AU FIL DES HOMELIES

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LES EAUX BOUILLONNANTES

Gn 7, 1+4-5+10-23 ; Jn 5, 1-18

Mardi de la quatrième semaine de carême – C

(15 mars 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Piscine de Béthesda : les fouilles

D

 

ans l'Antiquité et dans la tradition biblique on distingue généralement soigneusement les différentes sortes d'eau. Il y a les eaux stagnantes, les eaux amères, les eaux salées des marécages ou des lagunes, ces eaux qui sont imbuvables et qui même rendent malade. Il y a l'eau de la mer qui est le symbole de la mort, de la menace permanente qui pèse sur l'humanité. Il y a aussi l'eau des fleuves, l'eau des sources, cette eau courante qui est déjà plus facile à domestiquer. Puis il y a une catégorie tout à fait particulière : ce sont les eaux en mouvement, les eaux mugissantes, les eaux bouillonnantes, les eaux qui s'agitent avec fracas. Et l'on peut dire que dans la Bible, chaque fois qu'il est question d'un geste sauveur de Dieu, il est toujours question à ce moment-là des eaux, mais des eaux qui se déchaînent. Souvenez-vous le psaume 92 : "Plus que la voix des eaux innombrables, plus fort que le ressac de la mer, le Seigneur est sublime dans les hauteurs !"

Et puis il y a ce texte du déluge que nous avons lu tout à l'heure et qui montre à quel point au moment même où Dieu sauve l'humanité de son péché en la personne de Noé, ce sont des eaux déchaînées, les eaux du ciel qui se confondent avec les eaux de la terre et qui provoquent ce déluge, cette tempête et ce bouillonnement d'eau sur toute la surface de la terre. Plus tard, ce seront les eaux de la Mer Rouge qui reculent, effrayées par la puissance de Dieu qui s'avance à la tête de son peuple pour le mener vers la liberté dans la terre promise. Et de même pour les eaux du Jourdain effrayées qui reculent et qui bondissent comme des cabris nous dit le psaume 113, parce que le peuple entre victorieusement en procession avec la Parole de Dieu, avec l'Arche du Seigneur dans la terre que Dieu avait promise aux Pères.

C'est sans doute la raison pour laquelle Dieu voulant manifester cette présence au milieu des eaux, avait donné à son peuple Israël le signe de l'agitation de l'eau de la piscine des cinq portiques. Chaque fois que l'ange du Seigneur venait, l'eau était agitée et cette eau agitée, était un nouveau déluge qui au lieu de sauver Noé sauvait les pauvres et les malheureux de toute espèce. Au lieu de conduire le peuple vers la terre promise donnait la liberté et plénitude du mouvement à ceux qui ne pouvaient plus marcher ou qui étaient paralysés. C'était enfin l'image renouvelée des eaux du Jourdain parce que, à partir de ce moment-là, l'infirme, le malade tenu à l'écart de son peuple, pouvait enfin être réintégré pleinement à la communauté des croyants du peuple d'Israël.

C'est cela que ce pauvre attendait depuis trente-huit ans ! Il attendait la liberté, il attendait la réintégration dans le peuple d'Israël, il attendait ce signe de Dieu qui se penche sur lui dans sa tendresse et dans sa miséricorde mais il ne l'avait jamais obtenu. Et Jésus, connaissant l'espérance qui était dans le cœur de cet homme, pose ce signe paradoxal de faire bouillonner les eaux au moment du repos absolu. Pourquoi donc ? C'est le jour du sabbat. Normalement, Dieu Lui-même ne devrait pas faire de miracle le jour du sabbat, car cela fait toujours bouillonner quelque chose, sinon la réalité des eaux, du moins les langues des docteurs en Israël. C'est cela qui les choque, que le Christ, que Jésus fasse mieux, puisqu'il n'a même pas besoin d'agiter les eaux et cependant Il guérit, et Il guérit le jour du sabbat. Et plus que cela, Il dit à cet homme de prendre son grabat et de marcher, c'est-à-dire de bouillonner de joie, de la joie d'être guéri et de la joie d'être sauvé.

Lorsque les juifs, les pharisiens, scandalisés par ce comportement de Jésus, viennent lui demander : Pourquoi fais-Tu cela ? Jésus leur explique : "Mon Père travaille toujours !". Ce travail, je crois qu'il ne faut pas l'imaginer comme une œuvre. Il faut l'imaginer comme cette exultation du cœur de Dieu, comme ce bouillonnement de joie au moment où Dieu peut sauver quelqu'un. Désormais la piscine de Bézatha ne bouillonnera pas par intermittence, mais elle bouillonnera sans cesse de l'amour même de Dieu qui vient sauver les plus pécheurs, qui vient sauver ceux qui étaient le plus loin de l'espérance du salut. A ce moment-là, ce sera ce bouillonnement continuel qui ne cesse encore de se réaliser au cœur de l'Église. Désormais les eaux ne sont plus bouillonnantes par intermittence, mais dans toute notre vie et dans toute la vie de l'Église depuis vingt siècles, et ça continuera sans cesse. Ce n'est plus ce sabbat comme une sorte d'atonie générale de la création, mais c'est cette dimension redécouverte du repos de Dieu et de la présence de Dieu au milieu de son peuple, un sabbat permanent dans lequel le Christ vient faire bouillonner de joie ce monde, vient raviver le bouillonnement des eaux au fond de notre cœur par la force et la source du baptême et fait que tous, dans une grande farandole, une grande danse, nous levant même si nous étions paralysés, à cause de la parole de Jésus, nous pouvons porter le grabat de nos souffrances et nous avancer désormais vers la joie du Royaume, dans le mystère de la Pâque.

 

AMEN


 
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