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L'EAU DU BAPTÊME

Gn 7, 1+4-5+10-23 ; Jn 5, 1-18

Mardi de la quatrième semaine de carême – A

(27 mars 1990)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous voyons de jour en jour l'étau se resserrer autour de Jésus. Non seulement Il viole le sabbat et se proclame le maître du sabbat, mais encore Il appelle Dieu son Père non pas un père au sens large, comme Dieu est le père de toute créa­ture, mais son propre père, le père dont Il est le Fils Unique. Il se fait l'égal de Dieu et les juifs le com­prennent parfaitement. Cet étau est celui des juifs et à travers eux celui des puissances du mal, des puissan­ces des ténèbres. Ils sont conduits par Satan qui met dans leur cœur la haine, le péché. Cette lutte de Jésus contre le mal, non seulement contre ceux qui lui veu­lent du mal, mais à travers eux contre celui qui est le principe même du mal, cette lutte de Jésus remplit tout ce temps du carême et toute la préparation bap­tismale car les catéchumènes luttent, eux aussi, contre le mal, contre le péché en eux et autour d'eux. Et pour nous, baptisés, le baptême continue d'agir en nous dans cette lutte contre le mal. C'est pourquoi nous avons entendu tout à l'heure ce passage de la Genèse qui nous raconte le mystère du déluge. Quoi qu'il en soit de l'historicité ou des détails plus ou moins lé­gendaires de ce récit, il est extrêmement important car il nous présente l'eau, l'eau qui sera celle du baptême, comme étant tout à la fois le symbole du mal et le symbole du bien, le symbole de la mort et le symbole de la vie.

Pour les sémites, l'eau est le lieu des puissan­ces du mal. Ils ne distinguaient pas comme nous le ciel, la terre et les enfers, mais le ciel, la terre et la mer ou "les eaux" qui étaient le lieu des monstres marins, et donc le lieu des puissances infernales. C'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, quand les hébreux sortiront d'Egypte, ils seront affrontés à la mer Rouge comme à la mort, comme à la puissance du mal qui donne la mort. Le récit du déluge part de cette même considération. L'eau y est une eau destructrice. C'est une chose qui nous est moins familière car nous avons domestiqué l'eau. Nous avons mis des digues à la mer et aux fleuves, nous avons établi des canaux d'irriga­tion. L'eau, nous la faisons circuler comme une eau courante dans les robinets de nos maisons. Mais l'eau de la tempête, l'eau du raz-de-marée, l'eau de l'orage, l'eau de l'inondation, c'est une eau qui détruit, c'est une eau qui est comme soulevée par les puissances du mal. Et le déluge est le symbole par excellence de cette eau destructrice, de ce qui, en nous est puissance de destruction.

Et c'est là que se noue le mystère. En nous, le péché est puissance de destruction. Le péché ce n'est pas seulement quelque chose qui nous tourne contre Dieu, mais c'est aussi quelque chose qui se retourne contre nous et qui nous abîme et à la limite, nous tue. Le péché en nous, l'absence d'amour est semence de mort, une semence de destruction. A force de refuser de nous tourner vers Dieu ou vers nos frères, à force de refuser l'amour, nous détruisons en nous la vie la plus précieuse, la plus sécrète, la vie de notre cœur qui est précisément puissance d'amour, donc puis­sance de vivification. C'est pourquoi le péché est comme ces monstres marins, comme cette eau du Déluge qui détruit tout sur son passage, qui anéantît toute vie, toute capacité de s'ouvrir à la vie. Et voilà que Dieu va se servir de l'eau du déluge, non plus pour détruire la vie, mais pour détruire le péché, c'est-à-dire ce qui est contraire à la vie. Et non seulement le déluge va détruire le péché de l'humanité, mais en même temps il va devenir principe de salut. Par l'in­termédiaire de l'Arche que Dieu a fait construire à Noé, Noé, sa famille et les animaux de toute espèce entrés avec lui dans l'arche, va être le principe d'une humanité nouvelle, le principe d'une création nou­velle. C'est pourquoi Noé, ses fils et tous les animaux vont à nouveau peupler la terre. Certes l'humanité issue de Noé tombera encore dans le péché et il faudra un déluge nouveau, celui précisément du baptême, pour nous purifier de tous ces péchés. Pourtant, déjà il y a comme un symbole de ce qu'est le renouvelle­ment, la recréation du monde par le Christ et par le baptême que le Christ nous a donné. De même que des eaux du Déluge est sortie une humanité nouvelle, une création nouvelle, de même des eaux du baptême sort une humanité renouvelée, une création renouve­lée. Car par la grâce du baptême, nous sommes les prémices d'une création nouvelle. Nous sommes déjà membres de ce Royaume nouveau, du royaume de la Résurrection du Christ, dans lequel, enfin, tout péché sera aboli et toute force du mal sera détruite.

Et l'Arche par laquelle Noé et avec lui les prémices de la création nouvelle sont sauvés des eaux du déluge, l'Arche a toujours été considérée par la Tradition chrétienne, comme le symbole de l'Église. Cette Église qui, au milieu du péché du monde, au milieu des puissances destructrices de ce monde, est comme l'arche du salut qui nous permet de traverser l'épreuve et d'aboutir au monde nouveau. Par l'Église, par le baptême que nous donne l'Église, par l'eau du baptême, don de purification, don de délivrance, don de salut par cette eau du baptême que nous donne l'Église, et qui détruit en nous le péché, par cette eau du baptême qui fait rejaillir en nous la vie, qui nous recrée à nouveau, par cette eau du baptême, nous sommes déjà membres du Royaume qui vient.

Que jour après jour, nous vivions cette grâce baptismale comme des sauvés, comme des ressusci­tés, comme des membres déjà vivants de ce monde nouveau vers lequel nous marchons tous ensemble et dont l'Église est à la fois la préfiguration et le chemin.

 

AMEN