRE DE LA LIBERTÉ

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année A (2 mars 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Aujourd'hui c'est facile, le récit de l'évangile est clair. On peut le résumer en deux phrases : Jésus arrive, il fait sortir des ténèbres pour attirer vers la lumière l'aveugle-né, il fait un miracle, et d'autre part il exerce un jugement sur les méchants ténébreux de l'histoire à savoir les pharisiens qui, comme d'habitude n'ont rien compris. On pourrait arrêter le sermon.

Il y a pourtant depuis plusieurs années, je vous le confie, une phrase de cet évangile qui me pose beaucoup de questions, avec laquelle je me suis beaucoup battu et je n'ai pas la prétention de la mettre totalement en lumière aujourd'hui. Vous l'avez entendue il y a un instant, les apôtres pensent que cet homme est aveugle de naissance parce que ses parents ont péché, c'est lui aussi un grand pécheur devant l'Éternel, et Jésus leur répond : "C'est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu". Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est afin qu'en cet homme, aveugle-né, se manifestent les œuvres de Dieu. Ce n'est pas difficile, c'est en référence à ce que je vous ai dit tout à l'heure : l'œuvre de Dieu se manifeste d'une part dans ce miracle et d'autre part dans ce jugement exercé par Jésus vis-à-vis des pharisiens.

Pourtant, si nous sommes attentifs à cet évangile, nous nous sommes rendus compte que par rapport à d'autres affaires de miracles celui-ci est plus compliqué. Vous avez peut-être remarqué que lorsque Jésus passe devant cet homme il discute avec ses apôtres. Moi, à la première écoute, j'ai l'impression d'entendre un professeur de biologie ou de sciences qui va faire une expérimentation sur un rat de laboratoire. Les apôtres disent : ses parents ont péché, et Jésus dit : ne vous inquiétez pas, je fais faire une expérience sur cet homme, et je vais vous montrer la toute puissance de Dieu. Où est la liberté de cet homme, de cet aveugle-né qui semble à la fois dépendre de la société et de la gentillesse des gens qui lui donnent de la nourriture et en même temps, de dépendre d'un vieux professeur qui va utiliser cet homme pour faire une démonstration théologique ? Est-ce que c'est cela l'œuvre de Dieu ? Est-ce que pour que l'œuvre de Dieu s'accomplisse il faut que nous soyons des pantins et des rats de laboratoire qui n'ont qu'à obéir et à subir la vie, les événements, les ordres de Dieu ?

Et puis, il y a quand même une autre question, c'est l'absence de Jésus. Il est là au début, je vous l'accorde, il renforce la cécité de l'homme, je dirais même qu'il en remet une couche, parce que non seulement il est aveugle, mais il lui applique de la boue sur les yeux. Il n'a même pas cette empathie de le mener par la main jusqu'à la piscine de Siloë pour le rassurer, lui dire qu'il n'est pas tout seul, que Jésus va lui baigner les yeux pour qu'il voie, etc … Il lui dit : vas-y, débrouille-toi tout seul ! alors que cet homme n'y voit rien. Il y voit après s'être lavé tout seul comme un grand à la piscine de Siloë et après, il est encore plus seul. Il quitte les ténèbres de sa cécité physique pour ouvrir les yeux sur des ténèbres peut-être encore pire qui sont les cancans des voisins, la lâcheté de ses parents, et l'intelligence supérieure des pharisiens. Il découvre que dans la société, il ne restera que ce qu'il a toujours été, un aveugle et un pécheur. Où est la manifestation de Dieu là-dedans ?

Heureusement à la fin, cela finit bien comme dans les bonnes histoires : il retrouve Jésus. Mais permettez-moi quand même de vous faire remarquer que l'action de Dieu dans une bonne partie de cet évangile on ne la voit pas beaucoup, on voit plutôt un pauvre homme qui essaie de se dépêtrer dans cette histoire et qui s'est peut-être dit : j'aurais préféré rester aveugle !

