AU FIL DES HOMELIES

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LE GRABAT

Gn 7, 1+4-5+10-23 ; Jn 5, 1-18

Mardi de la quatrième semaine de carême – A

(4 mars 2008)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

D

eux paroles un peu énigmatiques de Jésus dans cet évangile : "Jésus dit à l'infirme : lève-toi, prends ton grabat et marche". Pourquoi s'encombrer d'un grabat une fois qu'on n'en a plus besoin pour s'allonger ? et puis, vous l'avez entendu, quand ils se retrouvent tous les deux au temple Jésus met en garde cet homme en lui disant: "Te voilà guéri, ne pèche plus de peur qu'il ne t'arrive pire encore". Qu'est-ce qui peut être pire que d'avoir vécu trente-huit ans paralysé ?

J'aurais voulu éclairer ces deux remarques de Jésus à travers un texte que j'ai eu l'occasion de lire il n'y a pas très longtemps. Ce texte est tiré de ce qu'on appelle un roman judéo-chrétien du premier siècle de l'Église, cela s'appelle "les reconnaissances clémentines", et il y a un passage très intéressant par rapport au déluge : "Comment faire pour lutter contre l'oubli ?" Il y a eu le déluge et pourtant les descendants des trois fils de Noé recommencent à pécher. Vous aurez remarqué effectivement que le déluge est venu pour que cela aille mieux, et c'est de pire en pire ! Je cite le texte : "Les hommes qui ont survécu au déluge, qui ont survécu à travers la génération des trois fils de Noé, ces hommes se conduisent à nouveau comme les premiers (cela n'a pas servi de leçon), car ce qui s'était produit est tombé dans l'oubli, si bien que les après-venants ne croyaient même pas qu'un déluge était survenu".

Pourquoi est-ce que je cite ce texte par rapport à mes deux remarques concernant les paroles de Jésus ? Mon hypothèse est que Jésus n'est pas un sadique (excusez l'expression!) qui après avoir guéri ce pauvre homme lui dit : garde quand même ton grabat, parce qu'il faut bien que tu gardes un boulet au pied. Ce n'est pas cela, mais je crois que le grabat dans ce cas-là, c'est pour ne pas oublier ce qu'il était auparavant, comment Dieu est venu le délivrer et comment il a été transformé. De la part de Jésus, ce n'est pas pour humilier l'homme, ce n'est pas une réaction de toute puissance qui voudrait mettre la tête de l'homme sous l'eau. Mais Jésus, pour que cet homme n'oublie pas et qu'il ne lui arrive pas pire encore, il lui donne comme cette marque, il doit faire mémoire de ce qui s'est passé auparavant. Je crois que cela c'est très important. C'est peut-être encore plus important pour nous qui avons été baptisés tout petits, et qui ne savons pas comment c'était avant. Mais rassurez-vous, c'est aussi important comme démarche pour les catéchumènes, car il serait un peu trop facile et trop rapide d'avoir le sentiment que tout est effacé, que plus aucun mal ne peut arriver et ne plus vouloir faire mémoire de mon histoire et de l'histoire de l'humanité.

Ce grabat, c'est la mémoire. Pourquoi garder mémoire ? Vous l'aurez compris avec la mise en garde de Jésus, pour éviter que cela aille de mal en pis. Pour que nous gardions en mémoire cet acte incroyable et gratuit que Dieu a fait pour nous, et que bouleversés par cet acte gratuit de miséricorde et d'amour, nous reconnaissions que c'est difficile mais que nous refusions de retomber dans ce péché. Et nous le faisons grâce à quoi ? Grâce à la mémoire, au processus mémoriel qui est fondamental dans la vie du chrétien et dans toute communauté religieuse. Il ne faut pas se demander pourquoi le judaïsme tous les ans à la fête de Pâque, fait mémoire du passage de la Mer Rouge, et pourquoi nous aussi nous faisons mémoire.

Cette mémoire est importante pourquoi ? parce qu'elle va être le lieu de rencontre entre la Parole de Dieu et notre vie, notre expérience. Puisque tout à l'heure nous entendions un passage sur le déluge, nous pouvons voir comment l'Église elle-même a refusé de rejeter tout ce qui était son passé, l'Ancien Testament, et il y a bien des chrétiens qui encore maintenant disent à quoi ça sert ? Comme si l'Ancien Testament, on pouvait le comparer au grabat de cet homme, cela m'embarrasse, cela me gêne, cela m'appesantit parce qu'en même temps j'ai le sentiment qu'il y a quelque chose qui est dit dans l'Ancien Testament et son contraire dans le Nouveau, donc, autant me débarrasser de ce grabat. Autant ne vivre qu'avec le Nouveau Testament, ne vivre qu'attiré par le futur et faisons fi du passé, cela ne nous regarde plus. Et pourtant, si l'on regarde comment le récit du déluge a marqué l'Église et les chrétiens, c'est quelque chose d'incroyable et de merveilleux. Je ne vais m'étendre, car on pourrait en parler pendant des heures. Le récit du déluge fait bien sûr référence au baptême et à la manière dont l'eau est à la fois cet élément de vie et cet élément de mort. Le déluge pour la catéchèse qui est donnée aux catéchumènes, est un récit qui est extrêmement important parce que lorsque Dieu sauve Noé qui n'est pas sauvé parce qu'il était parfait, mais bien par pure grâce, nous aussi, nous sommes sauvés par pure grâce. Comme les eaux du déluge sont un nouveau chaos originel en attendant la remise en ordre du monde, le catéchumène plongé dans les eaux du baptême se voit comme habité par ce chaos du péché originel, à la fois de ce moment saisissant qui le prend au moment de son baptême pour sortir ordonné à la grâce de Dieu afin de répondre au fait d'être à l'image de Dieu.

C'est l'arche de Noé qui est comparée très vite à l'Église, notamment surtout dans l'Église d'Afrique du Nord avec Cyprien. C'est quelque chose d'essentiel, et ce n'est pas uniquement un jeu de comparaisons. Dans une Église où l'on a tendance à vouloir expulser ceux qui ont péché en leur interdisant la possibilité de recevoir le pardon, les Pères de l'Église vont réagir en disant : non, regardez l'arche de Noé, à l'intérieur, il y avait des animaux méchants et gentils, il y avait des animaux purs et impurs. Qui suis-je moi, pour décréter que tel ou tel frère ou sœur je dois l'expulser de l'Église. Donc, vous voyez que l'Écriture, c'est véritablement une nourriture, ce n'est pas faire œuvre de culture biblique pour briller dans les salons aixois ou parisiens, mais ma vie présente se nourrit, se structure et s'ordonne à cette Parole de Dieu grâce au processus de mémoire que je fais, grâce en fait à ce grabat qui peut être de temps m'horripile, m'alourdit, et qui en même temps est fondamental.

Frères et sœurs, il y a trois cent soixante cinq jours pour lire la Bible, mais je crois que ces textes que nous venons de lire et cette allusion au grabat, et aussi le fait que nous soyons en temps de carême, que ce soit pour nous vraiment l'occasion de nous replonger dans la Parole de Dieu et de découvrir que même si dans un premier temps elle provoque le chaos dans notre cœur parce que nous ne la comprenons pas, ce chaos est à comparer en fait au déluge qui dans un deuxième temps vient ordonner le temps comme la Parole de Dieu vient ordonner notre vie.

 

AMEN

 

 

 

 
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