AU FIL DES HOMELIES

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LA LASSITUDE, C'EST UNE IMPASSE

Jr 11, 18-20 ; Jn 7, 37-52

Samedi de la quatrième semaine de carême – A

(12 mars 2005)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

J

e ne sais pas si vous avez remarqué, frères et sœurs, une sorte de progression parallèle entre notre énervement au cours de ce carême, énervement dû au fait que généralement nous n'avons pas été capables de suivre les prescriptions du Christ, que ce que nous avons entendu le soir du mercredi des cendres, de ce tissu composé d'extraits de l'évangile et des extraits de saint Paul nous semblent irritables et irritants, tellement éloignés de nous, de nos pauvres capacités. C'est vrai que nous pourrions être habités par un certain énervement vis-à-vis de cet évangile que nous n'arrivons pas à vivre. Ce même énervement grandit d'évangile en évangile, de messe en messe, et vous le voyez bien, depuis quelques jours, nous ne cessons d'entendre cette petite phrase : ils essayaient de saisir Jésus et ils n'y arrivaient pas. Et Jésus se mit à parler sur le parvis du Temple, Il enseignait, et les pharisiens, les scribes essayaient de le saisir, mais ils ne le pouvaient pas, son Heure n'était pas venue. Ils essayaient de la saisir, mais ils ne le pouvaient pas parce que la foule tenait Jésus pour un prophète.

J'aurais voulu avec méditer sur cette fameuse phrase, cette aptitude tellement humaine : saisir. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais cette attitude se décline de deux manières dans l'évangile. Il y a d'abord cette manière de vouloir saisir le Christ, une sorte de préemption de vouloir agripper physiquement le Christ pour l'arrêter, mais le mot saisir ne recouvre pas qu'un acte physique, de capture, de chasse, de prise, de trophée. Cela renvoie aussi à une autre expression que l'on connaît bien : saisir le sens. Saisir, c'est cela aussi : je n'ai pas saisi ce que tu m'as dit, ou au contraire, j'ai très bien saisi ce que j'ai lu, ce que j'ai vécu. Vous voyez que c'est cela qui est au cœur du débat entre les pharisiens, Jésus et Nicodème. La lecture qu'ils font de la venue du Christ, le sens en est saisi à travers quelque chose de très précis, qui est que le Christ doit venir de Bethléem.

Je crois que cet aspect de vouloir saisir, de prendre, peut nous être utile au temps de notre carême à travers deux choses. Saisir, comme je le disais au début, notre carême, et en deuxième point, saisir les Écritures. Nous avons bien remarqué que nous ne pouvons pas saisir le carême. Chaque jour, à chaque instant, quand nous essayons de vivre ce carême de la meilleure manière possible, que nous n'y arrivons pas. Nous n'arrivons pas à saisir, à comprendre ce que Dieu attend de nous et cela nous irrite profondément. Nous pourrions en arriver à deux conclusions extrêmes : une grande lassitude de notre part, l'impression que nous ne sortirons jamais vainqueurs de ce combat, et l'envie de tout arrêter, l'envie comme le font les enfants quand ils jouent : "pouce", stop, j'en peux plus, je ne cherche plus à comprendre, je ne cherche plus à saisir, c'est fini. C'est peut-être une attitude que nous avons envie de vivre de temps en temps, mais dont le grand risque est d'arriver à l'indifférence. Arrêter de vouloir saisir le Christ, c'est nous précipiter dans l'indifférence, dans la neutralité, et c'est la mort de notre vie spirituelle.

L'autre risque, c'est la violence. C'est effectivement sentir sourdre en nous une sorte d'énervement et de violence qui, à la fin, prennent le pas sur notre désir de rencontrer le Christ et qui nous fait dire : cette fois, stop, j'arrête, mais j'arrête parce que je considère que le Christ, je l'ai enfin trouvé, que le Christ, c'est cela, et pas autre chose ! Et cette manière de vouloir saisir le Christ se révèle aussi très dangereuse parce qu'elle rappelle au fond de notre cœur, que nous pensons être capables d'enfin comprendre Dieu. Il n'y a rien de plus dangereux que les gens qui vous font croire qu'enfin, ils ont saisi Dieu. C'est en fait, ce que font les pharisiens.

Or, le Christ est celui sans cesse se laisse approcher pour mieux s'enfuir. Quand je lis ce genre de passage en ce temps de carême, je ne peux m'empêcher de penser au Cantique des Cantiques, la manière dont le Bien-Aimé a su déclencher le désir chez la bien-aimée, la manière dont il s'enfuit afin que la bien-aimée se mette à sa poursuite. C'est cela la vie chrétienne. La vie chrétienne, c'est accepter une bonne fois pour toutes que nous ne pouvons pas saisir le Christ, physiquement, intellectuellement, théologiquement, tout ce que vous voulez ! Nous pouvons tout au plus saisir quelques petites traces de ce qu'il est, de la manière dont Il se révèle à nous, mais nous ne pouvons jamais le saisir en soi.

Frères et sœurs, que ces derniers jours de carême soient pour nous justement la véritable de ce que nous pensons que Jésus est. Que ce carême soit pour nous la découverte d'un autre Christ qui nous emmène beaucoup plus loin, celui qui va peut-être nous faire quitter Bethléem pour la Galilée des nations.

 

 

AMEN

 

 
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