AU FIL DES HOMELIES

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JOIE DANS LA SOUFFRANCE

Is 49, 8-16

(13 mars 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

e texte du prophète Isaïe que nous avons entendu est un hymne d'allégresse, un hymne de joie, un chant de tendresse. Mais au moment où Isaïe proclame cette allégresse, et cette tendresse, son peuple est dans la désolation, son peuple est dans l'exil, son peuple est dans le drame d'un pays qui a été occupé, pillé et dont les habitants ont été dispersés. Et c'est au cœur de ce désert, de cette désolation, de cette souffrance que le prophète, avec une sorte d'audace naïve mais d'espérance réelle, chante le printemps, chante la mère qui aime son enfant, chante la consolation et l'exultation des murs de Jérusalem.

        Et puis ce cantique de joie est encadré par deux texte que nous appelons le chant du Serviteur. Et ce Serviteur c'est le peuple d'Israël qui a été mis en esclavage, qui a été détruit, qui a été abîmé, qui a été spolié de son humanité et en même temps de sa propre foi. Ce chant du Serviteur est donc un chant dramatique qui entoure le chant magnifique de l'exaltation et de l'exultation de Jérusalem. C'est tout à fait logique, dans la logique du salut.

        Et lorsque le Christ Jésus qui prend les traits du Serviteur, lorsque le Christ Jésus va accomplir la prophétie du Serviteur Souffrant qui a été conduit à la mort dans la négation de son être humain, de sa foi et de sa divinité, Il accomplit à la fois ces chants dramatiques du Serviteur et le chant magnifique de l'exultation du peuple d'Israël ! Et c'est encore ceci que nous célébrons aujourd'hui. Et c'est encore de cela que nous vivons encore aujourd'hui.

       Nous aimerions bien, tous, que de fait, la terre exulte et cesse de pleurer ses guerres et ses morts. Nous aimerions bien que "les cieux crient de joie" et cessent de faire pleuvoir les drames écologiques, par exemple, ou sismiques. Nous aimerions bien que les prisonniers sortent de leur prison, et eux, aussi ils aimeraient bien dire : Sortons de nos ténèbres et allons courir sur les monts chauves où il y a des pâturages, ni soif ni faim, et où l'on peut sentir le soleil qui brûle la peau. Nous aimerions bien tout cela, mais il faut être à la fois lucide et réaliste. Quand je dis à la fois, j'aurais dû plutôt dire "dans la foi". Je ne prie pas pour que les prisonniers de Luynes s'échappent ni même pour que les juges les fassent sortir. Je ne demande pas à Dieu de libérer les assassins ou les gangsters. Je prends cet exemple parce que je le connais un petit peu. Mais ce que je demande à Dieu, c'est que, dans ces serviteurs souffrants, abîmés, quelle qu'en soit la raison, peu importe, il ne s'agit pas ici de responsabilité, je prie Dieu pour que leur cœur exalte de joie, pour qu'ils sentent qu'ils sont aimés de Dieu de la façon même dont une mère aime son enfant, et qu'ils contemplent, dans leurs mains, quelque chose qui y est gravé. Nous ne demandons pas à Dieu un bien ou un bénéfice humain, politique, économique ou social. Ces données-là ne dépendent pas d'abord de Dieu mais de nous. Nous demandons à Dieu et nous exultons à cause d'une fidélité invisible, comme le dira Jésus dans l'évangile, d'une vie éternelle, car c'est de cela qu'il s'agit et ce n'est que de cela qu'il s'agit. Le Christ n'est pas venu pour accomplir une œuvre de rassemblement humain. Il n'est pas venu pour ouvrir les grilles informatisées des prisons modernes. Il n'est pas venu distribuer les biens de la terre aux hommes ni conduire les troupeaux sur les pâturages pour qu'ils produisent davantage de lait ou de viande.

       Le Christ est venu pour la vie éternelle. C'est cela qu'Il a reçu du Père, car le Père est vie éternelle. Et c'est cela qu'Il contemple dans le Père, et c'est pour cela que le Père L'a envoyé. Et c'est pour cela qu'Il a célébré, à la fois, un chant de serviteur souffrant et un chant d'allégresse dans sa Pâque : "Je suis venu pour qu'ils croient en Celui qui M'a envoyé et qu'ils aient la vie éternelle !"

       Alors ne nous trompons pas. Toute tromperie vient du mensonge. Ne nous trompons pas sur notre destinée, sur le sens de la Pâque de Jésus, sur le sens de notre propre carême. Il ne s'agit pas de nous améliorer moralement ou socialement, ni d'améliorer les conditions économiques ou politiques de nous-même ou des autres. Ceci est une tache essentielle, elle n'est pas le propre des chrétiens. C'est le propre de tout homme. Mais vivons à cause de la vie éternelle dans chacune de nos situations. Non pas que cette vie éternelle va transformer ces situations, elle n'est pas faite pour cela, mais elle va nous transfigurer tout au long de ces situations. Que ce soit un chant de douleur, comme le Serviteur Souffrant, que ce soit pendant l'exil comme le peuple d'Israël, que ce soit dans les prisons ou hors des prisons, il s'agit de vivre de la vie éternelle. C'est pour cela que le Christ est venu. C'est pour cela que Lui-même est passé par tous ces événements de notre vie. C'est pour cela qu'Il ne les a pas matériellement changés car il faut que nous les vivions pour entrer, avec Lui, dans sa Pâque d'éternité.

       AMEN

 

 
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