AU FIL DES HOMELIES

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L'EAU QUI GUÉRIT

Gn 7, 1+4-5+10-23 ; Jn 5, 1-18

Mardi de la quatrième semaine de carême – A

(31 mars 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

J

e ne sais pas quelle est celle que vous préférez, si c'est Evian ou Contrex, ou encore Volvic qui, paraît-il, fait les délices des biberons des bébés, ou si c'est encore l'eau d'Aix dont il a fallu fermer l'usine d'embouteillage, ou que sais-je encore, mais les eaux minérales ont toujours fasciné les hommes parce que sans doute l'eau est ce qui évoque, dans les profondeurs de notre être, l'élément le plus primitif, le plus originel. Etre plongé dans l'eau, à Vichy, à Abano ou ailleurs, c'est toujours d'une manière ou d'une autre retrouver une sorte d'état de renaissance, de rejaillissement de soi-même par-delà les fatigues ou les blessures ou le poids de la vie qui a pesé sur nous. Nous le savons bien à Aix en Provence, une cure thermale c'est toujours un bain de jouvence et de régénérescence qui fait que notre nature, notre être le plus profond, tout d'un coup, remonte à la surface, par-delà toutes les usures de la vie quotidienne et de tout le poids des soucis qui nous accablent.

Et c'est pour cela, sans doute que, à Jérusa­lem, le thermalisme avait déjà un certain succès. On a retrouvé, semble-t-il, "la piscine aux cinq portiques" derrière l'église Sainte Anne, enfouie à quelques di­zaines de mètres de profondeur dans une sorte de fosse qu'il a fallu creuser. A vrai dire, on y a trouvé non pas des ex-voto pour le Seigneur du Temple qui était juste à côté, mais des petites amulettes au dieu païen grec Ascloplos le dieu-guérisseur, et d'autres instruments de la médecine grecque qui avaient dû, timidement, derrière le Temple, se trouver un petit chemin de succès médical. C'est peut-être là, dans ce qui n'était pas nécessairement un haut-lieu de la piété authentique du judaïsme que Jésus est passé ce jour-là. Et même si l'opinion courante était que l'ange du Seigneur venait faire bouillonner l'eau, en réalité, dans ce traitement d'eaux thermales, c'était peut-être aussi des pratiques médicales telles que la dernière mode les avait introduites à Jérusalem.

Mais ce qui est très intéressant, c'est que Jésus ne regarde pas cela de haut. Quand Il va dans ce cen­tre de cure, Il voit un homme abandonné de tous, et son regard lui permet de discerner la misère de cet homme et d'aller la rejoindre là où il demande de l'aide. "Veux-tu être guéri ?" Vous avez remarqué qu'il n'y a aucune condition concernant la foi, concer­nant la vertu, les observances de la Loi, etc.. Au contraire, non. Jésus vient toucher le plus intime de cet homme, c'est-à-dire sa nature blessée, son être même, tel qu'il l'a reçu dans la création et qui est blessé par la maladie. Et c'est cela qui est très signifi­catif dans ce miracle. Jésus, en dehors de tout contexte de foi, va en cet endroit, là où la nature de l'eau n'a pas pu guérir la nature de l'homme. Il accepte d'entrer dans ce jeu de la guérison par les moyens naturels, tels que l'homme les espérait et avait mis sa confiance en eux. Il lui demande simplement : "Veux-tu être guéri ? " Et c'est alors que l'homme exprime effectivement ce désir, mais en disant en même temps l'incapacité radicale que la nature a de se sauver par elle-même. "Je n'ai personne pour me tremper dans la piscine" personne ne lui donne accès à ce moyen de se guérir par lui-même. Et c'est alors que Jésus, outre­passant le bain bouillonnant de l'eau agitée par l'ange, le prend et lui dit de partir.

