AU FIL DES HOMELIES

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POURQUOI VOUS LEVEZ-VOUS LE MATIN ?

1 R 19,3-8

(27 mars 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

ève-toi et mange, autrement le chemin sera trop long pour toi " et encore : "Le jeune homme se dit, je vais partir, je vais me lever et j 'irai chez mon père".

Frères et sœurs, au cours de plusieurs séjours dans la ville de Fribourg, en Suisse, j'ai fait connaissance avec une jeune maman qui est devenue une excellente amie, elle est française, mais comme elle a épousé un Suisse, elle a donc dû opter pour ce que j'appelle "le charme discret de la fribourgeoisie" et elle est donc devenue suisse. Elle a, je crois, quatre enfants, ce qui lui donne largement de quoi occuper ses journées entre la cuisine, l'entretien de la maison, sans oublier évidemment le taxi familial. Mais elle a trouvé qu'il lui fallait quand même quelque chose pour occuper sa vie parce qu'elle trouvait que les seules activités ménagères c'est un peu monotone. Elle a donc eu cette audace de s'improviser journaliste.

      Rassurez-vous, vous ne la lirez jamais dans le Monde ni dans Libé, elle a simplement choisi de travailler pour un journal local de Suisse, celui qui est le plus lu à Fribourg, vous savez qu'il y en a des centaines en Suisse, et qui s'appelle "la liberté" et dont je dis également en plaisantant que son principe éditorial se résume au proverbe "pas de nouvelles, bonnes nouvelles". Donc elle est allée voir le directeur du journal et lui a proposé de tenir une petite rubrique hebdomadaire, et à la grande surprise du directeur du journal, expliqué son projet : "je voudrais aller voir les gens pour une petite entrevue de cinq ou dix minutes, mais qui commencera toujours par la question-titre de ma rubrique : " Pourquoi vous levez-vous le matin ? "

       Personne n'a jamais pensé à écrire dans un journal la rubrique "pourquoi vous levez-vous le matin ?" Pourtant avouez que c'est quand même une des questions les plus fondamentales de notre vie, d'autant plus fondamentale que, si je puis dire, elle se pose à répétition, car on peut effectivement se demander chaque matin pourquoi on va se lever ou pourquoi on vient de se lever. D'ailleurs, vous et moi, nous connaissons des gens qui disent souvent : "j'aurais mieux fait de ne pas me lever ce matin", ce qui est déjà une réponse à la question. Marie-Claude, c'est son prénom, a donc pris son petit magnétophone de poche, et elle est partie interviewer presque au hasard des rencontres et des découvertes, mais avec le souci de joindre les gens les plus variés : la rubrique a eu un réel succès, je ne sais pas si ça a fait augmenter les ventes du journal, mais en tout cas la rédaction a bien voulu recueillir une cinquantaine de ces brèves rencontres dans un petit livre qui s'appelle : "Pourquoi vous levez-vous le matin ?", avec le sous-titre : "des gens comme vous répondent". Bien entendu, ils sont comme vous, tout en n'étant pas aixois : ils sont suisses, et parfois extrêmement suisses comme vous allez le voir.

       Je voudrais donc vous donner un petit aperçu des raisons pour lesquelles on se lève le matin à Fribourg et plus généralement en Suisse, il y a évidemment des motivations spécifiquement suisses, c'est celles de Marlet Baumgartner, inspectrice de police, qui, à la question : "parce que c'est inconcevable pour moi de rester au lit sans rien faire. Je suis très active de tempérament même si j'ai congé, il faut que je me lève pour faire quelque chose".

        Autre question et autre réponse qui va dans le même sens, mais de la part d'un vieux sage, un sculpteur de 88 ans : "Ce que je vais faire pendant la journée est pour moi tellement plus important que de dormir ! Chaque matin, je sais que mon atelier m'attend et donc je me lève presque en état d'urgence ..."

       Ce sont évidemment des réponses très helvétiques. Il y en a d'autres, celle d'un journaliste qui tient lui-même une rubrique à la radio qui le prédestinait à répondre à ce genre d'interview puisque son émission s'appelle "petit déjeuner". Et quand on lui demande : "pourquoi vous levez-vous le matin ?" il a cette très belle réponse : "pour rencontrer des gens. J'ai toujours aimé ça. C'est une manière de vivre et un apprentissage a chaque fois renouvelé : comment faites-vous comment font-ils pour se débrouiller avec cette chose un peu étrange ... qu'est la vie ?"

