AU FIL DES HOMELIES

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ENTENDRE ET VOIR

Is 42, 6-7+14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême - année B (22 mars 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

Aveugle au temple de Jérusalem 
Voir et entendre. Chère Virginie, chers frères et soeurs, la méditation de l'Église aujourd'hui nous ramène à ces deux éléments essentiels qui caractérisent la condition de l'ensemble du règne du vivant et plus spécialement l'homme dans ce monde. 

C'est vrai que nous apportons une certaine importance au sens du toucher, également au sens de l'odorat, mais les deux sens cardinaux qui conditionnent toute notre existence, c'est le voir et l'entendre. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous entreprenons, tout ce que nous recevons, tout l'itinéraire profond de notre vie d'homme est conditionné par le voir et l'entendre. C'est d'ailleurs pour cela que lorsque l'un ou l'autre de ces deux sens sont atteints dans leur fonctionnement on se sent atteint soi-même. C'est quelque chose de très douloureux que de ne pas voir, et de ne plus entendre du tout. Or, ces deux sens ont chacun une manière de nous positionner dans le monde. C'est peut-être cela qu'il faut comprendre pour mieux percevoir le sens du miracle de l'aveugle-né et ce qu'il veut dire pour nous aujourd'hui. 

       Lorsque nous entendons, nous sommes spontanément branchés sur le mode de la réception. Je caricature un peu le trait, mais quand quelqu'un parle, c'est lui qui s'impose à nous et qui se rend présent par sa parole ou par le son qu'il donne à l'intériorité. L'entendre est vraiment le sens de l'intériorité. C'est pour cela que la musique a quelque chose de si fascinant. Tout à coup on se rend compte du fait que la mélodie qui est produite ailleurs, épouse le mouvement de notre cœur, de notre âme, et finalement de notre corps, de telle sorte que la danse ou le battement de pied que l'on fait pendant un concert devienne l'incarnation de la parole dans notre propre chair. 

       C'est vrai, la parole, le chant, tout ce qui relève de l'ouïe, effectivement vient pour s'incarner dans notre intériorité. Je crois que les oreilles sont le véritable sens de l'âme. L'âme avant d'avoir des yeux, comme le croyait Platon, l'âme a des oreilles. Elle est tout entière réceptivité et accueil. Si en juxtaposition, car les deux sens sont complémentaires, si je parle du "voir" vous vous rendez compte assez vite que le voir relève d'une autre économie dans notre vie. C'est sûr que nous avons aussi dans le voir un élément de réception. C'est tout le problème de savoir comment des ondes lumineuses peuvent venir s'imprimer sur la rétine pour commencer à déclencher la construction d'une image dans le cerveau, je n'entre pas dans ces détails, il y en a certainement parmi vous qui sont beaucoup plus compétents que moi sur ce sujet. 

       Le voir déclenche presque instinctivement chez nous le fait de nous porter à l'extérieur. Quand on voit, on sort de soi. Là où l'entendre, la musique est un art de l'intériorité accueillante et réceptrice, tout ce qui est visuel a quelque chose qui nous pousse en-dehors de nous-même, avec parfois cette tentation du voyeur. Il n'y a pas de voyeurisme en musique, mais il peut y avoir du voyeurisme dans notre vie. C'est précisément le moment où notre voir veut s'emparer tellement de la réalité qu'il la viole. Ce n'est pratiquement possible qu'avec le voir. C'est le moment où nous sommes tellement préoccupés d'accéder à la réalité que nous voulons vraiment la saisir et on le dit d'ailleurs, on est fasciné. C'est-à-dire que l'on veut voir, et comme attraper et saisir, et il n'y a qu'à voir la construction du schéma corporel des enfants. C'est sûr que pour l'enfant, le voir est très important, parce que c'est le moment où il commence à apprécier les distances, et cela l'invite énormément à vouloir se déplacer. Certains anthropologues disent que la station debout est ce qui a donné la liberté à l'homme. Effectivement, ce qui se passe chez les animaux à quatre pattes qui ne regardent que par terre pour voir l'herbe qu'ils vont manger, nous-mêmes à partir du moment où nous avons levé les yeux, nous avons eu envie d'aller dans la lune, dans les astres. Le voir crée en nous une sorte de projection hors de nous-même pour être libre et pouvoir approcher la réalité qui s'offre à notre regard. Comme sans arrêt la notion de l'horizon projette notre regard encore plus loin, plus on avance, et plus s'ouvre à nous une certaine dimension d'infini. 

       C'est sans doute ce qui fait la magie de la peinture, qui fait de pouvoir concentrer dans un tableau tout un paysage. Ce qu'on apprécie alors chez l'artiste, c'est qu'il condense une expérience de l'infini, une tache bleue du ciel, de l'horizon avec des montagnes, des couleurs pour évoquer le paysage ou des personnages, et cela nous fascine absolument parce qu'on a l'impression qu'on nous a servi comme sur un plateau une expérience de l'infini, qui  habituellement nous montre plutôt qu'on ne maîtrise pas le monde et qu'on ne peut pas être partout. 

