AU FIL DES HOMELIES

Photos

L'EAU

Jn 19, 28-34

Vigiles du troisième dimanche de carême - B

(6 mars 988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Conques : fontaine

J

e vous propose de commencer ce dimanche de la samaritaine par quelques réflexions sur l'hydrographie, c'est-à-dire la science de la circulation des eaux à travers la terre. Je ne veux pas parler de l'hydrographie que vous avez tous apprise dans vo s manuels de géographie, ce joli schéma dans lequel on voit la mer et les rayons du soleil qui font s'évaporer l'eau, monter dans les nuages, pleuvoir sur les montagnes et redescendre par les fleuves et ceci dans une sorte de cycle permanent. Je voudrais vous parler de l'hydrographie dans le monde sémitique, dans le monde de la Bible et vous verrez que cela nous apprend plusieurs choses sur le mystère de Dieu.

Chez les anciens, on n'avait pas du tout la perspective scientifique du cycle d'évaporation de l'eau. On classait purement et simplement les eaux en un certain nombre de catégories. Les eaux étaient classées qualitativement. On n'avait pas du tout idée que l'eau de la mer pouvait partir dans les nuages. Par contre, ce qu'on savait bien, c'est qu'il y avait diverses sortes d'eau. Et la première catégorie, sans doute la plus évidente, c'étaient précisément les eaux de mer. Ces eaux-là étaient terribles. D'abord à cause de leur quantité invraisemblable et si on tombait dedans, c'était fini. Ensuite, surtout, parce que c'étaient des eaux salées et par conséquent infécondes, elles brûlaient le terrain qu'elles occupaient ; on ne peut pas arroser ses salades avec de l'eau de mer, cela donne des résultats catastrophiques. Et cela les anciens le savaient. Par conséquent, ces énormes étendues d'eau étaient fondamentalement rejetées, on en avait peur et surtout elles étaient stériles, infécondes.

Il y avait une deuxième sorte d'eau, l'eau de la pluie. Et cette eau-là était essentiellement l'eau de la fécondité. Pour les anciens, l'eau qui tombait en pluie fine allait féconder la terre et lui faire porter du fruit. C'était une sorte de schéma quasi sexuel dans lequel l'eau remplissait vraiment le rôle de la "semence" ; il fallait, bien entendu, mettre du grain dans la terre, mais, fondamentalement, ce qui fécondait, c'était l'eau qui descend du ciel. On a ainsi un certain nombre de très beaux psaumes qui nous racontent que Dieu doit faire pleuvoir, que, dans le sillage de sa présence, Dieu fait tomber la pluie qui va féconder la terre. Cette eau était d'autant plus extraordinaire qu'on ne savait pas la maîtriser. C'est seulement vers le neuvième ou huitième siècle avant Jésus-Christ qu'on a commencé à faire des citernes. Par conséquent si l'eau tombait, elle tombait sur les champs mais tout gratuitement. C'est pour cela que Jésus dit que "Dieu fait pleuvoir sur les bons comme sur les méchants". C'est le signe même de la générosité, de la fécondité de Dieu.

Mais il y avait une troisième eau qui nous concerne plus spécialement en ce dimanche. C'est une eau qui n'est ni de pluie, ni de mer, c'est "l'eau de terre". Excusez-moi de l'appeler ainsi mais, il n'y a pas d'autre mot et je crois que c'est exact. C'est une eau qui suinte de la terre, car pour les anciens, les sources et les puits qui entrent dans la même catégorie du point de vue de l'eau, les sources et les puits sont le résultat de la terre qui fait jaillir, qui fait sortir d'elle un flot d'eau. C'est d'autant plus étonnant que généralement cette pierre dont sort l'eau est du rocher. C'est solide, dur et sec, et pourtant, il en sort de l'eau. De la même façon, quand on va creuser en dessous du sable brûlant dans le désert, on a un puits car là la pierre a "transpiré" a exsudé son eau. Cette eau-là a des caractéristiques tout à fait spéciales.

