AU FIL DES HOMELIES

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LA TABLE DE LA PAROLE

Ex 16, 2-4+9-15

(13 mars 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

Lente montée 

L

es Pères de l'Église, et à leur suite plusieurs auteurs spirituels, ont toujours aimé dire que Dieu nous recevait à une double table : la table de la Parole et la table du pain, du corps du Christ. Mais il ne faudrait pas recevoir cela en séparant les deux tables, puisque dans l'eucharistie, la Parole même que nous venons d'entendre va se faire chair pour nourrir notre propre chair et pour diriger notre vie.

Je voudrais m'attarder un instant sur la première table, celle de la Parole. Peut-être avons-nous les uns ou les autres une conception de la Parole de Dieu quelque peu abstraite, par comparaison avec la conception de l'eucharistie qui, de fait, est concrète puisque nous recevons, nous touchons, nous voyons cette hostie qui, pour nous, contient la présence totale du Christ. Alors que pour la Parole, c'est quelque chose que nous entendons peut-être assez vaguement, de la même façon que nous écoutons tout autre parole humaine. Or le statut de la Parole de Dieu n'est pas du tout celui de la parole humaine.

       La Parole de Dieu, ce ne sont pas des mots ou des phrases mises bout à bout pour composer un texte qui se tienne et qui soit beau. La Parole de Dieu c'est quelque chose de plus profond : non seulement ça s'écoute avec les oreilles, mais ça se goûte avec la bouche, ça se reçoit dans le cœur et ça doit vibrer dans toutes les fibres de notre vie, de notre vie spirituelle, intellectuelle, affective ou charnelle. La Parole de Dieu c'est une réalité qui nous transmet une présence réelle de Lui-même. Et si l'eucharistie c'est la présence de Dieu, du côté de l'intimité, du côté de la communion, du côté de cet acte d'amour réciproque, de ce consentement mutuel de deux amours cependant inégaux, le sien total et le nôtre si partiel, si l'eucharistie est l'intimité, la Parole de Dieu faite chair pour que nous puissions l'aimer et nous sentir aimés d'elle, la Parole qui est proclamée c'est davantage la présence de Dieu comme volonté. Par sa Parole, celle que nous écoutons, celle que nous découvrons dans la lecture de la Bible, Dieu veut nous diriger C'est pour cela d'ailleurs que nous chantons à la suite de tous ceux qui ont psalmodié : "Ta Parole, Seigneur, est vérité ! Ta Parole est lumière sur ma route !"

       Cette Parole de Dieu, elle nous est régulièrement donnée de deux façons : d'une façon sociale et d'une façon personnelle ou privée.

       La Parole de Dieu nous est donnée de façon sociale ici même, lorsque nous sommes rassemblés pour l'écouter, pour nous en nourrir, pour en prendre la "mesure", pour nous redire que ces paroles sont vraiment "Esprit et vie" selon l'expression même de Jésus, et non pas un vague discours pour rééquilibrer l'aspect religieux ou moral de notre vie. Ces paroles sont "Esprit et vie" c'est-à-dire que sans cette Parole nous ne vivons pas dans l'Esprit, nous vivons sans la vie de l'Esprit. Et la vie de l'Esprit est essentiellement dynamisme vers Dieu, donc se manifeste en nous comme quelque chose qui nous dévoile la volonté de Dieu, le désir de Dieu et qui en même temps nous donne la force de recevoir cette volonté, au mieux de la comprendre, et au moins mal, de la mettre en pratique. C'est l'aspect social de l'écoute de la Parole de Dieu que nous célébrons dans la liturgie dite justement de la Parole. Ceci est un acte extrêmement important que, fort heureusement, le concile Vatican II a remis en valeur.

       Mais il y a un deuxième aspect de la rencontre de Dieu dans sa Parole, c'est l'aspect plus personnel, c'est ce que dans la grande tradition spirituelle de l'Église, on nomme la "Lectio Divina", la lecture de la Parole de Dieu comme une source divine de sa manifestation dans notre propre cœur, dans notre propre vie, dans notre propre silence, dans notre intimité. Je voudrais simplement, ce matin, vous rappeler cette exigence fondamentale pour la vie chrétienne quelle qu'elle soit d'une fréquentation permanente, régulière, quotidienne de la Parole de Dieu, et cela dans un face à face personnel. Ceci, j'en suis intimement persuadé, est irremplaçable pour une vie dans la foi, réelle et donc pour une conversion authentique.

       Cette Parole de Dieu nous ne savons pas très bien comment elle s'exprime, ou plutôt nous ne le saurons que lorsque nous l'aurons entendu s'exprimer. C'est comme l'amour. On sait ce qu'est l'amour quand on a commencé à aimer, pas avant. La Parole de Dieu il faut lui donner du temps, du silence, de la disponibilité, et peut-être par-dessus tout de la gratuité, c'est-à-dire ne rien en attendre d'abord pour nous. Souvent nous disons : "je ne comprends pas, ça ne me dit rien !" Vous savez pourquoi cela ne vous dit rien ? Parce que vous êtes toujours en train de l'interroger. Laissez donc la Parole de Dieu, silencieusement, vous parler, et donc, taisez-vous devant elle.

       Laissez-lui cet espace d'expression dans le silence intérieur et extérieur de votre cœur, face à face avec les mots, avec les images, avec les circonstances, avec les événements, quels qu'ils soient. Et je crois que, dans cette régularité essentielle, il ne peut pas ne pas se passer quelque chose, c'est-à-dire que la Parole de Dieu se mettra à nous parler, car souvent nous l'abordons et elle ne nous parle pas, parce que nous ne la prenons pas pour ce qu'elle est. Elle est un retentissement intime, profond, de la présence de Dieu en nous, parce que nous croyons en Jésus-Christ.

       C'est justement ce que Jésus disait aux pharisiens : "La Parole n'est pas en vous parce que vous ne croyez pas en Moi !" Mais, frères et sœurs, si nous croyons en Lui, c'est vrai, peut-être mal ou pas très bien, peu importe, la Parole de Dieu demeure en nous. Il faut simplement la laisser demeurer, lui donner cette liberté dans l'espace de notre cœur, de notre vie et de notre temps, pour qu'elle se manifeste. Et je puis vous assurer que si nous faisons cela régulièrement, suffisamment de temps, parce que parfois, Dieu est lent parce qu'Il est respectueux et discret, à ce moment-là, vraiment Il se manifestera et nous comprendrons profondément ce tressaillement d'allégresse qu'a chanté Elisabeth lorsque la Vierge est venue lui proclamer la Parole bienheureuse, l'Incarnation, dans la chair, du Verbe de Dieu : "J'ai tressailli d'allégresse !"

        Il faut que notre vie chrétienne connaisse, de temps en temps, ce tressaillement profond d'allégresse sans autre explication que d'avoir goûté la douceur de la Parole de Dieu, dont l'Écriture nous dit qu'elle "est comme un rayon de miel" qui vient nous nourrir, qui vient nous réjouir.

       AMEN

 

 
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