AU FIL DES HOMELIES

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L'EAU VIVE QUI DÉSALTÈRE

Jn 4, 5-42

Vigiles du troisième dimanche de carême – B

(10 mars 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Mont Thabor : Un puits

C

 

elui qui boira de cette eau, aura soif à nouveau, mais quiconque boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif !" Lorsque dans la tradition de l'Église on prépare les catéchumènes à recevoir le baptême, on leur lit et on leur commente l'évangile de saint Jean, et plus spécialement ce passage de la rencontre de Jésus avec la samaritaine. Ce n'est pas simplement pour développer le symbolisme de l'eau. Ce n'est pas simplement parce que l'évangile de la samaritaine parle de source jaillissante, du puits de Jacob, d'eau que Dieu va donner et que, d'autre part, le baptême se donne avec de l'eau. Ce n'est pas simplement à cause d'une coïncidence matérielle des symboles que ce passage est proposé à la méditation des catéchumènes. Je crois qu'il y a d'autres raisons et une sur laquelle je voudrais attirer votre attention ce soir, c'est qu'il s'agissait de déployer la raison et la motivation profonde du sacrement de baptême.

Je crois que, d'une manière ou d'une autre, et cela n'est pas seulement vrai pour les catéchumènes, mais c'est vrai pour chacun d'entre nous, nous sommes tous des samaritaines. Je sais bien que vous allez vous récrier en pensant que vous, vous n'avez pas eu cinq partenaires dans le mariage et que vous n'en êtes pas à votre sixième, mais cependant, nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre des samaritaines parce que nous n'avons pas d'unité intérieure. Ce qui fait le drame de la samaritaine, c'est tout autant le fait de chercher sans cesse un nouveau mari que la nécessité d'aller tous les jours porter sa cruche auprès du puits de Jacob pour y puiser de l'eau. Le drame de la vie de cette samaritaine c'est cette existence morcelée qui ne trouve pas de consistance, qui se laisse aller au gré de son désir, ou plutôt de ses désirs, car le désir, lorsqu'il vient simplement de l'homme, se porte sur ceci, ensuite sur cela, et cette espèce de foisonnement du désir en nous nous brise, nous disperse et casse cette unité profonde à laquelle pourtant nous aspirons.

Et le mystère de la samaritaine c'est le mystère de cette existence dans laquelle le péché vient provoquer une multitude de brisures qui rappellent un peu les bords d'une rivière lorsqu'ils sont desséchés : la vase est craquelée, il y a des fissures partout, plus rien ne se tient, tout est desséché, tout est brisé. L'existence de la samaritaine c'est un peu cette boue desséchée, craquelée, brisée, sans consistance ni unité. Ce sont ses désirs qui l'ont brisée. Elle ne sait même plus quoi chercher. Et c'est ce que le Christ lui fait sentir lorsqu'il lui dit : "Tu viens tous les jours chercher de cette eau, mais tu auras toujours soif. Chaque fois que tu viendras avec ta cruche au bord de ce puits, tu te trouveras toujours devant un désir inassouvi qui te portera vers un autre jour." Finalement, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse, et la mort ne devient jamais alors que le sacrement de l'homme brisé par son désir, cette espèce de signe visible de la brisure intérieure de tout être, parce qu'il a désiré n'importe où, n'importe quoi et n'importe comment.

Alors le Christ propose à la samaritaine de renverser complètement la procédure : "Celui qui boira de l'eau que Moi je donnerai n'aura plus jamais soif !" Le baptême c'est le moment où le Christ fonde l'unité de notre être, c'est le moment ou la grâce envahit ce que nous sommes, dans tout ce que nous vivons, dans tous nos actes, dans notre désir, dans notre cœur et notre volonté, et commence à le ressaisir en lui donnant son orientation fondamentale, en faisant de nous réellement des fils de Dieu. Le mystère profond de la vie du baptisé, c'est d'avoir reçu l'unité foncière de sa vie, à travers la grâce du Christ et dans sa propre histoire Songez-y un peu ! Comme il est difficile à nos yeux humains de comprendre l'unité de notre propre existence ! A tout moment, cette existence se déroule dans la dispersion du temps. Et même, lorsque avec un peu de recul, nous essayons de regarder cinq, dix ou quinze années, et parfois plus en arrière, hélas, Il est effectivement difficile pour nous de savoir exactement comment notre histoire personnelle se tient et a sa consistance. Livrés à notre seul regard humain, nous ne trouvons pas cette unité. Nous le voudrions beaucoup, mais, en général, même cela que nous croirions faire le bonheur ou la solidité d'une vie, parait très souvent extrêmement fragile ou très menacé et n'a pu s'exprimer qu'à certains moments privilégiés et à travers de longs moments de silence et d'obscurité.

Si nous essayons de voir plus profondément, nous pourrions pressentir mystérieusement qu'en réalité notre vie a tout de même une unité, et c'est cela qui normalement devrait beaucoup plus nous émerveiller. Comment se peut-il que notre vie se tienne ? Comment se peut-il que toute cette histoire ne soit pas pour autant ressentie comme parfaitement incohérente ? Comment se fait-il que, malgré notre péché, malgré la multitude des directions dans lesquelles nous a entraînés notre désir, nous ayons conscience d'une véritable identité et d'une véritable histoire personnelle ? Je crois qu'il n'y a qu'une seule raison. Ce qui fait la consistance de notre histoire ce qui fait cette identité profonde de notre être, c'est précisément que, dès le début de notre existence, nous avons été saisis, nous avons été orientés, nous avons été propulsés vers le visage du Père. Et c'est cela la source d'eau jaillissante en nous.

C'est cela même l'unité de notre existence. Ce qui est peut-être le plus décisif et le plus important à comprendre, c'est que cette unité ne vient pas comme une espèce de carcan que Dieu aurait plaqué sur nous. Il serait facile de penser que l'unité de notre vie vient simplement de ce que nous avons satisfait à certaines lois, à certains principes ou à certains codes de l'existence chrétienne. Mais nous sentons bien que ce n'est pas là exactement la racine. Alors, où est-elle ? C'est peut-être l'évangile de ce soir qui nous en livre le secret car Dieu ne nous façonne pas exactement comme le potier façonne l'argile. Dieu ne nous façonne pas avec une idée préconçue comme on fabrique des voitures à la chaîne parce qu'on a établi des plans et construit une matrice qui les découpe toutes au même calibre. Si nous trouvons une unité dans notre vie, c'est précisément à cause du désir de Dieu pour nous. Lorsque le sang et l'eau ont coulé du côté du Christ, lorsque l'eau jaillissant en vie éternelle coulait de la croix pour nous sauver, cette eau qui devait nous désaltérer à tel point que nous n'aurions plus jamais soif, c'était précisément le moment où le Christ Lui-même disait : "J'ai soif !" car le principe profond de l'unité de notre vie c'est le désir que Dieu a de nous.

Quand on dit que Dieu nous aime, cela veut dire que c'est vraiment son désir pour nous, c'est son rêve pour nous, qui nous façonne. Et même si nous, à tout moment, nous sommes rebelles, c'est le seul principe vraiment agissant et efficace au cœur même de notre vie. Puissions-nous accepter de revoir, au plus intime de notre cœur, le sens de notre baptême. C'est ce baptême, ce don de la vie jaillissante qui fait l'unité de notre vie. Pour le comprendre, il suffit de nous remettre devant le désir du Christ sur nous et de laisser simplement résonner dans notre cœur cette parole qu'Il a dite au moment de sa mort : "J'ai soif".

 

AMEN

 
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