AU FIL DES HOMELIES

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J'AI SOIF

Jn 19, 28-34

Vigiles du troisième dimanche de carême – A

(25 mars 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Auzon : Christ du XII ème siècle

S

 

achant que tout, désormais, était achevé, Jésus dit : "J"ai soif !" L'évangéliste Jean nous livre un témoignage très significatif des derniers moments de la vie d'un homme. C'est vrai, beaucoup d'entre nous ont pu le remarquer, lorsqu'une personne est à l'agonie, elle est sans doute en proie à de très grandes souffrances, et pourtant, ce qui revient souvent dans les derniers mots, c'est de demander à boire ou de faire quelques signes pour manifester qu'on a besoin de quelques gouttes d'eau sur les lèvres ou sur la langue, pour apaiser une soif qui doit être assez terrible à vivre puisqu'elle l'emporte sur tout le reste des souffrances qui précèdent la mort.

Dans le cas du Seigneur, saint Jean nous fait comprendre que Jésus est mort dans cette soif. On lui a présenté le vinaigre qui était, comme vous le savez, une sorte d'anesthésiant que l'on donnait aux condamnés et dans ce sentiment il a dit : "Tout est achevé !" Ce que Jésus a vécu a vécu à ce moment-là, ce dernier besoin humain qu'il a éprouvé avant sa mort, c'est effectivement un mystère, un mystère inauguré depuis très longtemps, et dont nous avions vu un premier signe, précisément, lorsqu'Il était assis fatigué sur le bord de la route, auprès du puits de Jacob et qu'Il avait dit à la femme de Samarie : "Donne-moi à boire !"

L'humanité de Jésus n'est tout entière qu'une soif. Nous avons beaucoup de peine à l'imaginer ou à le comprendre, et pourtant, c'est exactement cela qui constitue le mystère même de l'Incarnation. Toute la chair du Christ est une soif de notre amour et sa venue parmi les hommes n'a pas d'autre sens. Dieu aurait pu nous sauver du haut du ciel, mais Il a voulu venir parmi nous pour nous manifester le désir et l'amour qu'Il a pour nous. Nous en connaissons déjà quelque chose, au plan de notre expérience humaine. Tout amour qui n'est pas une soif peut devenir une terrible possession. Tout amour qui n'est pas désir peut devenir une sorte d'illusion. Ce qu'il y a souvent de plus vrai dans le fait que nous aimons, ce n'est pas la possession, ce n'est pas une sorte de maîtrise exercée sur la chose ou la personne aimée, c'est, plus profondément cette blessure ouverte en notre cœur qui dit simplement à l'autre : "J'ai soif !" Cela non pas dans une certaine manière de cultiver sa souffrance ou son auto-satisfaction, mais simplement, parce que l'amour c'est la soif de la présence, c'est la soif de ce qui est. Et si le Christ qui est Dieu en personne nous a aimés, de quel amour nous a-t-il aimés ? De quelle soif nous a-t-Il désirés ?

Non pas que le Christ ait besoin de nous, comme nous pourrions peut-être l'imaginer trop facilement. Ce n'est pas qu'en la personne de Jésus il manquerait quelque chose et que l'amitié des hommes était là comme pour le compléter ou pour le satisfaire. Mais ce mystère de l'amour de Dieu pour nous, c'est qu'Il nous aime de tout son être de Dieu et qu'Il accepte, de tout son être d'être désir de ces pauvres créatures perdues que nous sommes.

Notre monde est un monde qui n'a plus soif. Notre monde est un monde qui, à travers des prodiges d'occupations, d'activités déployées dans tous les sens, essaye sans cesse d'étouffer toute soif. Notre monde, en même temps qu'il n'a pas soif, n'a même plus le courage de se poser ou de nous poser la question : "Où est-Il ton Dieu ?" Et les deux choses vont ensemble car celui qui n'a jamais eu soif dans sa chair et dans son cœur ne peut pas imaginer ce qu'est Dieu. Et je crois que, pour nous, croyants aujourd'hui, un des lieux de notre découverte de Dieu, c'est précisément notre soif c'est-à-dire ce désir éperdu de la présence. Et ce qui est merveilleux, c'est que Dieu Lui-même habite cette soif, c'est que Dieu Lui-même, par sa grâce, se fait soif et désir de Dieu en nous. Au fond, nous ne sommes qu'un tout petit point, un point qui cherche et qui désire, et qui a soif, dans ce grand amour de Dieu qui part de Lui, qui part du Père et qui retourne au Père, par le Fils, dans l'Esprit.

Que ce carême soit pour nous l'occasion de laisser se réveiller en nous notre soif. La plupart du temps, nous comprenons notre soif et notre désir uniquement à partir de nous-mêmes. Il nous manque quelque chose, nous ne sommes pas satisfait avec nous-mêmes. Et alors, nous imaginons que nous allons partir à la conquête de je ne sais quel rivage ou de je ne sais quel paysage qui vont nous satisfaire. En réalité, si nous sommes des êtres de désir, ce n'est pas parce que nous avons voulu être tels. C'est parce que Dieu nous a créés comme cela Et c'est précisément dans la mesure où nous laissons, en notre cour, s'épanouir et grandir cette soif que nous pouvons avoir quelque pressentiment de ce que peut être le don de Dieu. Pour que nous devinions quelque chose du Christ comme eau vive, il faut que déjà le Christ se soit fait soif en nous, au plus intime de nous-mêmes.

Qu'en ce temps de pénitence et de conversion, nous ne retournions pas vers notre propre désir, comme pour le fermer sur nous-mêmes, par nous-mêmes, mais que nous acceptions que notre soif soit vécue et endurée avec le Christ sur la croix.

 

AMEN

 
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