AU FIL DES HOMELIES

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SANS AVOIR ÉTUDIÉ

Sg 2, 1+10-22 ; Jn 7, 14-30

(18 mars 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Perse : Christ enseignant 

L

es juifs étonnés disaient : "Comment connaît-il les lettres sans avoir étudié ?"

Cette question est tout à fait intéressante. En effet, pour enseigner, dans la tradition juive, il fallait "avoir un statut". Il n'y avait pas encore d'universités, ce n'était pas le style. La plupart des rabbins avaient toujours un métier. Ils étaient universitaires à mi-temps et l'autre mi-temps, ils faisaient leur travail. Ils enseignaient pratiquement dans leur échoppe. Mais il y avait au moins une chose qui était sûre, c'est qu'ils avaient étudié. Ils avaient étudié soit comme saint Paul aux pieds de Gamaliel, soit auprès d'un quelconque rabbin qui avait autorité à la fois pour enseigner, former la conscience des autres et surtout pour faire des disciples. D'ailleurs le Christ lui-même a utilisé exactement la même méthode vis-à-vis de ses disciples. Il s'est choisi douze disciples pour l'écouter au jour le jour. C'était donc exactement le statut du rabbi qui enseignait et formait ses disciples.

       Seulement voilà, c'est comme Freud avec la psychanalyse, Il a inventé un statut nouveau, Il enseigne sans avoir été lui-même formé. Il est fondateur pour lui-même de ce qu'Il enseigne aux autres. Et c'est cela qui choque profondément les Juifs qui l'entendent enseigner au temple. Il n'a pas reçu un enseignement authentifié, et pourtant Il a Lui-même la prétention d'enseigner. Jésus profite de cette occasion pour manifester à demi-mot qui Il est. Et la manière dont Il l'explique est extrêmement intéressante.

       Au fond, Il dit ceci : Vous croyez, vous, que pour devenir un savant, un homme cultivé, il faut passer par un apprentissage de savoirs. En réalité, quand il s'agit de ce que j'enseigne, il ne n'est pas nécessaire d'avoir étudié les lettres, car précisément "ma doctrine n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé." Qu'est-ce qu'il y a d'original dans l'enseignement de Jésus ? C'est que, au lieu de passer par les médiations d'un savoir humain ou d'un enseignement humain, ce qu'Il nous dit ou ce qu'Il nous enseigne est directement enraciné dans sa relation au Père. Parce qu'Il est pleinement Fils, parce qu'Il est totalement tourné vers son Père, son enseignement nous dit directement, immédiatement le mystère du Père. Le savoir n'est pas rajouté à sa condition humaine. Chez lui, le savoir n'est que la traduction, n'est que la manifestation de son existence filiale.

       C'est pour cela que la parole du Christ "frappait les foules par son autorité." C'était précisément parce qu'il n'y avait pas, comme nous le faisons aujourd'hui, de coupure entre ce qu'Il disait et "son vécu". Tout ce qu'Il était pouvait être manifesté dans une transparence extraordinaire par sa parole, parce qu'Il était la "Parole du Père". C'est là le mystère même de l'enseignement de Jésus. Il n'expliquait pas les choses. Il était Lui-même ce qu'Il expliquait. Il était Fils, et dans la plénitude de sa relation de Fils, transparaissait la seule chose qu'Il ait à nous dire : l'amour du Père pour lui, amour du Père pour son Fils unique, et l'amour du Père pour le monde.

       Mais Il ajoute immédiatement quelque chose qui est pour nous un grand secours : "Si quelqu'un veut faire sa volonté, il reconnaîtra si ma doctrine est de Dieu." Cela c'est pour nous. C'est la grande chance que nous avons. Pour comprendre les paroles de Jésus, il faut que nous voulions absolument faire la volonté du Père, c'est-à-dire que nous devenions des fils. Au fond Il nous propose à ce moment-là de vivre comme enfants de Dieu. Il nous dit : ce que je vous explique, ce que je vous propose n'est pas une sorte de chasse gardée" et réservée pour moi, mais si vous acceptez d'entrer dans la condition filiale, c'est-à-dire de rechercher la volonté du Père, alors se dévoilera à vous la vérité même de ce que je vous dis."

       Ceci est d'une grande actualité pour nous. Aujourd'hui, à cause du type et du style de vie et de société dans laquelle nous sommes, on a un peu trop tendance à croire et à être complice de cette opinion selon laquelle le christianisme serait une valeur culturelle et que, pour être bon chrétien d'un certain standing, il faudrait avoir étudié les lettres chrétiennes pour avoir une religion et une compréhension de sa foi un peu éclairée. Certes ce n'est pas tout à fait mauvais et si on veut être disciple du Christ on a tout intérêt à lire l'évangile et à connaître la tradition de nos pères, à aimer l'Église et son histoire, mais il ne faudrait pas tomber dans la naïveté qui consiste à croire que le seul fait d'étudier les lettres nous rendrait chrétien. Car ce qui nous fait chrétien, c'est de vouloir faire la volonté de Dieu, c'est de vouloir être fils. Il faut comprendre la parole de Dieu et l'évangile avec un cœur de fils. Et c'est cela la première chose qui nous est demandée. C'est cela la sainteté et c'est cela l'intelligence dans la sainteté. Que notre intelligence soit vivifiée, illuminée par la grâce de Dieu qui nous donne un cœur de fils.

       AMEN


 

 
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