AU FIL DES HOMELIES

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LE DÉSIR DE DIEU

Jn 4, 5-42 ; Jn 19, 28-34

Vigiles du troisième dimanche de carême – C

(2 mars 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

A

fin que l'Écriture soit accomplie, Jésus dit : "J'ai soif !" On ne sait pas très bien à quel verset de l'Écriture l'évangéliste veut faire allusion, lorsqu'il donne parmi les dernières paroles qu'a prononcées Jésus sur la croix cette parole mystérieuse : "J'ai soif !" Apparemment tout l'entourage, et en premier lieu les gardes qui avaient accompli ma crucifixion, l'ont interprétée d'une façon qui leur semblait évidente. Le Christ, au moment de sa Passion, à cause des souffrances du supplice de la croix a dû ressentir la déshydratation et c'est pourquoi on lui a procuré à ce moment-là, cette éponge imbibée de vinaigre qui n'est pas, comme nous le croyons, un signe de dérision, mais plus simplement le calmant de l'époque qui était censé apaiser les souffrances de celui qui était ainsi voué à la torture.

Pourtant, si Jean prend la peine de nous rap­porter cette parole, et de la rapporter avec une solen­nité particulière puisque précisément elle est mise en relation avec l'accomplissement des Écritures, c'est pour nous dire une chose qui marque toute l'existence chrétienne : Le Fils de Dieu est mort dans la soif, Il est mort parce qu'Il avait soif de nous, de notre exis­tence et de notre amour. C'est cela le cœur même de notre foi. Jésus est venu nous manifester cet amour infini du Père, amour qui n'est pas simplement le dé­bordement de son cœur, comme s'Il portait en Lui un surplus d'amour qu'il fallait déverser sur quelqu'un, mais amour qui, en tant que Créateur, le situe dans une sorte d'impatience vis-à-vis de sa créature. L'his­toire, l'histoire du salut, c'est tout d'abord l'histoire de la soif de Dieu, soif d'autant plus profonde et d'autant plus aiguë que l'homme, à cause de son péché, n'a pas répondu à ce désir de Dieu.

Ce que nous sommes, le temps que nous vi­vons, l'existence que nous menons, c'est précisément ce temps qui s'inscrit dans le désir de Dieu. La plupart du temps nous pensons que vivre son existence de façon temporelle, c'est ajouter une chose à une autre, une activité à une autre, un moment de loisir à un autre. Nous faisons durer le temps et nous avons par­fois l'impression qu'une vie bien remplie c'est une vie longue, dans laquelle on a résisté le plus longtemps possible aux forces de la mort qui voudraient nous détruire Mais si le temps n'était que cette accumula­tion, seconde après seconde, minute après minute, où serait sa cohérence profonde ? où serait le sens de notre temps ? et de notre vie dans le temps ? Serait-ce simplement par nous-même que nous pourrions, parce que nous dominerions le temps, donner une sorte d'enchaînement, de cohérence profonde à notre vie, depuis le premier souffle jusqu'au dernier ? Mais, nous le savons bien, la plupart des moments de notre vie et peut-être même les plus importants nous échap­pent, ils ne font pas partie de nos projets. Ce temps si précieux et si fondamental de notre gestation et de notre naissance, et même de nos premières années d'enfance, tout cela n'est pas un projet construit de notre part. Ce n'est pas nous qui donnons force, conti­nuité et consistance à notre temps. Et c'est là que, peut-être nous rejoignons ce cri du Christ, sur la croix.

"J'ai soif !" C'est le désir de Dieu sur nous qui tisse l'un avec l'autre, dans une grande continuité, dans un grand déploiement, notre propre histoire et notre propre vie. Si l'amour et le désir de Dieu n'étaient pas là pour souder ensemble et pour cons­truire une œuvre, une œuvre de grâce, à travers notre histoire, notre temps nous le vivrions souvent comme une sorte de dispersion et de désespoir. Et pour ma part, j'aime à croire que cette première rencontre entre la samaritaine et le Christ au cours de laquelle Il ré­vèle qu'Il est le Messie et Il fait connaître sa soif : "Donne-Moi à boire !" c'est le même cri.

J'aime à croire que l'une des choses qui a tou­ché au plus vif le cœur de la samaritaine c'est préci­sément la manière dont, tout à coup, elle a compris que sa vie s'inscrivait dans le désir de Dieu. Cette pauvre femme avait vécu son temps et son histoire de jour en jour, en allant chercher sa cruche d'eau au plein soleil de midi, et d'époque en époque, au fil des maris, des cinq maris qu'elle avait eux et sans doute du sixième qu'elle avait maintenant. Et par consé­quent sa vie devait lui apparaître dans une sorte de dispersion et de désagrégation de plus en plus dé­concertante. Et je me demande si, au fond, la manière même dont la Samaritaine a découvert l'être profond du Christ, ce n'était pas parc qu'au moment où Il lui demandait à boire, ce geste si simple, apparemment si anodin, de dire : "J'ai soif de ton amour !" n'avait pas, comme en un éclair, reconstruit, rebâti toute sa vie, et lui avait donné une unité nouvelle.

Quand nous vivons, d'année en année, chaque carême, il nous peut-être chaque fois redécouvrir d'abord cette soif de Dieu sur nous, ce désir qu'Il a de nous et cette manière avec laquelle, encore aujour­d'hui au fond de notre cœur, il ne se présente pas comme une présence imposante ou gênante, comme quelqu'un qui veut mettre de l'ordre dans notre vie, ou quelqu'un qui veut s'imposer à nous en nous disant simplement : "Voilà, tu obéiras à ceci ou à cela !" Mais le premier instant de la présence de Dieu, c'est cette présence infiniment discrète et délicate dans laquelle Il nous dit : "J'ai soif !" Et c'est là, peut-être, qu'il nous faut retrouver le cœur de la samaritaine, ce cœur pécheur, ce cœur blasé, ce cœur lassé, mais qui précisément, au cœur même de sa lassitude, sait dé­couvrir l'unité et la force que peut donner à toute sa vie le désir de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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