AU FIL DES HOMELIES

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JE M'ÉVEILLE ET JE SUIS ENCORE AVEC TOI

Ps 138

(3 avril 1994)

Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

 

Basilique Saint Denis: Résurrection 

F

rères et sœurs, quand nous pensons à la Résurrection du Christ, que nous célébrons aujourd'hui, en ce jour de Pâques, la première tendance de notre esprit serait d'y voir un miracle, un prodige, une merveille, une manière dont le Père aurait récompensé le Fils pour son obéissance, pour sa Passion, sa croix, sa mort. Et si notre réflexion chrétienne, notre vie spirituelle s'approfondit un peu, peut-être penserons-nous que la Résurrection du Christ est d'abord, de façon plus radicale, la cause de notre propre salut, les prémices de notre propre résurrection, la manière dont Il nous communique sa vie, dont Il nous met debout, et nous rend victorieux de notre péché, de nos souffrances, de notre propre mort.

       Je voudrais, ce matin, aborder ce mystère de la Résurrection sous un aspect, un angle un peu différent, auquel nous ne pensons sans doute pas très souvent, je veux dire ce qu'a été le mystère de la Résurrection pour le Christ Lui-même. Oh ! il ne s'agit pas de faire une hypothétique et imaginaire psychologie du Christ. Je voudrais m'en tenir à la Tradition la plus sûre, celle de l'Écriture elle-même et de la liturgie. La liturgie, dans l'ancien chant grégorien que nous chanterons à l'Offertoire, nous proposait au début de cette messe du jour de Pâques de laisser méditer en notre cœur ces paroles du psaume qui sont comme le cri du Christ au matin de Pâques : "Je M'éveille et Je suis encore avec Toi, car Tu as posé ta main sur Moi". (Psaume 138, 18 et 5).

       C'est le Christ au matin de Pâques qui, sortant du sommeil de la mort, s'éveillant de la mort comme d'un sommeil, est émerveillé d'être auprès du Père : "Je suis encore avec Toi, Je suis à nouveau avec, Toi, Je suis pour toujours avec Toi, car, Père, Tu as posé ta main sur Moi". Et la liturgie, dans le chant grégorien de cette antienne, nous proposait non pas des trompettes, non pas un éclat, non pas une sorte de célébration jubilante et triomphante, mais, avec un sens très sûr du mystère du Christ, elle nous proposait de chanter ces paroles sur un ton extrêmement doux, empreint d'une immense intimité, comme un murmure, comme ce premier murmure du Christ se réveillant d'entre les morts et comme ébloui de se voir entre les mains du Père : "Je M'éveille, Je suis encore avec Toi, Tu as posé sur Moi ta main".

       Pour comprendre la profondeur de cet aspect de la Résurrection, il faut, je crois que nous revenions un peu en arrière, sur la Passion du Christ. Le Christ n'est pas mort sur la croix pour faire semblant de souffrir, le Christ sur la croix ne s'est pas contenté de prendre un instant la douleur des hommes, le Christ n'a pas partagé temporairement tout ce qui écrase l'homme, toute cette profondeur de détresse et de désespoir, ce n'est pas simplement un petit moment à passer en attendant de ressusciter. N'imaginons pas le Christ sur la croix se disant : "supportons ces souffrances puisque dans trois jours je Me relèverai du tombeau". Le mystère est infiniment plus profond.

       Le Christ a voulu s'enfouir dans notre souffrance, s'enfouir dans notre mort et même prendre sur Lui tout notre péché. Et ce n'est pas pour rire que le Christ nous a ainsi aimés, ce n'est pas pour faire semblant. Saint Paul nous dit cela avec des mots très forts : "le Christ s'est anéanti, Lui qui était de condition divine, Lui qui aurait pu revendiquer le droit de s'égaler à Dieu, Il s'est anéanti, Il a pris la condition d'esclave, mieux encore Il s'est humilié jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix" (Philippiens 2,6-8). Et cette mort du Christ, cette mort acceptée par amour pour nous, c'est une mort par laquelle Il prend sur Lui toute la détresse et tout le péché des hommes. Et c'est encore saint Paul qui nous dit : "Jésus a été fait péché, (II Corinthiens 5,21), Lui qui est sans péché". Il a été en quelque sorte identifié à notre péché, Il a pris sur Lui toute l'horreur de notre péché. Or, qu'est-ce que le péché sinon ce refus de Dieu, cette séparation d'avec Dieu, cette manière que nous avons d'établir une barrière entre Dieu et nous, de ne plus considérer l'amour de Dieu, d'être étrangers à Dieu. Jésus vrai Dieu, mais aussi vrai Homme, Jésus qui n'a pas voulu garder cette condition divine, mais qui s'est anéanti dans notre condition humaine, a pris sur Lui toute cette horreur du péché, acceptant mystérieusement de connaître ce que nous ne comprenons même pas, ce que Lui seul parce qu'Il est Dieu peut comprendre, acceptant de vivre cette séparation d'avec le Père.

