AU FIL DES HOMELIES

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LE VISAGE DU JUSTE

Sg 2, 1+10-22 ; Jn 7, 14-30

Vendredi de la quatrième semaine de carême – A

(7 mars 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, on comprend que la liturgie qui s'achemine doucement vers la fête de Pâques et d'abord vers la Passion, la condamnation de Jésus, ait choisi de mettre aujourd'hui en parallèle deux textes, l'un de l'Ancien Testament tardif puisqu'il est écrit pratiquement cinquante ans avant la venue de Jésus, et l'autre qui est de saint Jean. Ces deux textes en effet ont comme thème la mort du juste. Ce qui est intéressant, c'est de voir les deux contextes différents et l'analyse des deux figures. Dans la première, le livre de la Sagesse la figure du juste est anonyme, il n'a pas de nom : "Les impies se disent dans leurs faux calculs (ce sont des impies, qu'on ne sache pas leur, passe encore), la vie du juste est un désaveu de ce que nous sommes, il prétend être soutenu par Dieu, il prétend que Dieu s'occupera de lui. Eh bien ! nous allons voir".

A ce moment-là, la figure et la mort du juste est traitée dans son contexte le plus étroit, c'est-à-dire l'affrontement de ceux qui sont gênés de la conduite du juste et le juste lui-même. Ce qui est intéressant dans ce livre de la Sagesse, c'est comme ça qu'il commence, c'est que ce débat autour de la figure du juste n'est pas un grand débat théologique. On s'attendrait que le juste par sa conduite mette les impies dans l'embarras parce qu'il est un obstacle à ce que voudraient faire les impies. La figure du juste à ce moment-là n'a qu'une obligation, sinon celle de vivre en juste. Cette figure du juste c'est dans l'anonymat qu'elle se présente.

Cela me fait penser d'une certaine manière aux persécutions massives de l'époque moderne. La plupart des martyrs de l'époque moderne sont des martyrs qui n'ont pas de visage et c'est tout à fait étonnant. Qui sait le nombre de gens qui, derrière le rideau de fer ou le rideau de bambou, sont morts pour le nom du Christ. Est-ce qu'on connaît ces visages ? Comme si ceux qui ont voulu les tuer avaient bien pris soin qu'ils n'aient plus de visage.

Ce texte de la Sagesse est intéressant pour cela parce qu'il montre que le juste souffrant peut être un juste souffrant sans avoir de visage qui va s'inscrire dans la mémoire du peuple, de l'assemblée, de la synagogue ou de l'Église. Cela nous met sur la piste du sens de la mort du Christ, parce que là c'est une mort qui a un visage, une identité qui sera portée jusqu'au bout. Le débat que Jésus a avec les gens qui tournant autour de lui à cette fête des Tentes, au fond, le débat, c'est que Jésus d'abord dit clairement qui il est : moi-même je parle de la part du Père, c'est pour cela que vous ne comprenez pas mes paroles. Mais en même temps, Jésus porte le débat sur une explicitation ; ce n'est pas simplement le fait qu'Il va se comporter de telle façon, et tant pis si on comprend ou si on ne comprend pas. Tant pis si c'est un simple démenti des impies et de ceux qui le condamnent. Ici au contraire, c'est : qu'est-ce qui explique le mystère de la mort du Christ ?

Je pense que si même si cela n'explique pas grand-chose, le fait que quand on veut le tuer, quand on a des intentions de mort sur lui, à ce moment-là cela révèle son visage de sauveur et c'est une des dynamiques profondes de l'évangile de Jean. Là où les impies de la Sagesse disaient simplement : la vie du juste nous embête, et on veut le détruire. Ici Jésus fait franchir un cap : si vous me condamnez à mort, pourquoi ? vous ne pouvez pas me condamner à mort pour des questions de Loi de Moïse, vous-même ne l'observez pas. Ne vous revendiquez pas de Moïse pour me condamner, cela ne marche pas. Le débat idéologique est nul. Ensuite, si vous cherchez à me mettre à mort, vous saurez qui je suis, que ma Parole a un visage, une identité, je parle au nom du Père.

C'est effectivement le sens même de la mort du Christ. Avec le Christ, la mort n'est plus cette mort anonyme dans laquelle le juste est simplement laminé, écrasé et disparu de la terre parce qu'il est une sorte de reproche vivant, de personnage dérangeant. Mais avec le Christ, la mort prend un visage. Les chrétiens ont retenu cela parce que pendant les persécutions, quand c'était possible, ils ont toujours essayé de garder le souvenir, le visage et les dernières paroles de ceux qui mouraient au nom du Christ. Dans notre tradition, l'accompagnement des mourants, le fait d'être là, de passer les derniers moments avec un être qui s'avance vers la mort, c'est la manière dont le sens même de la mort, par la révélation chrétienne a été profondément transformé. La mort n'est pas ce qui retire le visage du juste, elle est l'occasion de manifester par le salut de Dieu la plénitude et la vérité du visage de celui qui souffre et qui meurt.

Frères et sœurs, je crois que c'est une des choses dans l'évangile de saint Jean qui court comme un fil rouge à travers tout l'évangile. C'est le fait que Jésus bien entendu révèle qui il est par son enseignement, par les signes, les controverses, mais le moment même où Il révèle la plénitude de ce qu'Il est, c'est le moment même de sa mort. C'est pour cela que c'est si important que dans les dernières étapes du carême ce soit toujours ce mystère de la personne de Jésus, car la mort n'est pas faite pour effacer et pour faire disparaître son visage mais pour le révéler.

 

AMEN

 

 

 

 
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