D'abord c'est une eau très fraîche. Les eaux de source et de puits sont essentiellement des eaux qui désaltèrent. C'est l'eau qui coule dans la gorge, qui revigore et qui fait du bien quand on a longtemps marché. Puis cette eau est vivante. Quand la source se met à couler, elle augmente, grandit et peut donner un fleuve. A la différence de la mer et de l'eau de pluie qui est simplement de l'eau en puissance, c'est une eau vivante en acte : elle court, elle chante, elle gazouille, elle est une sorte de bonheur. Et surtout il y a quelque chose de très mystérieux : c'est que cette eau jaillit en secret, elle jaillit du secret même de la terre. Et rappelez-vous, au paradis les fleuves sont alimentés par quatre sources. La terre suinte et fait jaillir les quatre fleuves. Également, au récit de la création, on parle d'une sorte de vapeur qui monte de la terre et va faire la boue pour que l'homme soit créé. Et dans l'Exode, l'eau jaillit du rocher, c'est pour cela qu'elle est si extraordinaire, elle suinte, elle coule de la profondeur même de la terre. Enfin, ce qui a toujours été pour les hébreux quelque chose de merveilleux : la source qui coulait au pied du temple jaillissait du rocher, de l'intime même de la terre. C'était prodigieux pour eux. Que l'eau tombe du ciel par la puissance de Dieu, c'était déjà bien beau, mais cela faisait partie des choses admissibles et compréhensibles, mais que l'eau jaillisse, coule ou suinte de la terre qui, par définition, n'a rien d'humide, c'était extraordinaire.

Vous comprenez donc pourquoi saint Paul, quand il fait le commentaire du rocher, ose dire que le rocher c'est le Christ, parce que c'est le Christ incarné, le Christ "fait terre". C'est le Christ fait chair. Et vous comprenez pourquoi dans le passage de saint Jean que nous venons d'entendre, c'est la même chose. L'eau qui sort du côté c'est l'eau qui sort de la terre façonnée, du limon dont Adam a été façonné. C'est que la grâce jaillit de la condition humaine et terrestre de Jésus. C'est cela sans doute qui a frappé ces auteurs du Nouveau Testament, que cette eau-là jaillisse du côté du Christ, du rocher spirituel qui était le Christ et qui accompagnait les hébreux à travers le désert. C'est le même mystère : la grâce surgit de l'humanité, surgit de la terre.

Et c'est cela le mystère même de la samaritaine. Le Christ s'est assis à côté d'un puits et a parlé d'eau vive, car Il était le puits, Il était la source. Il s'est fait chair, Il s'est fait terre pour que, de Lui, coulent les flots abondants d'eau vive, pour que, de Lui, coule le salut. En entrant dans le mystère de cette fête il nous faut donc réfléchir sur la source de la grâce.

La source de la grâce n'est pas la pluie qui tombe, elle est le rocher qui suinte. Dieu veut faire surgir l'eau vive de sa présence à travers cette espèce d'épaisseur, de roc que nous sommes. A travers notre lourdeur, Dieu est capable de faire couler une eau très pure et très limpide qui désaltère le cœur. C'est le mystère de l'Église, c'est le mystère de la vie de chacun d'entre nous. Chacun d'entre nous est une sorte d'énorme caillou, la plupart du temps dur, avec des arêtes vives. Et curieusement, de cette pierre, lorsqu'elle est toujours par la vie du Christ, par sa puissance, par sa résurrection, par son amour, il suinte une petite source, généralement un tout petit filet, quelques gouttes d'eau claire qui sont justement le surgissement du mystère de la grâce avant que nous devenions cet immense fleuve qui sera le fleuve de l'Esprit Saint, lorsqu'il aura pris totalement possession de nous dans le Royaume et qui sera le fleuve qui coule à travers la Jérusalem céleste. A ce moment-là, ce ne sera pas seulement l'Esprit "à l'état pur" et isolé, mais ce sera l'Esprit comme le confluent de toutes ces petites sources qui auront jailli des différents rochers que nous sommes et qui feront le corps éternel du Christ, le véritable rocher, la montagne sainte où toutes les nations monteront pour célébrer, avec la samaritaine, la louange de Dieu.

 

AMEN


 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public