       Quand on a compris cela, on se rend mieux compte que par le voir, la réalité s'offre à nous pour que nous ayons prise sur elle. C'est ce qui est fantastique. Le voir, c'est l'humilité du monde. Se laisser voir. C'est vrai qu'à certains moments, c'est difficile. Quand on est dans des moments d'émotion intense, de peur, d'angoisse, on se cache. Le premier réflexe c'est de chercher à ne pas être vu comme si l'on voulait se protéger magiquement de l'emprise du monde sur nous. 

Dans le miracle de l'aveugle-né, c'est exactement ce qui se passe. Pourquoi Jésus, qui par ailleurs a guéri des sourds, a fait parler des muets, et qui a utilisé la parole comme le principal moyen de faire connaître qui il était, précisément pour montrer que sa présence dans le monde était une présence tout d'abord intérieure à chaque homme, c'est une présence qui disait l'intériorité, pourquoi a-t-il guéri cet aveugle-né ? C'est parce qu'il a voulu nous montrer qu'à partir du moment où cet homme avait vu, il redécouvrait une expérience de la liberté tellement grande et illimitée que cet homme à un moment ou l'autre allait pouvoir enfin voir celui qui lui avait parlé. 

       Tout ce récit est encadré par deux dialogues, le premier où l'aveugle ne fait qu'entendre les consignes que Jésus lui donne, ne fait que sentir la boue qui est posée sur ses yeux, et vu et "manipulé" par Jésus, et à l'autre bout de la chaîne, Jésus qui se laisse voir. Celui qui au début voyait l'aveugle maintenant se laisse voir par l'aveugle. C'est tellement simple, cela nous paraît tellement évident que nous ne rendons même plus compte que c'est notre condition. Nous sommes tous, pas seulement Virginie qui se présente au baptême, mais nous tous qui sommes baptisés, nous sommes tous dans le processus du passage du "être vu" par Dieu, Dieu a posé sa main sur nous comme je l'ai fait tout à l'heure dans l'exorcisme, Dieu nous parle comme nous l'entendons ce matin dans cette présence intérieure qui nous est révélée par la parole de l'évangile, mais nous sommes beaucoup plus vu que nous ne voyons. Seulement, ce qui est extraordinaire, c'est que cet évangile nous montre la direction et l'itinéraire. Il nous dit : quand vous recevez la parole, quand vous accueillez l'évangile, quand vous recevez le sacrement du baptême, vous êtes en route vers la plénitude du voir, au moment où vous pourrez voir celui qui a pris chair pour vous, pour vous sauver. 

       Dans les quelques heures qui séparent le moment où Jésus rencontre l'aveugle-né pour la première fois et le moment où l'aveugle-né dit en se prosternant : "Je crois, Seigneur", ces quelques heures résument exactement notre condition chrétienne du baptême. Nous passons du être vu par Dieu au fait que progressivement, nos yeux s'ouvrent pour le voir. C'est cela le grand mystère de notre destinée et on ne peut même pas l'imaginer. Déjà sur terre, quand nous voyons nous sommes curieusement projetés hors de nous-même et nous essayons de nous mettre dans la peau, par nos yeux, de la réalité que nous voyons. Effectivement, un tableau, un beau spectacle, une scène de théâtre, nous projettent hors de nous-même sur la scène, sur l'écran, mais là, nous serons projetés hors de nous-même d'une manière que nous ne pouvons pas imaginer. La vision de Dieu sera tout sauf une vision voyeuriste. La vision de Dieu c'est le moment où tout ce que nous sommes, pas seulement nos yeux, mais notre être tout entier, sera transfiguré en un voir. A ce moment-là nous verrons vraiment et nous verrons d'une manière qu'actuellement nous exerçons de façon tellement limitée. Quand nous voyons les choses, et c'est pour cela que parfois on critique le voir, on dit que l'on ne voit que la surface des choses, que l'extérieur des choses. C'est évident, nos sens ne nous livrent pas le cœur même de la réalité que nous voyons. On essaie d'approcher comme à tâtons mais là, nous serons directement plongés dans le cœur de Dieu. Nous verrons Dieu, nous connaîtrons comme nous sommes connus selon l'expression de saint Paul. 

       Frères et sœurs, que cet itinéraire que fait Virginie avec nous au cœur de notre communauté, et qui est aussi notre itinéraire, nous ramène à cette condition fondamentale de notre existence humaine. Nous ne sommes pas des hommes pour maîtriser le réel et nous l'approprier de façon purement technique et utilitaire. Notre voir c'est comme certains mystiques, épisodiquement dans l'histoire de l'Église nous l'ont rappelé, c'est une "extase", une sortie hors de soi. Dès maintenant, même si nos yeux ne voient pas, c'est déjà à cet exercice de la projection de nous-même dans le cœur de Dieu que nous sommes appelés à nous exercer au mystère de la vision de Dieu. 

 

       AMEN


 

 

 
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