AU FIL DES HOMELIES

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LE SEIGNEUR VIENT SANS PRENDRE RENDEZ-VOUS !

Gn 18, 1-14

(1er avril 2003???)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Vignes à Mambré 

Q

u'attend Abraham à l'entrée de sa tente ? Il a une femme, elle était stérile, il a pourtant engendré un fils avec Agar sa servante. Ainsi il a vaincu la mort, puisqu'il a été capable de se donner une descendance. Il n'est pas uniquement le mari, l'époux de Sara, il est devenu père, il est le père d'Ismaël.

Qu'attendent donc les juifs qui palabrent et qui discutent sur le parvis du Temple à Jérusalem ? Ils ont leur Temple, le lieu où Dieu vient, ils forment un peuple, ils ont une descendance d'un Père, ce même Père dont il était question dans le premier texte : Abraham.

       Pourtant, Abraham attend quelqu'un, il attend quelque chose, il attend un évènement comme si au fond de son esprit, il avait compris qu'Ismaël était certes son fils, mais pas celui d'Abraham et de Sara. Une attente, un évènement. Une attente dans le sens où il est prêt à s'ouvrir à tout ce qui va s'offrir à lui.

       Et puis, des gens qui palabrent, qui discutent d'arrache-pied les textes de l'Écriture, qui parlent avec Jésus et le croient, puisque c'est comme cela que la péricope est introduite : "Jésus tient ce discours à des gens qui le croient". Et pourtant, il y a une pierre d'achoppement : ces gens avaient une ouverture d'esprit, ils attendaient quelqu'un, quelque chose, un évènement, comme Abraham. Jésus leur dit une parole, et pourtant, cela va coincer, il y a un refus d'accueil. Ces personnes tiennent à une identité très précise, ils considèrent qu'ils ont déjà été libérés étant fils d'Abraham et que cette libération a eu lieu une fois pour toutes, le salut a été donné à Abraham, le salut a été donné à Israël quand il a traversé la Mer Rouge, et ils vivent d'une certaine manière sur ce salut qui est lié à leur identité, identité d'un peuple qui vient d'un homme, Abraham, et identité liée à une terre, et à un Temple. Par conséquent, leur carte d'identité est claire, nette, ils ont leur patrimoine génétique, et celui-ci ne peut en aucun cas bouger.

       Il y a un accueil qui ne va pas se faire, car cet accueil concerne la présence de Dieu. Quand on écoute le premier texte avec Abraham, on découvre cette personne ouverte, qui a un sens de l'accueil très profond, avec cette sorte d'antinomie dans ce texte qui nous montre un désert, un soleil, des gens qui viennent dont on ne sait pas trop qui ils sont, et Abraham qui s'empresse. Ce qui m'a toujours étonné c'est ce côté empressé d'Abraham à servir, à faire servir par Sara, et de l'autre côté, un évènement, une présence qui se dit à peine, qui est voilée, des gens qui viennent et qui lui annoncent quelque chose qui d'une certaine manière s'est déjà produit, puisqu'il a un fils. Et Dieu bouleverse en disant : non, tu croyais que tu avais ton fils, mais je vais te faire découvrir, je viens t'apprendre quelque chose, l'évènement c'est que le fils que tu crois être ton fils, et il l'est en vérité, mais je vais t'en donner un autre qui sera ton fils et celui de Sara.

       De l'autre côté, il y a une atmosphère plus bruyante, des gens qui marchent, toute cette agitation qui existait autour du Temple, et des gens qui ont un esprit plus fermé, car ils ont un aspect identitaire très précis, et ils ont leur grille de lecture qui fonctionne sur cette identité. Nous acceptons d'entendre Jésus, nous croyons ce qu'Il dit, mais ses paroles, je les mesure à ma propre grille de lecture. Est-ce que ce que dit Jésus tient la route par rapport à mon histoire, à l'histoire de mon peuple, à l'histoire relatée dans les Écritures ? C'est un petit peu ce qu'on rencontre ailleurs dans l'évangile de Jean, où l'on dit à Nicodème qui prend la défense de Jésus en disant qu'Il est peut-être celui qu'on attendait, et on lui répond : regarde donc les Écritures. Est-ce qu'il est dit dans les Livres que le Messie viendrait de Galilée ? C'est un peu comme s'ils se promenaient avec un livre où tout est écrit, et il faudrait que la réalité qui est face à eux rentre exactement dans le cadre qui convient.