       C'est donc déjà une manière plus philosophique de répondre à cette question. Evidemment notre journaliste improvisée n'a pas oublié les mystiques : elle a donc interviewé une de mes amies qui s'appelle Mère Gertrude, femme fort sympathique, Abbesse du monastère des cisterciennes de la Maigrauge qui répond ainsi : "pour rencontrer le Christ et l'humanité entière à travers la prière matinale avec mes sœurs. Par la lecture et le chant des psaumes, je me sens tout proche de mes frères et sœurs humains, je rejoins leur souffrance, leur louange, leurs désirs, leurs pauvretés, leurs déprimes et leurs espérances. Ma première occupation consiste donc en cela : rejoindre en mon cœur le Christ et l'humanité cela se passe à l'église tôt le matin". Elle se lève à quatre heures, mais elle ne le dit pas.

       Une réponse assez bouleversante, celle d'un prisonnier qui est en train de purger 15 ans de peine : "parce que le jour se lève aussi. Je me lève même avec plaisir s'il y a du soleil, le soleil me rend la vie plus douce ... Quand je le vois à travers la fenêtre, j'en arrive parfois à oublier les barreaux, et à rêver ..."

       Un fabricant de clavecins répond : "D'abord, pour goûter le plaisir d'avoir ma femme et ma fille à mes côtés : il y a six mois, elles ont eu un grave accident... Jusqu'alors, leur présence me semblait une chose tout à fait naturelle, normale. Depuis cet accident, j'ai compris que les avoir près de moi était une chance immense..." Et le bon vivant suisse méticuleux et technique reprend aussitôt le dessus : " Enfin, ces jours-ci, j'ai encore une raison très futile de me lever avec bonheur : j'ai récemment reçu une nouvelle machine à café qui fait un café tellement bon qu'il est à lui seul une bonne raison de se lever !"

       Enfin, une autre réponse qui vaut quand même la peine d'être mentionnée, celle du célèbre concertiste Tibor Varga qui a dit cette chose toute simple et très belle : "Chaque matin, j'ai l'impression de recevoir deux immenses cadeaux : premièrement être en vie et deuxièmement avoir tant et tant de délicieuses expériences à portée de main. Si je regarde ma chambre : elle est tapissée de livres dont certains sont de véritables chefs-d'œuvre, si je regarde par la fenêtre, j'aperçois des montagnes dont le sommet est à trois ou quatre mille mètres de hauteur ... Dès mon réveil, je suis éclaboussé par la splendeur de la vie."

       Frères et sœurs, maintenant vous voyez ce qui vous reste à faire. Pourquoi donc, pourquoi diable vous levez-vous le matin ? Tel est l'exercice que je vous propose pendant le Carême. Il faut absolument que vous arriviez vous-mêmes, à vous le dire : "d'ici le jour de Pâques, pourquoi vous vous levez le matin ?" Ce petit ouvrage pourrait vous aider d'ailleurs, mais après tout vous avez assez d'imagination, de capacité d'introspection, de vie intérieure et de sens critique, de souci d'observation pour savoir exactement pourquoi vous vous levez le matin. Il y a cependant, et je l'ai lu avec soin, une petite critique que je ferais à tous les interlocuteurs qui prennent la parole dans ce livre : il me manque une réponse et même Mère Gertrude, abbesse cistercienne, ni Mère Hortense, mère abbesse de la Fille-Dieu, celle qu'on appelle l'abbesse atomique ou nucléaire, je crois, parce qu'elle a fait un doctorat de physique nucléaire, n'ont pas suggéré cet aspect dans leur réponse. Et c'est précisément là-dessus que je voudrais attirer votre attention un instant, au moment où s'ouvre ce Carême.