Qu'est-ce que c'est finalement, cette manifestation des œuvres de Dieu ? Moi je crois que c'est tout simplement cela. Ce n'est pas d'abord que Dieu fasse passer des ténèbres définitives à la lumière. Nous savons trop comment les ténèbres subsistent toujours dans notre cœur après notre baptême. Ce que le Christ veut dire, c'est qu'il renvoie l'homme aveugle à sa propre liberté. L'œuvre de Dieu manifestée, ce n'est pas Dieu qui se substitue à l'homme, c'est Dieu qui fait une totale confiance à l'homme, il lui rend sa liberté et il permet à cet homme d'exercer sa liberté même au cœur des ténèbres qui subsistent. La gloire de Dieu éclate encore davantage dans cet évangile parce que paradoxalement cet homme semble seul. Il est au cœur d'une solitude, au cœur d'une ténèbre, et malgré tout l'œuvre de Dieu se manifeste dans sa splendeur pourquoi ? Pas parce que Dieu se substitue à l'homme, mais parce que Dieu a restauré la liberté de cet homme et lui donne la possibilité de le retrouver à la fin de l'évangile comme un homme libre qui a réussi à marcher au cœur des ténèbres, illuminé par cette confiance que Dieu lui a donnée.

Je crois que c'est cela frères et sœurs, cette manifestation de la gloire de Dieu. En fait, pour vous, catéchumènes, peut-être imaginez-vous qu'après le baptême tout est fini, tout baigne dans l'huile, c'est extraordinaire, on est sur le petit nuage, tout le monde est gentil, les petits oiseaux chantent. Mais pourquoi lit-on cet évangile aux catéchumènes ? Justement à cause de cela. Pour vous faire découvrir qu'après votre baptême vous allez aussi être confrontés exactement aux mêmes ténèbres que cet homme, autrement dit, aux ténèbres de votre liberté. Il faut reconnaître frères et sœurs, nous n'aimons pas toujours être libres. En fait, la plus grande tentation pour cet homme une fois qu'il est guéri, qu'est-ce que c'est ? ce serait de baisser les bras. Devant les voisins, les pharisiens, il aurait pu leur dire ce qu'ils avaient envie d'entendre : je suis un pécheur, cet homme qui m'a guéri est aussi un pécheur, on en termine là ce n'est pas si grave, parce que j'ai quand recouvré la vue, et je m'écrase ! C'est la tentation de démissionner de cette liberté que Dieu nous a donnée. Et cet homme ne le fait pas. Il ne sait pas vraiment où il va, mais il fait confiance.

Pour nous tous, frères et sœurs, je crois que nous parlons souvent de la foi de l'homme envers Dieu. Je crois que cet évangile nous parle de la foi de Dieu envers l'homme, c'est-à-dire de la confiance immense que Dieu met dans l'homme à tel point qu'il lui dit : tu n'as pas besoin de moi : vas-y ! et ma plus grande gloire c'est la manière dont tu vas exercer ta liberté. Je cois que c'est cela : la foi de Dieu dans l'homme.

Très souvent pour nous, le signe de l'absence de Dieu nous l'interprétons comme un désintérêt de sa part vis-à-vis de nous. Dieu a désert ma vie, cela veut dire qu'il n'existe pas, qu'il se désintéresse de moi parce qu'il a tellement de choses à faire qu'il ne peut pas s'occuper de la petite fourmi que je suis. Je crois qu'en pensant ainsi, on se trompe complètement. Ce que nous prenons pour un désintérêt, pour Dieu c'est justement cette confiance immense qu'il met dans le cœur de l'homme.

Je crois que cet évangile bien sûr s'adresse aux catéchumènes pour leur montrer comment par le baptême Dieu les restaure totalement et intégralement dans cette image de fils et de fille de Dieu que vous êtes, et c'est vrai qu'il y a un exercice difficile de votre liberté et cet exercice nous concerne aussi nous, frères, vieux baptisés que nous sommes. En priant pour ces catéchumènes que nous puissions aussi remercier Dieu, lui qui nous a créés libres afin de manifester ses œuvres.

 

 

AMEN

 

 

 
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