       Cela nous fait prendre conscience qu'il y a deux sortes de générations : il y a le principe de la génération de ces juifs, axée sur l'identité, sur une tradition autour de laquelle tout doit fonctionner, et tout doit dire amen, et de l'autre côté, il y a une génération qui n'est pas tellement axée sur la génération de la chair, mais qui est tournée vers la génération spirituelle. C'est-à-dire que Dieu, par Abraham nous livre un message très profond : quand Il nous fait devenir fils, il ne le fait pas par génération charnelle, mais par génération spirituelle. Comment cette génération spirituelle fonctionne-t-elle ? Elle s'articule sur deux volets : d'abord sur l'accueil, et ensuite sur la coopération. Ce que va faire Abraham, ce que ne feront pas d'autres, je pense à ce qui suit l'accueil des trois anges par Abraham, c'est le refus des anges à Sodome et Gomorrhe, c'est que Dieu vient visiter dans un évènement. Sommes-nous capables de reconnaître dans cet évènement, la venue de Dieu ? Sommes-nous capables d'accueillir Dieu dans l'évènement même s'il est totalement impromptu, comme Abraham au bord de sa tente, alors qu'il pouvait penser avoir été comblé avec Sara, Agar et Ismaël, et il découvre que Dieu vient tout bouleverser et lui donner encore bien davantage.

       Ces juifs qui parlent avec Jésus ont-ils cette capacité d'accueil d'un évènement qui les bouleverserait, leur apporterait quelque chose de neuf, une nouvelle génération, pour qu'ils comprennent qu'être fils d'Abraham, ce n'est pas uniquement affaire d'identité ethnique, d'être relié à un Temple ou à une terre, mais c'est accepter de devenir fils par cet évènement que Dieu nous donne de vivre. A ce moment-là, on comprend que la génération n'est pas une affaire de passivité : ma mère était juive, nous, nos parents sont chrétiens, c'est pour cela que je suis chrétien, que je vais à la messe, à l'aumônerie, mais au contraire, découvrir qu'au-delà de cette génération charnelle, il y a une génération spirituelle qui est axée à la fois sur un don que Dieu nous fait, mais aussi sur notre propre liberté. Là, Dieu nous renvoie à notre liberté : sommes-nous capables de reconnaître Dieu librement dans ce qu'Il nous donne de vivre ? C'est là, cette pierre d'achoppement que vivent ces juifs, qui au départ croient Jésus, ce qu'Il dit les intéresse, mais ils ne vont pas se laisser bouleverser par Jésus, et ils vont refuser leur liberté pour se rattacher à leur question identitaire. Ils ne feront pas le pas ou le saut !

       Nous, en tant que chrétiens, même des chrétiens d'un certain âge, pensant avoir acquis toute une série d'identités, de relations avec Dieu, des relations qui ont forgé notre vie, dans lesquelles on a pu déceler la présence de Dieu, est-ce que nous n'avons pas quelquefois tendance à continuer à vivre notre vie de chrétien avec une grille de lecture ? J'ai vécu telle chose aujourd'hui, je trouve que cela ne rentre pas du tout dans le cadre, ce n'est pas casher, ce n'est pas catholique, et je n'irai pas jusqu'au bout. Mais ce que Jésus nous demande, c'est d'aller jusqu'au bout, d'aller jusqu'à ce scandale, et peut-être comme Pierre, d'oser dire : "Où irions-nous Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle ?"

       Cette vie éternelle qu'Il donnera aussi aux futurs baptisés de cette Nuit Pascale qui approche, et à laquelle nous participerons, je pense dans cet esprit de se laisser bouleverser par cette célébration, non pas de la suivre avec cette succession de textes que nous pensons trop connaître, mais nous laissant toucher, en acceptant le Seigneur qui vient, et quand Il vient, Il ne prend pas rendez-vous, et il nous faut donc savoir veiller, garder les yeux ouverts, et les oreilles ouvertes.

       AMEN


 

 

 
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