       Pourquoi nous levons-nous le matin ? Toutes les réponses que je vous ai citées, d'une manière ou d'une autre, témoignent de cet unique et immense amour de la vie. On se lève le matin parce qu'on a envie de vivre. Et c'est une chose absolument merveilleuse que le moment même, très obscur, très difficile à saisir, on n'est jamais conscient de son réveil, mais ce moment très étrange où l'on se ressaisit soi-même vivant, où comme disait mon professeur de mathématiques, "on ne se réveille pas mort". Donc le moment de se lever est un oui à la vie qui est à la fois donné par nous puisque précisément, on met un pied en dehors du lit, mais en même temps qui est perçu comme un appel, comme le dit Tibor Varga : "éclaboussé de vie ", c'est bien ça au fond. "Pourquoi se lève-t-on le matin ?" même s'il y a parfois des exceptions, par exemple de lourdes difficultés ou de grandes tristesses à porter, on sait qu'il y a fondamentalement au fond de nous comme un appel plus fort que nous.

       Et cependant, je crois qu'il y a aussi une autre dimension, et c'est la raison pour laquelle on est ici ce soir. Il me semble qu'on se lève le matin parce qu'on a envie de ressusciter et parce qu'on croit de tout notre corps, car ce n'est pas toujours notre cœur et notre tête qui y croient, on croit donc de tout notre corps à la Résurrection : nous croyons que nous sommes faits pour vivre debout ou pour nous lever. Vous savez qu'en grec, malheureusement en français ça ne consonne plus de la même façon, le même verbe grec signifie aussi bien "se lever" que "ressusciter".

       "Lève-toi", "je vais partir", "je vais me lever", "je vais aller vers mon père", "lève-toi et mange, le chemin sera trop long pour toi". Dans ce premier geste qui inaugure chacune de nos journées, se trouve pratiquement inscrit le premier automatisme de la puissance de la Résurrection. C'est comme si le Christ, avec une sorte d'humour et de finesse extraordinaires, avait voulu que son geste de salut « se lever, ressusciter » puisse être déjà anticipé dans nos propres existences dans le geste le plus ordinaire, le plus banal et le plus simple de notre vie : nous lever pour aller à la rencontre de la vie. Quand il s'est levé du tombeau, c'était pour aller à la rencontre de la vie éternelle. Nous, aujourd'hui quand nous nous levons le matin, c'est pour aller à la rencontre de la vie de tous les jours, mais aussi par la même occasion, à la rencontre de la vie éternelle. Voilà la raison profonde pour laquelle nous nous levons, et c'est aussi pourquoi nous sommes ici ce soir. En effet, la demande de pardon, le fait de venir dire à Dieu et au cœur de l'Église, ici et maintenant : "je suis pécheur, mais je ne suis pas fichu", sont des manières de proclamer que le péché n'est pas un destin irrémédiable, un état dans lequel on serait étendu K.O. sans espoir de nous relever. C'est un état dont on peut se relever ou, plus exactement, dont Dieu, par la puissance de sa Résurrection, peut nous relever. C'est pourquoi la question que nous nous posons depuis le début de cette homélie n'est pas simplement occasionnelle : en fait, nous ne serions pas ici maintenant si nous n'avions pas un minimum de désir pour nous lever vers le salut et nous tenir debout devant Dieu. Je sais, ce n'est pas facile, il n'y a rien de plus difficile et de plus terrible que les vieilles ornières dans lesquelles nous sommes pris par notre péché, aussi redoutables que la tiédeur des couvertures dont on n'a pas envie de s'extraire, mais en étant rassemblés pour recevoir ce signe des cendres, proclame déjà que nous voulons nous lever.

        Alors, qu'à l'exemple de tous les humains qui, chaque matin, reprennent ce chemin de la vie en se levant, essayons nous aussi de nous lever, non seulement pour toutes les bonnes raison qu'ils ont pu ex­primer, mais aussi pour témoigner de cette ultime raison, la plus profonde, même s'il nous est souvent difficile d'y croire : nous sommes invités à nous lever parce que d'abord le Christ Lui-même, par la puissance de son pardon, par la force de la Résurrection, veut que nous soyons des hommes debout, des hommes ressuscités, des hommes décidés à célébrer avec Lui et par Lui, dans cinquante jours, la fête de sa Pâque.

        AMEN


 

 
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