Seulement, Jésus commet comme un impair. Il lui dit : "Prends ton grabat !", alors qu'il aurait très bien pu lui dire : "Tu reviendras le rechercher ici, demain matin !" De toute façon, personne ne devait avoir envie de le lui voler puisque cela faisait des années qu'il était dessus. Mais Jésus commet un im­pair, et c'est alors que se déclenche quelque chose de nouveau. Devant cet homme qui, dans sa nature, a été guéri, la Loi se déchaîne contre Jésus. On l'attaque de tous côté. Pourquoi avoir dit à ce paralytique, à ce malheureux de porter son grabat le jour du sabbat ? Quand la Loi voit l'homme, qui est sans la Loi, qui normalement avait mis sa confiance dans les lois de la nature, quand la Loi voit qu'elle est dépassée par la guérison que le Christ accorde, alors elle se déchaîne. Et c'est déjà le pressentiment de toute la haine et de toute l'opposition qu'il y aura, un jour, entre les juifs observateurs de la Loi et les païens qui ne seront pas tenus de l'observer. C'est cette espèce de rage d'im­puissance de la Loi qui n'arrive pas à mettre tous les païens sous sa coupe, sous son joug. Alors cette rage de la Loi s'acharne d'abord contre cet homme qui pourtant a été guéri dans son être le plus profond, et ensuite contre Jésus, lorsqu'Il est "dénoncé" involon­tairement par cet homme qui l'a rencontré et qui s'en va dire aux autorités.

Voilà comment saint Jean nous présente ce miracle. En réalité, parce que le Christ est venu re­joindre l'homme dans sa nature la plus désespérée, la plus démunie, voici que la Loi se déchaîne dans une crise de jalousie. Et comment Jésus répond-Il aux attaques qui lui sont faites ? "Mon Père travaille, et Moi aussi je travaille !" C'est évidemment une allu­sion claire au fait qu'on lui a reproché de guérir pen­dant le sabbat qui est le jour d'absence de travail, le jour du repos par excellence. Et Jésus dit : Vous ne vous rendez pas compte de ce qu'est vraiment le repos de Dieu. Le repos de Dieu ce n'est pas de se tenir aux prescriptions de la Loi. Le repos de Dieu, c'est d'offrir à ses enfants le repos et la paix. Et c'est en ce sens-là que Dieu œuvre, que le Père travaille, et que le Fils travaille, pour aller rejoindre, au-delà de la Loi, ceux qui ne connaissent pas la Loi ou qui vivaient dans une sphère en dehors de la Loi. Mais Il n'a de cesse de les avoir ramenés à Lui. Et même si la Loi, telle qu'elle est défendue à ce moment-là par les autorités juives, fait une sorte de crise de rage parce qu'elle n'est pas obéie et parce qu'elle ne s'impose pas à Jésus dans son œuvre de salut, Jésus n'en dénonce pas moins radica­lement cette incapacité de la Loi qui prescrit un repos qui ne peut pas vraiment être le repos parce que tous ne sont pas encore entrés dans la vie de Dieu.

Ainsi en va-t-il de nous. Nous-mêmes qui connaissons maintenant non seulement l'évangile mais aussi la Loi par certains côtés, nous vivons tou­jours dans cette tension entre cette nature qui, au fond de nous-même, désire être sauvée, et cette Loi qui s'impose à nous et qui, à certains moments, nous crée des tiraillements, comme le disait saint Paul : "Le mal que je ne veux pas faire, je le fais, le bien que je veux faire, je ne le fais pas !'' Ce qu'il nous faut savoir c'est que la seule chose qui pourra réaliser la paix en nous, c'est ce Dieu qui œuvre, qui œuvre dans notre nature pour la guérir, la sauver et la conduire à Lui, et ce Dieu qui œuvre, par-delà les possibilités mêmes de la Loi, car Il nous accorde, à ce moment-là, ce qu'au­cune observance de la Loi ne pourra jamais nous don­ner : le véritable repos, son Royaume.

 

 

AMEN

 

 
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