AU FIL DES HOMELIES

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 SE LAISSER GUIDER PAR LE FLUX DE LA PAROLE QUI NOUS MENE AU CHRIST

Ex 16, 2-4+9-15 ; Jn 5, 31-47
Jeudi 10 mars 2016
Homélie du frère Daniel Bourgeois

 

 

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rères et Sœurs, nous sommes là devant des textes très difficiles, c’est un peu le cœur de l’évangile de saint Jean. La plupart du temps, nous avons l’habitude de récits, de miracles, de paroles percutantes du point de vue moral. Là, on n’a rien de tout ça. On a l’impression que ça n’accroche pas. Et j’aimerais vous donner simplement une petite entrée pour essayer de comprendre ces textes.

 

Je dirais que l’incrédulité est une maladie de l’intelligence humaine. Non pas qu’on ne veuille rien croire, mais pour croire, pour adhérer, il faut se laisser guider par les paroles qui nous conduisent à la vérité. Quand quelqu’un nous explique quelque chose, il n’a pour nous convaincre que la parole. Et c’est dans la mesure où nous nous glissons dans l’élan de cette parole que nous nous laissons emporter vers la vérité qu’elle désigne. Mais ça n’est pas naturel. Nous ne sommes pas naturellement dociles, nous ne sommes pas naturellement portés à la confiance. Peut-être encore plus aujourd’hui qu’à l’époque de Jésus, mais déjà Jésus dénonçait chez ses contemporains cette manière de ne pas vouloir se laisser porter par la parole qui nous révèle. Pourquoi ? Parce que généralement, quand une parole nous révèle vraiment quelque chose de très important et de très grand, on se sent tout de suite dépassé. C’est d’ailleurs l’impression qu’on a en écoutant les paroles de Jésus, on a l’impression que ça va trop loin, que c’est trop difficile, trop subtil, trop compliqué pour notre vie de tous les jours etc, et nous n’avons pas envie d’entrer dans cette parole.

 

C’est l’attitude des pharisiens qui critiquent Jésus dans ce chapitre 5. Que reprochent-ils à Jésus ? Ils semblent lui dire : « Au fond, la loi de Moïse, au moins c’était simple ». Elle nous disait simplement : « Tu fais ça, tu ne fais pas ça ». La parole de Moïse dont la portée était immédiatement pratique avait cette qualité qu’on appellerait aujourd’hui la possibilité d’être vérifiée. Je ne crois qu’à ce que je peux vérifier. Les pharisiens se réclament de Moïse. Parce que sa parole est assimilable de telle sorte qu’on sait exactement ce qu’elle veut dire. Ça ne signifie pas qu’on a tout compris, mais au moins, on a prise sur cette parole. Moïse l’a donnée, la tradition l’a conservée, elle est aujourd’hui entre les mains des pharisiens, des légistes et des savants de la loi, et ils savent comment faire. Il y a donc ici une sorte de maîtrise de la parole. C’est la raison pour laquelle ils se réclament de Moïse.

 

« Toi, ce que tu dis, on ne peut pas vérifier. Tandis qu’au moins, Moïse, on sait ce qu’il a dit ». Ils ne se rendent pas compte qu’en réalité ils se laissent piéger. Parce qu’ils ne se laissent pas guider par le courant de la parole. Jésus dit : « Moïse a parlé de moi, c’est de moi qu’il témoigne ». Au lieu de se laisser emporter par le flux de la parole de Moïse qui devrait les conduire à Jésus, ils bloquent tout en disant « Non, la parole de Moïse ne veut dire que ça, elle ne parle pas de toi ». C’est là évidemment où Jésus les prend au piège. « Comment êtes-vous sûrs que la parole ne peut dire que ce que vous voulez qu’elle dise ? »

 

On peut se poser la question pour tout ce que nous vivons. La plupart du temps, quand nous recevons une parole, sans nous en rendre bien compte, nous pensons que cette parole veut dire ce que nous, nous en interprétons. Quand on se met à parler à quelqu’un, on lui livre notre parole, notre témoignage, et il ou elle en fait ce qu’il veut. À ce moment-là, quand on donne sa parole, on est pour ainsi dire livré à l’interprétation de celui qui la reçoit. Tu m’as dit ça, ça veut dire ça. Refrain connu. Et généralement, il s’y glisse un tout petit peu de méfiance, de malveillance, de calomnie ou je ne sais pas quoi. Eh bien ici, c’est exactement le même débat.

 

Jésus dit « Vous ne savez pas où vous conduit ma parole, moi je suis venu pour vous le dire. Parce que si c’est le père qui parle par moi, cette parole va vous conduire au père. Mais si vous avez décidé que cette parole ne peut pas aller plus loin que ce que vous en avez entendu, et qu’à vos yeux, elle ne vaut même pas celle de Moïse, évidemment je n’ai plus rien à vous dire. » Voyez, c’est quand même un des aspects les plus difficiles de notre existence chrétienne. Quand nous sommes devant la parole de Dieu, la plupart du temps, nous nous contentons de la manière dont nous, nous l’interprétons, dont nous en prenons possession, dont nous nous l’approprions. Et trop souvent, hélas, nous ne voyons pas que ce n’est pas nous qui prenons cette parole, mais que c’est elle qui devrait nous prendre. C’est le débat qu’il y a entre Jésus et son entourage savant qui prétend précisément avoir la maîtrise de la parole. Jésus leur dit « Non, vous n’avez pas compris exactement de quoi il s’agissait. Si toute parole que l’on vous dit est pour vous l’occasion de vous poser en juge, en critère ultime pour savoir si ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, vous ne sortirez pas de vous-mêmes. »

 

Frères et sœurs, l’attitude que Jésus reproche aux pharisiens, je crois que la plupart du temps nous n’en sommes pas loin. Nous avons tellement peur d’être trompés, que nous devenons professionnellement des incrédules. Et c’est pour ça qu’une des maladies de notre société actuelle, c’est de vivre dans une certaine peur de l’autre, dans une certaine méfiance. Nous considérons que la parole de l’autre ne veut dire que ce que je veux bien lui accorder de valeur et de vérité. Et c’est le début de beaucoup de malheur. Frères et sœurs, la foi, c’est la même chose que la confiance, sauf qu’au lieu d’être la foi en la parole de l’autre en face de moi, c’est la parole de l’autre, l’autre étant Dieu qui me parle. Donc, pour nous le carême est l’occasion de réviser notre conception du témoignage que Jésus a apporté. Ou bien nous considérons que ce témoignage n’a comme portée que celle que nous voulons bien lui donner, ou bien cette parole nous conduit plus loin, mais alors, ne réclamons pas nos comportements religieux, nos différents Moïse que nous nous sommes fabriqués dans notre religion quotidienne pour limiter restreindre, ou anéantir carrément l’autorité de la parole du Christ

 

 
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