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NOUS SAVONS D'OÙ IL VIENT

Sg 2, 1+10-22 ; Jn 7, 37-52

Vendredi de la quatrième semaine de carême - C

(18 mars 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

 

e texte du livre de la Sagesse est un de ces textes de l'Ancien Testament qui annonce de façon étonnante les événements de la Passion du Christ. N'avez-vous pas entendu ce complot que les méchants, les impies forment contre le juste : "Opprimons le juste. N'ayons aucun égard pour lui car sa vie est inutile. Ce qui est faible doit être écrasé". Et plus encore : "Il se dit le Fils de Dieu !" Et ils vont même jusqu'à prononcer, par avance, les paroles des grands prêtres et de leurs serviteurs quand Jésus sera en croix : "Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi, Toi-même !" Ce texte est ainsi une prophétie de la Passion du Christ.

Il en va de même du psaume vingt et unième que nous chantions aussitôt après, ce psaume qui commence par les paroles de déréliction que le Christ Lui-même prononcera sur la croix : "Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m'as-Tu abandonné ?" et qui ensuite prophétise : "Ils compteront tous mes os. Ils se sont partagé mes vêtements.'' Et nous pourrions encore citer les chapitres cinquante-deux et cinquante-trois d'Isaïe où il nous est dit que le serviteur de Dieu est défiguré : "Il n'a plus d'apparence humaine car ce sont nos péchés qu'Il portait". C'est par nos fautes qu'Il est écrasé.

Devant ces prophéties qui nous semblent si évidentes, si éclatantes, on peut se demander : Comment peut-il se faire que les juifs n'aient pas reconnu en Jésus le Messie qui leur était envoyé puisque même ses souffrances et sa passion avaient été annoncées ? Il nous faut éviter de faire un anachronisme et de nous rappeler que nous lisons ces textes à la lumière des événements qui se sont passés à Jérusalem et que c'est dans la foi au Christ mort et ressuscité que nous retrouvons ces annonces prophétiques. Au moment où ces événements se passaient les juifs n'avaient pas encore le recul nécessaire, ils n'avaient pas la foi pour pouvoir immédiatement lire avec évidence ces textes.

C'est bien cette méprise des juifs à l'égard de Jésus dont nous parle l'évangile. Ils croient savoir d'où vient Jésus. Ils ont l'impression de connaître son père et sa mère. Ils savent qu'Il est de Nazareth ou ils croient le savoir. Ils savent ou ils croient savoir qu'Il est le fils du charpentier. Ils ont l'impression de tout connaître de l'origine et de la nature humaine de cet homme, mais précisément ils ignorent son secret profond. Et avec ironie, Jésus leur dit : "Oui, vous savez d'où je suis et pourtant Celui qui m'a envoyé, vous ne le connaissez pas ! Moi, je le connais parce que je suis auprès de Lui " Et en face de cette incrédulité des juifs, Jésus affirme sa filiation divine de façon encore implicite, mais par la suite cette affirmation va devenir de plus en plus éclatante et déjà les juifs pressentent cela puisqu'ils veulent se saisir de Lui. C'est seulement "parce que son heure n'est pas encore venue" qu'Il échappe à leurs mains. Quand son "heure sera venue", alors Il se livrera Lui-même, volontairement entre leurs mains.

Pour nous aussi et pour beaucoup de nos contemporains, Jésus peut être l'objet d'une méprise. Très souvent, on est tenté de voir dans le Christ un homme supérieur, un homme éminent dont l'enseignement dépasse tout ce qu'ont pu être les enseignements des hommes, des philosophes les plus savants. On reconnaît dans l'évangile une charte de vie, on voit dans les valeurs évangéliques, l'amour fraternel, l'amour universel on y reconnaît quelque chose qui serait capable d'entraîner notre adhésion, de rassembler tous les hommes dans cette charité, mais on se méprend sur le sens profond. La plupart des hommes qui nous entourent, même s'ils ont de l'estime pour la doctrine du Christ, même s'ils le considèrent comme un personnage hors du commun, ne vont pas jusqu'à son secret. Ils croient savoir qui Il est, ils croient savoir d'où Il vient, ils croient connaître et comprendre sa doctrine. Mais ils ne savent pas qui est le Père qui l'a envoyé. Ils ne savent que ses paroles sont les paroles du Père. Nous-même est-ce que nous savons toujours découvrir, au-delà d'un enseignement moral, le secret profond du cœur de Dieu dans un passage d'évangile ? Est-ce que nous savons nous laisser entraîner par Jésus jusqu'au secret profond de sa vie ? Ce face à face avec le Père qui fait que, en Lui, toute parole est parole du Père et que sa volonté n'est pas la sienne mais qu'elle est adhésion fondamentale, radicale à la volonté du Père, car Il ne fait qu'un avec le Père.

Est-ce que nous savons découvrir en Jésus ce secret profond de sa vie, cette prière dans laquelle Il se ressourçait en étant intimement, face à face avec son Père ? Si nous voulons être chrétiens, il ne s'agit pas pour nous seulement d'adopter les préceptes de l'évangile. Il ne s'agit pas simplement pour nous d'une manière de nous conduire, d'une manière d'être. Il s'agit d'entrer dans le mystère profond de la filiation divine de Jésus. Il s'agit de découvrir cette origine vitale du Christ, là où Il s'enracine dans le cœur du Père. Et c'est seulement si nous contemplons cette présence du Père à travers le Fils et cet amour du Fils pour le Père, c'est seulement dans cette contemplation que nous pourrons véritablement être chrétiens et donner véritablement un sens à notre vie. Sans cela les plus beaux préceptes, sans cela la vie la plus droite n'a pas toute sa signification, car c'est seulement au niveau de cet amour infini du Père et du Fils que nous pourrons trouver la source d'une vie véritable pour nous et pour tous les hommes qui sont autour de nous.

Que ce temps du carême soit pour nous un temps de prière, de contemplation, de murmure intérieur de tous ces textes qui, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, nous conduisent jusqu'au mystère de Dieu, pour que nous puissions nous en nourrir, que nous puissions en vivre et que, ainsi, notre vie soit transformée, non pas simplement au niveau de notre manière d'agir mais dans ses racines même.

 

AMEN