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LE MYSTÈRE DE L'EAU VIVE

Jn 4, 5-14

Vigiles du troisième dimanche de Carême – C

(6 mars 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L'eau vivante

E

 

n ce dimanche de la Samaritaine, notre carême prend une direction plus précise et nous oriente vers cette nuit de Pâques où quatre membres de notre communauté recevront le baptême. Cet évangile est le début de cette catéchèse du baptême qui doit les conduire et nous conduire avec eux, jusqu'à l'accomplissement de ce mystère. Le mystère de l'eau dans cet évangile ne nous est pas tant présenté comme celui de l'eau qui lave, qui purifie, ainsi que le suggérait Ézéchiel dans la première lecture, où comme cela sera davantage souligné dimanche prochain, par l'évangile de l'aveugle-né. Aujourd'hui, l'eau nous est plutôt présentée comme l'eau qui étanche la soif, comme cette eau qui donne la vie. C'est l'eau vivante, l'eau vive. C'est l'eau qui jaillit. L'eau qui jaillit de la source, l'eau qui jaillit au fond du cœur, l'eau qui jaillit de façon ininterrompue comme un jaillissement inextinguible, puisque c'est une eau qui jaillit pour la vie éternelle. C'est un jaillissement éternel. Eternel comme la source d'où jaillit cette eau, qui est le cœur de Dieu. C'est la vie éternelle de Dieu, c'est la vie dont, éternellement, Dieu jouit dans le bienheureux face à face du Père et du Fils. C'est cette eau-là qui nous est annoncée, en ce jour, comme à la samaritaine. Cette eau dans son jaillissement, cette eau dans sa multiplication, cette eau qui se répand.

C'est l'eau qui étanche notre soif, car le jaillissement dynamique de cette eau qui vient du cœur de Dieu répond à cette sorte d'élan que représente dans notre corps et dans notre cœur la soif. La soif qui est le symbole du désir. Et nous pourrions dire que cette rencontre du Christ avec la Samaritaine est la rencontre de deux soifs, la rencontre de deux désirs. Cette soif enfouie, obscure de la samaritaine, cette soif de l'homme qui sait bien que son désir est inassouvi, qui sait bien que tout ce qu'il connaît, tout ce qu'il a sous la main ne peut pas combler son cœur, combler sa vie. Cette soif de l'homme qui attend toujours davantage, qui entraîne cet homme toujours plus loin. Cette soif qui nous laisse insatisfaits, mais une soif obscure car, comme la Samaritaine nous ne savons pas très bien de quoi, de qui nous avons soif. Nous sentons que cette vie, telle qu'elle apparaît au regard de notre intelligence, de notre raison, de notre expérience humaine, cette vie ne suffit pas, qu'il y a quelque chose de plus grand dans notre cœur que tout ce que nous pouvons expérimenter, tout ce que nous pouvons connaître ou aimer. Il y a une profondeur infinie au fond de nous-même qui n'est jamais rassasiée. Mais cette soif reste obscure et quelquefois, elle va se perdre dans de faux sentiers comme la samaritaine qui a cherché l'amour sans le trouver et qui maintenant vient chercher à étancher sa soif, misérablement, au niveau de ce pauvre puits, près de sa ville, de son village.

Mais cette soif rencontre une autre soif : la soif du Christ, la soif de Dieu. Dieu aussi a soif et ce sera une des dernières paroles du Christ sur la croix : "J'ai soif !" Parole de souffrance, d'humilité et de pauvreté, certes, mais aussi parole divine, parole qui exprime un mystère. Oui, Dieu a soif ! Dieu a soif, saint Augustin nous le disait tout à l'heure, Dieu a soif de la foi de cette femme. Il a soif de notre foi, c'est-à-dire, Il a soif de ce regard au fond de nous qui se tournerait vers Lui. Il a soif de cet élan qui nous entraînerait vers Lui. Au fond, Dieu a soif de notre soif. Le désir de Dieu, c'est le désir d'éveiller en nous le désir de Lui. Et c'est pourquoi ces deux soifs sont faites l'une pour l'autre. Elles sont faites pour se rencontrer, ou plus exactement, cette soif de Dieu, cette soif infinie du cœur de Dieu est là pour réveiller la soif dans notre propre cœur, pour révéler à notre propre cœur la soif qui l'habite, cette soif obscure que nous portons en nous et dont nous ne savons pas ce qu'elle est. Dieu vient nous dire quelle est cette soif. Nous dire d'abord ce qu'elle n'est pas. Nous dire qu'elle ne peut pas être rassasiée par rien de ce qui est sur la terre, par aucune aventure, aucune connaissance, aucune possession, aucun amour, si profond soit-il. Rien ne peut étancher cette soif.

Et Dieu nous fait découvrir, pas à pas, que cette soif est toujours plus profonde que nous ne le croyons et qu'elle nous conduit toujours plus loin que ce à quoi nous nous attendions. Et ainsi, nous prenant par la main, Dieu nous conduit dans le mystère de notre soif jusqu'à ce que nous ayons compris que notre soif est la même que la sienne et que c'est en découvrant l'infini de ce désir de Dieu, l'infini de cet amour de Dieu pour nous, que nous comprenons le sens de notre propre soif, de notre propre désir. Nous comprenons alors que c'est seulement en nous jetant dans son regard, en nous plongeant dans sa propre soif, en épousant son cœur, c'est seulement ainsi que nous pouvons aller jusqu'au bout de notre désir. Non pas pour que ce désir disparaisse, mais pour que, coïncidant avec le désir de Dieu, il soit comme transfiguré, transformé et qu'il atteigne enfin sa plénitude, et par là-même, son rassasiement. Car si le Christ nous dit : "Celui qui boira l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif !" en même temps, Il accomplit cette parole du livre des Proverbes où il est dit : "Celui qui me boira aura encore soif !"

Car les deux choses sont vraies en même temps et que cette soif se creuse toujours davantage, parce que, précisément, elle épouse l'infini du cœur de Dieu et que, en même temps, en se creusant infiniment, elle atteint à la plénitude de son rassasiement parce que si Dieu est soif et désir, Il est aussi source et source jaillissante en vie éternelle. Il est source infinie, éternellement infinie.

Que les enfants qui vont entrer dans le mystère du baptême, connaissent dans leur cœur, cette soif qui est la soif de Dieu. Qu'ils puissent étancher leur soif, creuser en même temps cette soif jour après jour. Et nous qui avons soif depuis si longtemps, que nous sachions leur apprendre, partager avec eux ce désir infini de Dieu.

 

AMEN