       C'est le cri du Christ sur la croix : "Mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ? (Marc 15, 34) Le Christ vrai Dieu, devenu vrai homme jusqu'au plus profond de cette expérience humaine, de cette expérience du péché de l'humanité, le Christ vrai Dieu mais vrai homme a, d'une manière inexplicable, connu cette horreur de notre péché : la séparation d'avec Dieu. Oh ! bien sûr ! Il ne cessait pas d'être Dieu, mais Il avait en quelque sorte tellement mis entre parenthèses sa divinité qu'Il connaissait, de l'intérieur cette condition humaine de pécheur que nous connaissons nous-mêmes si mal car nos péchés, pour nous. Ce sont des ratés, des erreurs, ce sont de fausses pistes, des mauvais moments, nos péchés sont un peu de faiblesse, d'égoïsme. Mais comprendre que le péché nous coupe de la source de tout amour et de toute vie, que le péché nous met en manque de Dieu, c'est-à-dire de la seule réalité qui compte sur terre, au ciel, dans l'univers et au fond de notre vie, cela, nous ne le comprenons pas, nous sommes bien trop superficiels pour le comprendre. Mais le Christ, Lui, a compris jusqu'à l'absolu de l'horreur ce qu'était ce péché, cette malice qu'Il endossait sur Lui.

       Alors étant allé jusqu'au plus profond de l'abîme, étant allé jusqu'au plus noir des ténèbres de l'homme pécheur, le Christ, émerveillé, ressuscite : "Père, Je m'éveille, Je m'éveille du sommeil de la mort, Je m'éveille de cette atroce solitude, Je m'éveille de la croix, Je m'éveille du poids du péché de toute l'humanité et de tous les siècles, Je m'éveille et Je suis à nouveau avec Toi, Je suis encore avec Toi, Je suis pour toujours avec Toi". Frères et sœurs, quand nous pensons au Christ, nous ne comprenons pas à quel point le plus profond, le plus dense, le plus essentiel de sa vie, c'est la présence, l'amour du Père, c'est la communion avec le Père, cette communion éternelle que le Fils vit depuis toujours et sans cesse, à tout instant, cette communion qui a semblé comme s'éclipser au moment de sa mort et qu'Il retrouve avec un émerveillement rempli de joie au matin de Pâques. Pâques, c'est le Christ qui se retourne vers le Père : "Père, Je m'éveille et Je suis encore avec Toi".

       Mais, frères et sœurs, cela n'est pas étranger à notre propre vie. Je ne suis pas en train de m'éloigner dans je ne sais quelle réflexion gratuite sur ce que le Christ a vécu, qui nous laisserait un peu indifférents et froids. Car ce que le Christ est venu nous donner, ce n'est pas simplement une vie à la mesure de nos petits désirs, ce n'est pas simplement une consolation à la mesure de nos petites épreuves ou de nos petits soucis. Ce que le Christ est venu nous donner par sa Passion, sa mort et sa Résurrection c'est la vie du Père, c'est la communion avec le Père, c'est ce bonheur que nous n'imaginons pas et que le Christ, vrai Dieu, connaît de toute éternité, cette communion infinie d'amour dans laquelle Il reçoit tout ce qu'Il est et donne tout ce qu'Il est, ne gardant rien pour Lui, c'est ce bonheur d'aimer sans limites, c'est cela que le Christ veut nous donner. Il nous appelle à être fils comme Il est Fils, à être fils du Père dans cette même intimité trinitaire qu'Il connaît depuis toujours et qu'Il redécouvre avec émerveillement au matin de Pâques. Pour nous aussi : "Père je m'éveille et je suis avec Toi", le baptême c'est devenir fils du Père, entrer dans cette communion intense, infinie, qui seule peut transformer, transfigurer ce que nous sommes, creuser intérieurement en nous une capacité d'être aimé et d'aimer infiniment.

       Frères et sœurs, ce que Pâques signifie, ce qu'être chrétien signifie, ce que le baptême signifie, c'est cela. Jésus nous invite, avec Lui, à entrer dans ce mystère inimaginable, inouï, infini de bonheur : être les fils du Père, être plongés dans l'intimité du Père, être plongés dans l'amour sans rivages, sans limites de Dieu, être remplis de cet amour, aimer comme nous sommes aimés, réaliser en nous aujourd'hui, demain, pour l'éternité cette merveille que Dieu a voulue, cette merveille pour laquelle Dieu nous a créés, cette merveille pour laquelle nous sommes là être fils du Père comme Jésus est Fils de son Père, être envahis, transformés par ce mystère et pourvoir dire avec Lui : "Père, je m'éveille et je suis encore avec Toi, Tu as posé sur moi ta main".

       AMEN

 

 

 
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