AU FIL DES HOMELIES

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DU SAUVE QUI PEUT AU SALUT !

Gn 7, 1+4-5+10-23 ; Jn 5, 1-18

Mardi de la quatrième semaine de carême – C

(20 mars 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, beaucoup d'entre vous qui sont allés à Jérusalem soit pour un simple pèlerinage ou pour y séjourner un certain temps, se souviennent sans doute de ce magnifique petit jardin qui est près de l'église sainte Anne, avec précisément, l'église romane, une des plus belles de Terre Sainte, et juste à côté, ce jardin semble tout d'un coup éventré et il y a des barrières parce qu'on tombe dans un trou qui fait au moins dix ou douze mètres de profondeur. Ce trou est soigneusement enduit d'une chaux étanche, et au début, quand les archéologues ont fouillé cet endroit, ils ont cru que c'étaient des citernes. De fait, il n'est pas impossible qu'il y ait parmi ces grands trous, ces grandes poches, des citernes qui collectaient l'eau qui arrivait par un aqueduc depuis Hébron qui est à quarante kilomètres de là, construit par les romains, mais surprise, un de ces trous a révélé de nombreuses statuettes du dieu païen guérisseur, Asclépios. Donc, à ce moment-là, il n'y avait plus de doute possible, au moins à l'endroit où on les avait trouvées, ce n'étaient pas ces citernes du temple parce que utiliser de l'eau bénite par Asclépios, pour les juifs, très peu, merci ! Ce n'était pas du tout leur problème, mais il semble bien qu'il y ait eu là, à l'endroit d'ailleurs que saint Jean identifie, près de la piscine probatique à côté de la porte des brebis, il y ait eu un sanctuaire païen d'Asclépios qui est le dieu guérisseur des grecs (Esculape le dieu médecin).

C'est intéressant pour plusieurs raisons. La première montre que malgré l'image qu'on se représente la plupart du temps que le culte de Jérusalem était parfaitement clean, qu'il n'y avait rien autour, qu'à cent mètres autour du temple il y avait des barricades pour que les païens n'y pénètrent pas, en réalité, on avait quand même réussi à introduire un sanctuaire païen dans la ville même de Jérusalem. La médecine à cette époque-là, vous imaginez bien que ce devait être l'équivalent de nos "médecines douces", il y avait pas mal de persuasion, un petit peu de charlatanisme, un petit peu de ceci et de cela, qui faisait qu'effectivement, on vous persuadait qu'Esculape allait vous guérir. Deuxième raison, le procédé était très simple, vraisemblablement, à cause du système d'alimentation d'eau, de temps en temps se mettait à se renouveler, à bouillonner comme dit l'évangile, et les juifs pour essayer de mettre une sorte de manteau de Noé (c'est le cas de le dire par rapport à la première lecture), avaient eu l'idée de dire que c'était l'ange du Seigneur qui venait faire bouillonner l'eau de la piscine. Je me permets de penser que l'ange du Seigneur avait sans doute autre chose à faire, mais cela donnait une sorte de légitimation cultuelle un peu orthodoxe à un culte qui devait être assez païen.

Mais il faut noter que jamais les juifs n'avaient eu de sanctuaires de guérison. Vous pouvez relire tout l'Ancien Testament, il n'y a pas d'endroit où les rois d'Israël ou de Juda aient construit des sanctuaires de guérison. Cela n'existe pas chez eux. Comme la maladie ou la guérison étaient le fait de Dieu, il n'y avait pas besoin de sanctuaires, il n'y avait pas besoin de médecines, il y a même des textes de la Bible qui sont assez méfiants vis-à-vis de la médecine. Donc, cela vient vraiment du milieu païen.

Il y a deux choses à remarquer. La première c'est que Jésus a fréquenté ce sanctuaire. Cela peut paraître un peu scandaleux, mais lui n'a pas hésité à aller voir ce sanctuaire d'Asclépios, plus ou moins légitimé par les autorités du temple. Cela témoigne de la très grande liberté de Jésus au milieu de la société contemporaine. Il allait voir tout le monde, un jour où il se baladait dans Jérusalem, il est entré ce sanctuaire païen, il est passé au milieu des gens, discuter avec eux, et tout d'un coup, il est tombé sur ce pauvre homme, qui devait avoir pas mal d'escarres depuis trente-huit ans qu'il était sur son grabat, et il a parlé avec lui. La deuxième chose, c'est que le procédé de guérison est très important. C'est très révélateur de la mentalité païenne, la guérison est un "sauve-qui-peut" mais ce n'est pas un "salut". C'est-à-dire, il faut faire ce qu'il faut vis-à-vis du dieu, ici plonger le premier dans la piscine, pour que le procédé de guérison et les effets thérapeutiques soient efficaces. Là encore, on voit très bien quand les gens se précipitent dans la piscine, que ce n'est pas une guérison par grâce, c'est un don, mais comme on jette une poignée de miettes aux oiseaux, ce sont les premiers qui se précipitent qui emportent les plus gros morceaux ! C'est donc tout à fait un lieu qui n'est pas exactement un lieu miraculeux, puisqu'il n'y a pas de miracle absolument gratuit de la part de Dieu. Il y a l'ange qui vient agiter l'eau de la piscine, et après, débrouillez-vous, le premier qui se plonge a des chances d'être guéri. C'est tout. C'est ce que j'appelle une guérison "sauve-qui-peut", il faut que l'homme arrive à se débrouiller pour obtenir la faveur du dieu.

C'est là où l'on perçoit la différence entre l'attitude religieuse de ce type de sanctuaires qui étaient hyper répandus dans toute l'Antiquité, des sources bouillonnantes, vous en trouvez près de Pergame, près d'Éphèse, c'était toujours un peu la même mise en scène. Mais ici, précisément, Jésus dit : "Prends ton grabat et marche". Il change la religion du "sauve-qui-peut'", en religion de salut, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Dans le "sauve-qui-peut", c'est chacun pour soi et éventuellement dieu pour tous, mais apparemment, uniquement pour ceux qui sont les premiers à plonger dans l'eau, tandis que la religion de salut, c'est la grâce de Dieu qui prend l'homme en charge de bout en bout, et qui lui dit : "Lève-toi et marche".

C'est intéressant parce qu'il y a quantité de zones de notre propre être qui ne sont pas toujours évangélisées et dans lesquelles nous avons tendance à considérer que même la foi chrétienne, c'est le sauve-qui-peut plutôt que le salut ! Ce serait éclairant de nous interroger sur la manière dont trop souvent nous nous tenons un peu en retrait en attendant l'occasion favorable pour bondir et pour nous en sortir, alors qu'en réalité, le salut quand il est donné, il est donné. Il n'est pas calculé, ce n'est pas Dieu qui met les gens en concurrence pour attraper ses dons et sa grâce.

 

 

AMEN

 

 

 
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